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Halloween 1997

In the Mouth of Madness


par Donato Totaro
27 octobre 1997

1995 Réalisé: John Carpenter; scénario: Michael De Luca; distribution: Sam Neill, Julie Carmen, Jurgen Prochnow, Charlton Heston, David Warner

In the Mouth of Madness de John Carpenter, quoiqu'il ne se base pas sur une oeuvre spécifique de H.P. Lovecraft, est un des films les plus lovecraftiens jamais produits. Ce film s'avère un compagnon idéal à Wes Craven's New Nightmare, alors que les deux films explorent la ligne intangible qui sépare fiction et réalité, santé d'esprit et démence. De plus en plus, Carpenter s'affirme en tant qu'auteur horrifique minimaliste par excellence de sa génération. Sa carrière, qui commence en 1974 avec Dark Star, montre une consistence qui le démarque de ses contemporains Tobe Hooper, Wes Craven et, à la limite, George Romero. En observant sa carrière de près, on ne constate que quelques échecs: Memoirs of an Invisible Man 1992, Village of the Damned 1992, Escape from LA 1997. La plupart de ces films d'horreur/science-fiction sont soit bons (Dark Star, Assault on Precint 13 1976, Escape from New York 1981, Fog 1980, They Live 1988) soit excellents (Halloween 1978, The Thing 1982). Encore, Carpenter se distingue car il a su faire le lien entre la vieille et la nouvelle école de l'horreur. Sa fidélité aux stylistes "invisibles" classiques, comme Howard Hawks et John Ford, modèle l'approche réservée qu'il expose dans Halloween et Fog (ce dernier étant imbibé de l'aura de Val Lewton). Son montage et son style visuel austères sont complètement bouleversés par l'avènement du révolutionnaire The Thing qui, de par ses effets spéciaux abracadabrants, établi un nouveau standard visuel gore. La grande maîtrise et la façon originale d'utiliser le suspense (toujours réalisé dans une optique non-gore) sont vite oubliées, Halloween étant maintenant associé aux exploits gratuits des films de slashers. Si Halloween rappelle l'esthétique restreinte des années pré-Hammer (Universal, Val Lewton, Robert Wise, Jacques Tourneur), The Thing se veut un précurseur aux extravagants films "corps-horreur" des années 80.

In the Mouth of Madness se fixe confortablement entre ces deux pôles. Les moments de violence graphique sont ultra-rapides (montage à la Natural Born Killers); on y fait aussi des allusions (ombres, sang sur les murs, etc.); ces scènes ne sont jamais gratuites (Michael Medved et Jeffrey Lyons, qui ont affirmé le contraire à leur émission "Sneak Previews", sont des enculés). À cause de l'état du genre horrifique, qui a été émasculé par la mauvaise comédie ("commercialisante"; utilisation du méchant à la réplique plus vite que son ombre), les retombées commerciales, sans oublier la sempiternelle MPAA, ce film frôle (peut-être) le génie puisqu'il accomplit ce que les "vieux" films d'horreur réussissaient: faire peur. Malgré qu'il soit marqué de plusieurs influences (Invasion of the Body Snatchers, Videodrome, Lovecraft, le dernier Nightmare de Craven) il reste fidèle à son genre en créant des règles uniques au monde narratif de l'univers Madness.

Sam Neil joue le rôle d'un sceptique agent d'assurance, John Trent, engagé par le magnat de l'édition Jeffrey (Charles Heston), afin qu'il retrouve son écrivain-superstar Sutter Kane, qui se révèle une symbiose entre Stephen King et L. Ron Hubbard, un écrivain culte dangereusement influent. La quête de Trent le mène dans une ville lovecraftienne, Hobb's End, où se situe l'action du roman de Kane "The Horror at Hobb's End".Trent découvre que Hobb's End, où les "anciens" ont débuté leur domination de la Terre (selon Lovecraft, la Terre leur appartenait de droit), est l'endroit où aura lieu la prochaine étape de l'évolution. S'attaquant aux enfants en premier, les anciens s'accaparent des corps et esprits de tout le village. Carpenter rajoute une touche philosophique (qu'il n'exploite toutefois pas) en insinuant que l'humanité a fait son temps, et que des gargouilles et autres visquosités seraient la prochaine étape évolutive (inspiré de Arthur C. Clarke: Childhood's End?).

Ce qui élève Madness au-dessus de la horde de films d'horreur récents est son intention, pure, d'effrayer; il y arrive en utilisant une imagerie primale et surnaturelle, oubliées depuis un bon moment par les créateurs d'horreur. Le premier moment horrifiant a lieu alors que Trent et son patron sont assis près d'une fenêtre dans un café, son patron le félicitant pour sa compétence indéniable. Le plan est composé en profondeur, Trent et son patron en avant-plan, une rue très passante en plan moyen, et un cinéma-vidéo en arrière-plan. Inattentifs au monde extérieur, ils continuent à se parler pendant qu'à l'arrière-plan, un groupe de personnes sort du cinéma, un maniaque à la hache taché de sang les poursuivant. L'image parle d'elle-même. J'ai esquissé un délicat rictus alors que j'appréciais le rusé jab de Carpenter, se rapportant au débat relatif à la violence fictive et à son influence sociale. Cause et effet, c'est aussi simple que cela: un homme regarde un film dont le protagoniste principal est un tueur à la hache; il sort du cinéma métamorphosé en maniaque assoiffé de sang! Dans un de ses plans, Carpenter introduit de façon efficace le thème principal de son film, "l'image-blaming" étant au centre du débat sur le genre horrifique, tout en continuant son motif narratif (le maniaque étant un agent de Sutter Kane). Du Carpenter classique et pur. Plusieurs images dérangent, entre autres les plans nocturnes où un cycliste est abattu sur une route noire charbon, celui de la créature que l'on ne saurait nommer dans la serre; celui du mari attaché aux chevilles de sa femme; sans oublier les plans où Kane se transforme en une de ses propres pages, ouvrant la porte vers une métaphore lovecraftienne de l'innommable.

Le film utilise une structure similaire à celle de Invasion of the Body Snatchers. À sa genèse, le film présente le protagoniste fou dans un asile (dans un hôpital dans Invasion) pour se prolonger en flashbacks, nous menant au temps réel de l'histoire. Le temps de la narration rejoint celui de l'histoire alors que d'horribles créatures se répandent sur la Terre. Trent réussit à se sauver de l'asile, alors que le Monde semble voué à sa perte. Les gens affolés courent partout dans les rues, des annonceurs radios proclame une hystérique épidémie de schizophrénie et de mutation corporelle, suppliant les humains "normaux" de demeurer chez-eux et à ne pas lire le livre de Sutter Kane. Le film se termine alors que Trent pénètre dans un cinéma (ce qui rappelle le maniaque du début du film), et regarde le film que nous regardons, puis il s'esclaffe d'un rire puissant, l'écran qu'il regarde nous présentant des scènes que nous avons déjà vues plus tôt dans le film (ce qui rappelle The Man with a Movie Camera (1928) et Wes Craven's New Nightmare). Dans Invasion, les corps sont "volés" dans la nuit; Madness orchestre ce vol grâce au livre de Sutter Kane.

In the Mouth of Madness sert la fiction comme Videodrome (1983) la télévision et la vidéo. Le chef-d'oeuvre paranoïaque de Cronenberg exploite la fine ligne réalité/fantasme, les spectateurs regardant le poste videodrome se voyant exportés dans un monde hallucinogène. Carpenter utilise plus ou moins le même procédé alors que la fiction d'un livre crée cette paranoïa collective. Ce qui est surprenant de Madness, c'est son emploi du littéraire, alors que l'ordinateur semble plus apte à une telle déformation de la réalité, dans notre monde post-littéraire. Le film se défend moins bien vers sa fin, s'éloignant des angoisses schizophréniques de son ouverture. Une fois Trent convaincu de la suite logique des événements (la réalité des anciens est confirmée, leur montée au pouvoir est imminente et progresse), le film perd de son côté fantastique pour prendre un caractère fantastique-merveilleux, ce qui efface le trouble, et rehausse sa rationnalité.

 

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