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Il
n'y a pas que les avions que l'on détourne
NOTES SUR LE
CINÉMA ET LA PUBLICITÉ
par
Frédérick
Pelletier
2002,
janvier 13
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Le
cadre est fixe ; l'image est granuleuse et un peu accélérée.
À la terrasse d'un café, trois solides
messieurs d'une époque révolue jouent
aux cartes. Le contraste des noirs et des blancs laisse
deviner que ce jour s'est écoulé sous
un soleil de plomb. L'homme assis au centre s'appelle
M. Pinclair et est brasseur. Il s'impatiente. Entre
alors dans le cadre un serveur avec une grande bouteille
de bière bien froide et trois verres qu'aussitôt
Pinclair remplit. Il en souligne la robe riche, l'odeur
et surtout la désaltérante fraîcheur
sous les mimiques complices de ses deux comparses. Le
serveur, lui, en rajoute, semblant indiquer que c'est
là un fin produit, qu'on en redemande et qu'on
vend des hectolitres de ce plaisir liquide. Tout ça
n'aura duré que quarante secondes, à l'été
1895, et a depuis été répété
des milliers de fois.
Tournée
par les Frères Lumière eux-mêmes,
cette première réclame n'est pas seulement
une nouvelle forme pour une pratique déjà
existante, la publicité. En utilisant la photographie
animée, elle est à l'origine d'une tragique
confusion entre les moyens mis en uvre par le
cinéma pour représenter une émotion
et la nature intrinsèquement séduisante
de l'image. Entre les images de l'Histoire - fût-elle
celle du cinéma - et une banale publicité
de bière, la bêtise qui occupe aujourd'hui
les écrans trouve une réelle légitimité
dans ce court film : la publicité animée
est née des mêmes yeux, des mêmes
mains et du même appareil à manivelle que
le cinéma.
Dispositif
commun et renversement des influences
C'est
d'abord parce qu'ils partagent depuis les origines un
dispositif, celui des moyens de production, que le cinéma
et la publicité sont intimement liés :
on utilise les mêmes boîtes de production,
les mêmes techniciens, les mêmes studios,
les mêmes équipements du tournage au montage,
et les mêmes canaux de diffusions. Bien sûr,
il y a la télévision, dont le développement
a accéléré la confusion ontologique
propre au cinéma : entre communication et art,
entre culture et création, entre art et industrie.
Mais il y a aussi, de plus en plus, le grand écran
de cinéma où la publicité dispute
maintenant au long métrage la capacité
d'étonner par la reproduction mécanique
de la réalité, par l'image de la
réalité. Avant le film comme pendant le
film.
L'insertion
de la publicité dans les films, d'abord comme
moyen de financement, est devenue par un étrange
renversement une sorte de caution publique, la crédibilité
recherchée par un film qui sollicite la cohésion
et l'approbation générale. Ainsi, pour
réussir, le dernier bijou des infographistes
d'Hollywood doit s'associer à un géant
du hamburger. Il serait faux de croire que seule la
visibilité du film est ici recherchée
: c'est d'abord l'adhésion sociale nécessaire
à un mode de vie (hamburger et autres dérivés)
qui est recherchée.
Parasite
du cinéma plus que demi-sur, la publicité
a si bien imposé ses normes qu'elle balise maintenant
les références esthétiques et narratives
des jeunes cinéastes. Ainsi, il est difficile
de voir la différence entre les réalisations
"alimentaires" de certains jeunes réalisateurs
et leurs uvres "d'auteurs" tellement
l'image, le rythme et même les acteurs sont semblables.
De même, les actrices de cinéma se font
tout naturellement les porte-parole de grandes marques
de cosmétiques, et d'autres "comédiens",
connus uniquement pour leurs rôles multiples dans
une "saga publicitaire", tournent films ou
séries télé et se retrouvent en
haut de l'affiche, déjà bien servis par
la popularité qu'ils ont acquise avec l'annonce
à la télé. Pensons ici à
ces petits couples des publicités des cafés
Tim Horton ou des magasins d'ameublement Brault &
Martineau qui, vivant de romance et de mauvais humour,
passent leur vie à manger des beignes et à
acheter des nouveaux fours à micro-ondes avant
de se demander en mariage. Ou encore à Benoît
Brière, M. Bell Canada lui-même,
qui rend gloire aux vertus de la téléphonie
sans fil et des services à la carte, avant d'apparaître
sur scène dans du Molière. En dehors de
justifications économiques bien réelles,
ces comédiens, loin de prouver qu'ils sont versatiles
dans leur art en jouant dix personnages à la
fois, montrent surtout qu'ils n'ont rien à dire,
qu'on peut leur faire dire n'importe quoi, du "soap
publicitaire" à la tirade cornélienne.
Le comédien, comme l'image, est une donnée
autonome, un signe quelconque et interchangeable.
De
l'époque où de grands cinéastes
réalisaient une lucrative publicité entre
deux films au système où l'on se voit
accorder le privilège de faire un film après
avoir fait ses preuves (de docilité) sur une
vingtaine de spots publicitaires, c'est tout le dispositif
de production, l'expertise technique et la créativité
des cinéastes qui ont été détournés
à des fins économiques. Et il est faux
de dire que l'on veut donner du travail à des
artisans quand les studios sont en jachère :
le cinéma et la publicité ne partagent
simplement plus les mêmes outils, le cinéma
est devenu l'outil de la publicité sur des écrans
où la séduction repose sur le rejet des
possibilités critiques de l'art. De dispositif
commun, l'image animée est devenue la prérogative
quasi exclusive de la publicité, et si aujourd'hui
le pouvoir du cinéma sur les masses s'est essoufflé,
c'est que l'image publicitaire crée seule les
nouveaux mythes et la cohésion populaire.
La
pacification des esprits
Quand
tout s'équivaut, quand il n'y a plus de montagne
au bout de la plaine, ou quand toutes deux figurent
dans la même image plate de carte postale, aucune
géographie, aucun relevé topologique,
aucune critique ne sont possibles. L'image, comme le
comédien, n'est qu'une marchandise, un signe
autonome, relatif et interchangeable. Entre un plan
de Bresson et de Besson, il n'y a plus que "l'R
du temps" : c'est un rapport complaisant à
l'image et à sa fascinante vacuité qui
s'est condensé en un brouillard médiatique
voilant la vision panoramique d'un monde déjà
fragmenté, sur-représenté, sur-joué
dans lequel nous avons sur-vécu d'avance...
On
a déjà dit beaucoup sur le galvaudage
des émotions par la publicité (voir Pub
: Tendresse et Dressage). Ce glissement a brouillé
les possibilités affectives du cinéma
et, puisqu'une image en vaut une autre, n'importe quelle
autre, la publicité s'intronise d'elle-même
en une espèce "d'image-émotion"
référentielle. Ainsi, le milieu de la
publicité et les publicistes s'octroient eux-mêmes
des "Oscars" lors de galas mettant en scène
un dispositif glamour emprunté au cinéma
: le star-system. On assiste à la prolifération
des fonds d'archives, des chaires d'études universitaires,
des projections événements, des "Grandes
Nuits de la Pub" sur écran géant,
etc. Après l'appropriation des moyens de production
du cinéma, l'image publicitaire se donne une
histoire, un passé apologiste ("Fellini
lui-même a fait de la pub !") et une légitimité
qui lui donne une place dans la mémoire collective.
Le
cinéma de la vacuité, déjà
bien en vue, est tellement en phase avec la forme publicitaire
qu'il s'y confond. Commercial, bruyant, clinquant, il
est celui qui, comme la publicité, dicte la norme
en matière de qualité cinématographique.
Au-delà de l'esthétique chromée
de certains praticiens et de ce que d'aucuns considèrent
comme de petites manies formelles (montage rapide, son
léché composé de couches et de
couches de subtilité tonitruante taraudant une
musique racoleuse des films de Villeneuve, de Turpin,
ou de je ne sais qui d'autre tant il y en a), c'est
l'intronisation de la forme sans contenu. De Run
Lola, Run (Tom Tykwer) à Amores Perros
(Alejandro Gonzàlez Inarritù), il y a
la même variation qu'entre Musique Plus et All
my Children. On a fait du cinéma le terrain
vague de la pensée, sous prétexte de chercher
à rejoindre un public plus grand, plus large,
mais pourtant plus infantilisé par un propos
de plus en plus étroit pris dans le corset d'une
forme de plus en plus rigide. C'est le détournement
volontaire puis la réduction instantanée
des expériences humaines, de plus en plus confinées
au simulacre (cas vécu, mais aussi publicité-témoignage
de Wal Mart) ou à un spectacle permanent
(Reality Show, mise en situation ou info-pub
devant public) mis en scène par des publicistes
qui ont décrété qu'une image n'est
finalement rien d'autre qu'une image.
Aveugles
et analphabètes
Accuser
des réalisateurs de participer à un système
qui les dépasse est aussi vain que de s'en prendre
à ce système lui-même. Il ne s'agit
pas de dire que ceux qui font de la publicité
sont tous des salauds, des putes ou, pire, des proxénètes
de la pensée, et que, à la limite, toute
publicité est néfaste.
L'éducation
aux médias, les écoles de cinéma
et la glorification de la culture pop qui s'y est développée
ont soigneusement évité toute critique,
toute réflexion éthique sur les implications
de l'image et de sa sur-utilisation. Le surplus de réel,
dans la publicité comme dans le cinéma,
nous a détournés et peut-être rendus
insensibles au "Réel réel" et
à sa complexité. Plus technique que réflexif,
notre rapport au monde est complètement brouillé
par l'image qu'on nous en donne. On nous a aveuglés
pour mieux nous guider à travers un monde fictif
qui a fait de l'image sa principale grammaire et des
analphabètes ses plus grands scribes.
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