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4x4 Audi
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Publicité
TENDRESSE
ET DRESSAGE
par
Nicolas
Renaud
2001,
février 28
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Cul-de-sac
du débat populaire / revisiter Baudrillard
Voir
la publicité et y soustraire son consentement dépasse
la réaction d'humeur, l'agacement de ses jeux de mots
abrutissants ou l'occasionelle appréciation d'un trait
d'esprit ou d'une image. On ne cesse pas non plus d'être
concerné simplement en se croyant invulnérable à la
sommation de consommer. C'est là que se tracent malentendus
et limites du débat populaire. Ultimement, la question
est de voir la fonction sociale et symbolique de la
publicité (parce qu'elle n'est pas strictement économique),
en notant les traits de son "caractère", les orientations
générales de sa forme et de ses messages, ainsi d'entrevoir
où s'y plonge "l'inconscient du groupe" pour que se
perpétue sa normalisation. Il faut bien s'étirer et
prendre le mot "inconscient", puisqu'on ne peut pas
toujours imputer une intention aux publicistes
et autres agents de communication, non plus une obéissance
ou un consentement rationnel aux masses. Soit, il y
a long à dire sur l'imbécilité des messages de la publicité,
ses exercices réthoriques et ses tribulations esthétiques.
On peut ainsi porter un jugement qualitatif et dresser
un historique des moyens d'expression de la publicité.
Cependant, pour déchiffrer son rôle social, il est utile
de revenir d'abord au principe bien énoncé par le sociologue
Jean Baudrillard dans les années 60, selon lequel la
publicité a pour fin de substituer le "mythe du Cargo"
(le navire qui un jour apporterait l'abondance, pour
certains peuples insulaires) à la logique économique.
Donc de se présenter comme service et don
plutôt que comme sollicitation et conditionnement.
Alors qu'elle s'exprime comme l'effet d'une chance,
d'un service gratuit ou d'un "guide", c'est sous le
signe de la liberté de chacun, de sa possibilité d'accéder
à un réservoir inépuisable de ses satisfactions, qu'elle
ne vise qu'à atteindre constamment l'esprit dans les
derniers retranchements de ses désirs, non pas en inventant
des objets qui y répondent, mais en inventant un monde
où ceux-ci sont nécessaires et abondants. En fait il
ne s'agit même plus de désir chez les individus
consommateurs, mais de la hantise diffuse de rater quelque
chose, de ne pas saisir toutes les opportunités de jouir
(1) (et il serait juste de reprendre
cette phrase dans son sens sexuel, si on faisait la
critique de la nouvelle morale "néo-libérale" de la
sexualité).
On
voit que la publicité est partout, mais on finit surtout
par percevoir qu'elle s'y installe en prétendant s'offrir
alors qu'elle nous traque. Plus que ce qu'elle dit,
le ton sur lequel elle le dit trahit sa voix d'imposteur.
Pour ne voir la publicité que comme intermédiaire des
intérêts économiques et l'analyser par ces données,
il faudrait, dans sa prolifération, qu'elle ne répondent
que des lois d'offre et de demande des biens, qu'elle
ne donne que de l'information sur ceux-ci dans son contenu,
et les instances corporatives ne seraient que des pouvoirs
financiers et politiques et non aussi des emblèmes culturels.
Tout
ça ne veut pas dire que la publicité ne résulte pas
en comportements de consommation, qu'elle n'a pas de
rôle dans la circulation du capital, mais contrairement
à la croyance populaire (même chez ceux qui font la
pub à la limite), il n'y a pas là de relation directe
de cause à effet. D'ailleurs les économistes savent
déjà que, statistiquement, il n'y a pas de règle corrélative
entre la diffusion d'un message publicitaire et l'ampleur
des actes d'achat qu'il doit provoquer. Ce qui compte,
c'est un peu comme à la messe, quand avaler l'ostie
signifie qu'on a déjà adhéré à un système de valeurs
qui fonde l'Église chrétienne, qu'on en reconnaît les
signes, on ne consomme pas que du pain. (2)
Généralement, quand on met la question de la publicité
sur la place publique, c'est ainsi qu'on l'aborde, on
argumente sur l'ostie tout en cautionnant l'Église comme
institution et tenante de la morale. Et l'ostie étant
à la fois une nourriture réelle et un signe, matière
et image, n'en est-il pas de même des objets dans la
publicité ? L'acheteur d'un téléphone cellulaire n'achète-t-il
pas aussi, à part au moins égale à l'utilité de l'objet,
un signe de statut social, de style de vie et d'appartenance
au groupe ?
"Vous
avez des rêves? Nous sommes là pour les réaliser", dit
le Groupe financier de la Banque Royale. "Je suis liiiibre!!!"
chante le commercial d'une auto, "vous aimez la vie
? Savourez-la" dit la pub de plats surgelés. "Certaines
choses n'ont pas de prix, pour tout le reste, il y a
Master Card". Cette banale réthorique est encore plus
déprimante que d'être bombardés de messages nous incitant
à acheter des produits ; on nous vend toujours autre
chose, dans la surenchère des valeurs humaines. On nous
vend du rêve, de la liberté, la vie, et même les expériences
personnelles "qui n'ont pas de prix".
Toutefois,
le jugement critique de la plupart des gens n'implique
pas d'envisager la publicité comme étant problématique
"en soi". Quand elle se frotte aux valeurs et territoires
des sphères publiques et privées pour s'introduire dans
un nouvel espace, la bonne conscience générale repose
sur le fait que tout le monde y gagne au change ; la
publicité paye, on lui fait de la place. Et quand son
contenu est remis en question, il s'agit d'adresser
le message qui serait répréhensible dans telle ou telle
publicité en particulier. C'est ce qu'on a pu voir se
manifester souvent l'an passé parmi la population, alors
que les intérêts corporatifs se décidaient à forcer
les portes des institutions publiques et des lieux d'éducation.
Finalement ils n'ont pas à entrer en voleurs quand l'État
leur donne la clé, sans honte d'abdiquer son soutien
à l'éducation et à la culture.
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À
l'Université Laval à Québec, au lieu que s'articule
une opposition au concept même de l'université commanditée,
on a fini par réduire le débat à l'alternative entre
Pepsi et Coca-Cola. Le premier l'a emporté. Ailleurs
la résistance s'est mieux organisée, comme à l'UQAM
et à l'Université Concordia à Montréal. Il est déjà
courant, dans certains pays européens et surtout aux
États-Unis, que des écoles soient commanditées. L'implication
des intérêts privés peut prendre plusieurs formes, allant
des départements universitaires de sciences financés
par des compagnies privées (qu'adviendra-t-il de la
notion de recherche ?), aux journées thémathiques
dans des écoles primaires, où on remet à chaque enfant
sa bouteille de Coca-Cola ou son Big Mac. Mais lorsque
la chaîne privée YNN, producteur de bulletins de nouvelles
adaptés pour les "jeunes", incluant 2min.½ de commerciaux,
a fait son entrée dans les salles de classe de quelques
écoles secondaires en Ontario et au Québec, les étudiants
qui ont manifesté leur désaccord ont été menacés de
suspension par la direction. "Si la publicité est partout,
quelle différence ça peut bien faire qu'elle soit aussi
à l'école, regardons ce qu'on obtient en retour...",
disait le "gros bon sens" de la direction et de nombreux
parents. Parmi ceux-ci se faisait aussi entendre l'argument
du choix personnel : "s'opposer au projet serait de
ne pas faire confiance au jugement de nos enfants...".
On considère la publicité comme si elle était une monnaie
d'échange transparente, un espace neutre ou une source
d'information devant laquelle les enfants restent libres,
alors qu'elle cherche à manipuler et à contraindre.
N'est-ce pas ce dont un lieu d'éducation devrait se
garder, se méfier ? Bref, le discours est toujours de
l'ordre économique et individuel, rarement éthique et
collectif. Ces adultes bien intentionés ont raté l'occasion
de faire un choix symbolique pour la société. Ils révèlent
tristement qu'ils ont été bien "dressés" par l'idéologie
dominante à penser selon les saintes lois du marché.
En fait, penser autrement n'est même pas à l'horizon
de leur conscience en tant qu'êtres sociaux. D'ailleurs,
de plus en plus, des gens disent publiquement des choses
complètement odieuses et méprisables, ils le disent
avec confiance, avec le sourire, nullement parce qu'ils
cacheraient ainsi les jeux vicieux du pouvoir, mais
justement parce qu'ils pensent vraiment comme ils parlent,
c'est normal pour eux. Un exemple mémorable :
l'an passé, dans un reportage sur les nouvelles franchises
de hockey professionel aux États-Unis, l'un des dirigeants
de l'équipe de Nashville expliquait avec fierté le succès
des assistances nombreuses : "l'amphithéâtre est plein
parce que les gens y viennent en famille, nous avons
été très agressifs avec notre produit dans les écoles."
Et
nous n'avons pas soulevé toutes les contradictions et
le décalage idéologique de la publicité, par exemple
qu'un siècle de féminisme n'empêche pas que des culs
et des poitrines soient toujours les outils favoris
des publicistes pour vendre de la bière et des automobiles.
Le
capital affectif
Produire de la relation humaine en même temps que
des biens et des services.
"La
publicité vous donne ça "en plus", comme les nobles
donnaient la fête à leur peuple... À travers la publicité
(...) tous les produits se donnent comme services,
tous les processus économiques réels sont mis en scène
et réinterprétés socialement comme effet de don, d'allégeance
personnelle et de relation affective."
(3) - Jean Beaudrillard
L'une
des manies qui donne le plus la nausée, dans
la manière dont la publicité s'adresse à nous - et d'ailleurs
plus largement dans la technocratie relationnelle de
toutes les communications publiques - c'est cette perpétuelle
étreinte, cette douce complicité, on vous parle personnellement.
On est "proche" des gens, on comprend leurs valeurs
les plus chères. La voix sérieuse qui scandait les vertus
d'un produit est progressivement remplacée par la voix
feutrée qui vous veut du bien. L'esthétique va en ce
sens : gros plans épidermiques, lumière qui brille dans
les yeux, le charme surexploité des enfants, etc. Si
on regarde un certain nombre de commerciaux qui sont
produits actuellement, c'est le principe de base qui
les guide ; d'accord montrer la voiture, la caméscope
ou les services banquaires au passage, mais avant tout
mettre au monde 30 secondes de "chaleur humaine", de
compréhension, d'attention à votre personne unique,
d'incursion dans la vie sereine de gens comme vous...
(et bien sûr il y a d'autres modèles : la comédie, le
spectaculaire, l'ironie anti-pub...). La publicité est
avant tout une entreprise de falsification des émotions.
Il y a les méthodes extrêmes comme les commerciaux de
Wall-Mart dans lesquels on voue, à chacun de nous, personnellement,
une amitié sans borne.
Même
glaçage de soins personnels et de relation sincère dans
certains lieux commerciaux. Dans plusieurs banques il
y a maintenant une personne payée uniquement pour vous
sourire et vous accueillir chaleureusement, vous diriger
dans la file d'attente où vous alliez de toute façon.
Au Cinéma, dans les grands multiplex, les automates
qui s'affairent dans tous les coins sont programmés
pour vous faire croire que vous êtes sur l'île aux mille
plaisirs.
N'est-ce
pas là un des signes de dégénérescence et de mortification
d'une culture, alors que ses représentations répondent
desormais (à demi consciemment) des dieux de l'économie,
que cette logique indifférente et froide se régularise
sans cesse par une main fraternelle à l'épaule de l'individu
bien intégré ? Gigantesque fumisterie, hypocrisie de
la démocratie capitaliste et de l'humanisme fonctionnel,
la simulation affective est devenue un geste automatique
du système. Mais en fait l'individu "apprivoisé", bien
que participant, est-il fondamentalement berné, au fin
fond de sa conscience ? Le croit-il vraiment, qu'à la
Banque de Montréal, "avant l'argent, il y a les gens"
? Mais alors, comment cela demeure-t-il cohérent ; c'est-à-dire
pas dans la sphère économique, mais dans l'esprit humain
au coeur du quotidien ?
Certainement,
Baudrillard touche aussi quelque chose de sensible dans
la difficulté d'expliciter le double jeu des résaux
de communication de la société post-moderne, quand il
utilise le mot sollicitude en faisant allusion
à la friction interne de sa racine, sa proximité avec
sollicitation : entre porter de l'attention, de la bienveillance,
et inciter, requérir.
Conclusion
El Dorado, chaos et virtualité
L'origine
de la publicité, ses ancêtres, sont-ils les tracts autrefois
distribués pour informer les citoyens des nouveaux produits,
le discours des charlatans qui vendaient des potions
miracles de ville en ville, les messages publicitaires
qui ont conditionné l'apparition des premiers radio-romans...
? Tout ça est sur le parcours de son intégration à l'économie
et à la culture, mais son rôle sur l'inconscient collectif
vient d'ailleurs, est d'un autre ordre. Quelque chose
plus proche d'un scénario de la conquête du nouveau
monde ; la vision de l'El Dorado que les conquistadors
pouvaient raconter à leurs hommes pour qu'ils les suivent
à leur perte au coeur d'une jungle où l'or et la gloire
resteraient pour la plupart une illusion. Ou bien "le
steak que le cambrioleur lance au chien de garde de
l'esprit" comme disait McLuhan.
À
combien de messages publicitaires par jour un individu
peut-il être exposé ? Une journée où il prend son courrier,
monte dans l'autobus, le métro, marche dans la rue,
va dans une toilette publique, ouvre sa boîte de courrier
électronique, allume son téléviseur, la radio, va au
cinéma... Peu importe le chiffre, par quelle naïveté
irresponsable pourrait-on croire que cela n'a aucun
effet à moyen ou long terme ? Et la publicité n'est
qu'un facteur parmi d'autres de l'intégration de la
vie sociale et personnelle à la logique économique.
Ça se répand, ça s'installe, comme un cancer généralisé,
ça prend les commandes, et ça entre dans les yeux, dans
le language, dans les modes de pensée, dans les corps.
L'affectivité, la perception et l'émotion humaines sont
détournées.
Le
système économique remporte d'avance toute confrontation
avec des enjeux sociaux, parce qu'il a déjà conditionné
les esprits à penser dans son champ, à s'exprimer dans
son langage. L'équilibre entre ces deux mondes, économique
et social, ne devrait-il pas être, vu grossièrement,
un ancrage du concept de civilisation ? Où mène
la suprématie absolue du premier, sinon au retour à
un chaos hostile, qui durera en réinjectant de l'humanité
virtuelle ?
Notes
:
1)
Jean Baudrillard. La société de consommation,
1968, p. 113 et De la séduction, 1979.
2) Ce n'est là qu'une analogie ; la religion,
qui pouvait conserver une réelle dimension spirituelle
et une cohérence symbolique collective, n'égale pas
l'horreur de l'aliénation douce du système de croyances
actuel, lequel engendre d'ailleurs son lot de spiritualités
individuelles diverses et superficielles.
3) La société de consommation, p. 263.
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