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  Médias et Société
Job - peinture de Jan Lievens, 1632

Le droit de savoir ce qu'il faut savoir

COUP D'OEIL SUR
L'INFORMATION MÉDIATIQUE


par Simon Galiero
2001, février 28

 

Sous le masque de la probité, se cachent souvent les pires rictus

L'un des principaux vices des médias d'information est d'articuler leurs propos en une façon habile d'exposer des faits secondaires comme étant des faits d'importance, tout en ayant l'air d'offrir un produit convenable aux yeux de la bonne conscience ambiante. Sauf qu'au lieu d'inciter à l'engagement ou la prise de position directe en offrant des enquêtes sérieuses et approfondies sur des problématiques sociales, politiques, économiques ou culturelles de l'heure, on camoufle un manque singulier de rigueur en soldant l'information au bénéfice du direct et du local.

Et le tout couvert par de savantes fioritures : des présentations et des formules chocs, reflétant l'art de dire des choses sensées qui ne sont en réalité que des simulacres de sens, puisque les dites formules utilisées ne terminent que rarement en point d'orgue ou en conclusion (pour conclure il faut d'abord avoir présenté un développement, or les médias en restent souvent à l'introduction bancale), toujours amorties par le moelleux coussin de la sacro-sainte relativisation.

D'ailleurs ce terme de "relativisation" (notion fréquemment traduite à tort et à travers comme étant un synonyme d'objectivité) est souvent brandie par les géants de l'information médiatique comme étant une règle absolue d'éthique (tout comme le terme d'"objectivité" justement), confirmant et assurant auprès du public la vérité, la pluralité et la pertinence de l'information qui lui est présentée.

Comme si ces mêmes médias ne prenaient jamais position, ne serait-ce que par le choix, l'ordre et le vernis qu'ils donnent à leur propre contenu d'information. Sur ce qu'eux décident comme étant ce qu'il faut savoir... Le meurtre ponctuel d'un bandit à la petite semaine, une femme ayant tapé sur la tête de son mari avec une pelle ou le moindre petit incendie local faisant la une... Alors que les événements de centaines d'adolescents palestiniens tués par balles ou de dizaines de femmes srilankaises violées puis assassinées à coups de grenades placées dans leur entre-jambe (et ignorées par les politiques d'interventions pacificatrices des "grands pays" ; il n'y a probablement pas de mines de diamants ou autres intérêts économiques dans le coin), se retrouvent le plus souvent en fin de bulletin.

 

Le droit de savoir ce qu'il faut savoir

Sous ce couvert d'information objective, les "grands" médias ne transmettent pas au public un contenu soucieux d'une vérité la plus proche des faits, ils deviennent simplement les porte-voix de l'information qu'on leur donne. Il en est ainsi surtout en politique, les journalistes se contentant le plus souvent aujourd'hui de tendre leurs micros vers les attachés de presse et de présenter un résumé de leurs propos au bulletin de nouvelles. Si on remettait en cause la pertinence de cette façon de faire, ils s'en défendraient probablement en affirmant que si un dirigeant politique d'importance fait l'annonce d'une conférence de presse, le public a le droit de savoir.

Le cas est notamment très probant en matière de politique extérieure : lorsqu'un général de l'armée des États-Unis commande une conférence après une intervention militaire qui fait plusieurs victimes civiles au Kosovo, tous se ruent pour entendre les véritables faits officiels. Peu cependant iront interroger les gens qui étaient sur le terrain, et qui ont vu se diriger un missile américain vers des zones excluant des menaces militaires ennemies. Ou alors ils le feront plusieurs années après, et présenteront sur les grandes chaînes, comme on le vit récemment, de "grands reportages" aux titres révélateurs : 10 ans plus tard : toute la vérité sur la Guerre du Golfe. Comme si la vérité les intéressait maintenant davantage qu'à l'époque, alors que leur démarche reste identique sur les enjeux actuels. Sauf qu'aujourd'hui la situation est bien pire, car ces débiteurs d'information ne s'accommodent plus d'éclipser ce qui est au profit de ce qu'il faut savoir, ils vendent désormais ce qu'il faut savoir comme étant ce qui est.

 

Image congrue et language sérieux

Tout le monde connaît ce jeu pour enfants de très bas âge : trouver la forme identique d'objets en plastique que l'on imbrique les uns dans les autres. Un triangle dans un triangle, un carré dans un carré, etc. Il est fascinant d'observer le même processus d'affiliation logique dans la mosaique de présentation de l'information télévisuelle, révélant son soucis d'information-spectacle semblant considérer le Q .I. du spectateur moyen au même niveau que l'élevage d'escargots en terre. Ainsi les différents types d'informations d'un journal télévisé sont généralement étalés sur une échelle qui leur est propre, et qui constitue d'ailleurs souvent l'identité d'un chaîne. Les événements locaux, incendies et meurtres, sont suivis en direct dans le vif de l'action par de jeunes journalistes dynamiques qui débitent leurs textes d'une façon rapide et "alarmante". Pendant ce temps les journalistes de politique nationale ont aujourd'hui presque l'allure des politiciens qu'ils sont chargés de suivre, cravate bien mise et language politico-nuancé à l'appui, alors que leurs collègues du sport et de la météo se donnent des airs plus cabotins. Quant aux journalistes de l'information internationale ils sont souvent plus vieux, accablés de cernes noirs et dont l'haleine de café corsé pour adoucir les affres du décalage horaire perce l'écran. Ces derniers adoptent un ton grave et austère afin qu'on ne s'y trompe pas : l'information qu'ils présentent est sérieuse.

Le même exercice peut être appliqué aux crénaux "matin, midi, soir" des journaux télévisuels, où l'on peut aller jusqu'à observer (en grattant bien, soite) une similitude entre l'aspect général de ces diverses présentations et les différents plats qu'ingurgitent aux mêmes heures l'occidental moyen...

Le matin une information soft, roucoulée doucement à la tendre oreille du téléphage mal réveillé (chroniques animalières, cosmétiques, "amusantes"...) en compagnie d'un animateur gentillet aux allures de dandy de campagne, à la même saveur qu'un léger croissant/café-crème. Le midi on donne un produit plus épicé, offert par un présentateur droit et énergique, tel un gérant de délicatessen réputé qui surveille, d'un oeil "soucieux de répondre aux attentes des clients", ses serveuses animées (ou ses animateurs serviles) ; et au menu quelque chose comme le meurtre d'un bandit trouvé mort le matin même dans un stationnement de banlieue, quelque chose comme la perquisition d'un club échangiste effectuée la nuit précédente, quelque chose entre la viande saignante et la purée de pommes de terre, quelque chose comme un steak-frites. Ces informations du midi sont mises plus en évidence et plus en détail qu'à l'émission du matin : du poivre sur un croissant, après tout, ça ne se fait pas. Quant au soir, pour terminer cette brève incursion culinaire, la table est complète : de l'entrée au dessert, du local à l'international, de la fraude d'un politicien sortie au grand jour par sa secrétaire traumatisée jusqu'au dernier record établi par une skieuse nationale. Bref, ne lésinons pas, en tout temps dressons une table princière, soyons conformes à la vie des gens simples, soyons à l'écoute et au service de notre public.

Tous ces signes finissent par révéler un processus logique sur ce que "doit être" un journal télévisé. Comme en publicité, "les penseurs" de ces émissions élaborent toujours un contenu ciblé, soi-disant proche des moeurs et des mentalités, proférant cette fameuse bonne parole : les gens veulent savoir. Les décideurs de l'information utilisent d'ailleurs fort bien cet argument pour justifier leur contenu : ils se mettent d'emblée dans une position "proche du peuple". Comme un mauvais acteur (mais très connu) de mauvaises comédies grasses et vides (mais qui remportent un succès au box-office) qui vient débaler avec arrogance qu'il fait des films pour les gens, pour le peuple. Toute critique se retrouvant ainsi annihilée face à des professionnels qui savent ce qu'ils font.

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