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Le droit de savoir ce qu'il
faut savoir
COUP
D'OEIL SUR
L'INFORMATION MÉDIATIQUE
par
Simon
Galiero
2001,
février 28
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Sous
le masque de la probité, se cachent souvent les pires
rictus
L'un
des principaux vices des médias d'information est d'articuler
leurs propos en une façon habile d'exposer des faits
secondaires comme étant des faits d'importance, tout
en ayant l'air d'offrir un produit convenable aux yeux
de la bonne conscience ambiante. Sauf qu'au lieu d'inciter
à l'engagement ou la prise de position directe en offrant
des enquêtes sérieuses et approfondies sur des problématiques
sociales, politiques, économiques ou culturelles de
l'heure, on camoufle un manque singulier de rigueur
en soldant l'information au bénéfice du direct
et du local.
Et
le tout couvert par de savantes fioritures : des présentations
et des formules chocs, reflétant l'art de dire
des choses sensées qui ne sont en réalité que des simulacres
de sens, puisque les dites formules utilisées ne terminent
que rarement en point d'orgue ou en conclusion (pour
conclure il faut d'abord avoir présenté un développement,
or les médias en restent souvent à l'introduction bancale),
toujours amorties par le moelleux coussin de la sacro-sainte
relativisation.
D'ailleurs
ce terme de "relativisation" (notion fréquemment traduite
à tort et à travers comme étant un synonyme d'objectivité)
est souvent brandie par les géants de l'information
médiatique comme étant une règle absolue d'éthique (tout
comme le terme d'"objectivité" justement), confirmant
et assurant auprès du public la vérité, la pluralité
et la pertinence de l'information qui lui est
présentée.
Comme
si ces mêmes médias ne prenaient jamais position, ne
serait-ce que par le choix, l'ordre et le vernis qu'ils
donnent à leur propre contenu d'information. Sur ce
qu'eux décident comme étant ce qu'il faut savoir...
Le meurtre ponctuel d'un bandit à la petite semaine,
une femme ayant tapé sur la tête de son mari avec une
pelle ou le moindre petit incendie local faisant la
une... Alors que les événements de centaines d'adolescents
palestiniens tués par balles ou de dizaines de femmes
srilankaises violées puis assassinées à coups de grenades
placées dans leur entre-jambe (et ignorées par les politiques
d'interventions pacificatrices des "grands pays"
; il n'y a probablement pas de mines de diamants ou
autres intérêts économiques dans le coin), se retrouvent
le plus souvent en fin de bulletin.
Le
droit de savoir ce qu'il faut savoir
Sous
ce couvert d'information objective, les "grands"
médias ne transmettent pas au public un contenu soucieux
d'une vérité la plus proche des faits, ils deviennent
simplement les porte-voix de l'information qu'on
leur donne. Il en est ainsi surtout en politique,
les journalistes se contentant le plus souvent aujourd'hui
de tendre leurs micros vers les attachés de presse et
de présenter un résumé de leurs propos au bulletin de
nouvelles. Si on remettait en cause la pertinence de
cette façon de faire, ils s'en défendraient probablement
en affirmant que si un dirigeant politique d'importance
fait l'annonce d'une conférence de presse, le public
a le droit de savoir.
Le
cas est notamment très probant en matière de politique
extérieure : lorsqu'un général de l'armée des États-Unis
commande une conférence après une intervention militaire
qui fait plusieurs victimes civiles au Kosovo, tous
se ruent pour entendre les véritables faits officiels.
Peu cependant iront interroger les gens qui étaient
sur le terrain, et qui ont vu se diriger un missile
américain vers des zones excluant des menaces militaires
ennemies. Ou alors ils le feront plusieurs années après,
et présenteront sur les grandes chaînes, comme on le
vit récemment, de "grands reportages" aux titres révélateurs
: 10 ans plus tard : toute la vérité sur la Guerre
du Golfe. Comme si la vérité les intéressait
maintenant davantage qu'à l'époque, alors que leur démarche
reste identique sur les enjeux actuels. Sauf qu'aujourd'hui
la situation est bien pire, car ces débiteurs d'information
ne s'accommodent plus d'éclipser ce qui est au
profit de ce qu'il faut savoir, ils vendent désormais
ce qu'il faut savoir comme étant ce qui est.
Image
congrue et language sérieux
Tout
le monde connaît ce jeu pour enfants de très bas âge
: trouver la forme identique d'objets en plastique que
l'on imbrique les uns dans les autres. Un triangle dans
un triangle, un carré dans un carré, etc. Il est fascinant
d'observer le même processus d'affiliation logique
dans la mosaique de présentation de l'information télévisuelle,
révélant son soucis d'information-spectacle semblant
considérer le Q .I. du spectateur moyen au même niveau
que l'élevage d'escargots en terre. Ainsi les différents
types d'informations d'un journal télévisé sont généralement
étalés sur une échelle qui leur est propre, et qui constitue
d'ailleurs souvent l'identité d'un chaîne. Les
événements locaux, incendies et meurtres, sont suivis
en direct dans le vif de l'action par de jeunes journalistes
dynamiques qui débitent leurs textes d'une façon rapide
et "alarmante". Pendant ce temps les journalistes de
politique nationale ont aujourd'hui presque l'allure
des politiciens qu'ils sont chargés de suivre, cravate
bien mise et language politico-nuancé à l'appui,
alors que leurs collègues du sport et de la météo se
donnent des airs plus cabotins. Quant aux journalistes
de l'information internationale ils sont souvent plus
vieux, accablés de cernes noirs et dont l'haleine de
café corsé pour adoucir les affres du décalage horaire
perce l'écran. Ces derniers adoptent un ton grave et
austère afin qu'on ne s'y trompe pas : l'information
qu'ils présentent est sérieuse.
Le
même exercice peut être appliqué aux crénaux "matin,
midi, soir" des journaux télévisuels, où l'on peut aller
jusqu'à observer (en grattant bien, soite) une similitude
entre l'aspect général de ces diverses présentations
et les différents plats qu'ingurgitent aux mêmes heures
l'occidental moyen...
Le
matin une information soft, roucoulée doucement
à la tendre oreille du téléphage mal réveillé (chroniques
animalières, cosmétiques, "amusantes"...) en compagnie
d'un animateur gentillet aux allures de dandy de campagne,
à la même saveur qu'un léger croissant/café-crème. Le
midi on donne un produit plus épicé, offert par un présentateur
droit et énergique, tel un gérant de délicatessen réputé
qui surveille, d'un oeil "soucieux de répondre aux attentes
des clients", ses serveuses animées (ou ses animateurs
serviles) ; et au menu quelque chose comme le meurtre
d'un bandit trouvé mort le matin même dans un stationnement
de banlieue, quelque chose comme la perquisition d'un
club échangiste effectuée la nuit précédente, quelque
chose entre la viande saignante et la purée de pommes
de terre, quelque chose comme un steak-frites. Ces informations
du midi sont mises plus en évidence et plus en détail
qu'à l'émission du matin : du poivre sur un croissant,
après tout, ça ne se fait pas. Quant au soir, pour terminer
cette brève incursion culinaire, la table est complète
: de l'entrée au dessert, du local à l'international,
de la fraude d'un politicien sortie au grand jour par
sa secrétaire traumatisée jusqu'au dernier record établi
par une skieuse nationale. Bref, ne lésinons pas, en
tout temps dressons une table princière, soyons conformes
à la vie des gens simples, soyons à l'écoute
et au service de notre public.
Tous
ces signes finissent par révéler un processus logique
sur ce que "doit être" un journal télévisé. Comme en
publicité, "les penseurs" de ces émissions élaborent
toujours un contenu ciblé, soi-disant proche
des moeurs et des mentalités, proférant cette fameuse
bonne parole : les gens veulent savoir. Les décideurs
de l'information utilisent d'ailleurs fort bien cet
argument pour justifier leur contenu : ils se mettent
d'emblée dans une position "proche du peuple". Comme
un mauvais acteur (mais très connu) de mauvaises comédies
grasses et vides (mais qui remportent un succès au box-office)
qui vient débaler avec arrogance qu'il fait des films
pour les gens, pour le peuple. Toute critique se
retrouvant ainsi annihilée face à des professionnels
qui savent ce qu'ils font.
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