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MUNDO GRUA
(Pablo
Trapero, 1999)
par
Stéphane
Regy
2001,
septembre 30
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Un
cadre incertain. Deux types hésitants devant
ce qui semble un chantier. Des grues qui zèbrent
le ciel dans un noir et blanc granuleux. Puis une sorte
d'engueulade à propos d'une machine défectueuse.
Par dessus, le bruit du travail, omniprésent,
qui couvre jusqu'au peu de paroles, prononcées
en espagnol. Mais où sommes nous donc ? Est-ce
un documentaire sur l'industrie du bâtiment ?
La radioscopie fauchée d'une métropole
sud- américaine ? Ou alors un vieux film oublié,
une tentative avortée de réalisme soviétique,
plans de grues à l'appui ?
Mundo
Grua est en fait le premier film de Pablo Trapero,
un Argentin à peine trentenaire qu'on dit fraîchement
diplômé de l'université de cinéma
de Buenos Aires et qui cumule les casquettes de réalisateur,
scénariste et producteur. Remarqué à
Venise en 1999, primé à Rotterdam et présenté
comme le premier film important d'une nouvelle vague
argentine, Mundo Grua est, on aimerait le croire
(et toutes proportions gardées), quelque chose
comme le Où est la maison de mon ami ?
du cinéma argentin : la découverte d'un
cinéaste important en même temps que celle
d'une cinématographie nationale.
Des
grues, la caméra descend d'abord s'attarder sur
un ouvrier en particulier, plutôt gras du bide
et pas beau. On le voit décrocher la place de
grutier, rentrer chez lui, manger avec sa mère,
trafiquer des moteurs avec ses potes. Et c'est à
peu près tout. Rulo, c'est son nom. Rulo est
une ancienne gloire éphémère, le
bassiste d'un groupe rock des années soixante-dix.
Rulo a un fils glandeur, qui joue lui-même dans
un groupe minable. Une copine entre deux âges
qu'il dragouille maladroitement, mais avec succès.
Mundo Grua, c'est donc ça : un film sur
le prolétariat de Buenos Aires, la tranche de
vie d'une bande de pauvres hères, entre cuites
au gros rouge et petits boulots mal payés.
Comment
vivent ces humbles, quels sont leurs rêves, comment
peuvent-ils s'arranger avec. Trapero les filme parfois
au travail, perchés sur leurs machines, loin
au-dessus de la ville, dans des chantiers immenses.
Au gré d'un montage très "cut"
qui alterne scènes d'extérieur et d'intérieur
sans prévenir, au beau milieu d'une séquence,
les voilà ensuite dans l'exiguïté
de leurs appartements, obligés de se baisser
pour passer d'une pièce à l'autre, confinés
à plusieurs dans la même chambre, jamais
seuls. Comme s'il n'y avait pas de place dans ce monde
pour ceux qui le bâtissent. Comme si les laborieux
n'avaient pas le droit de jouir de leurs propres réalisations.
Les ouvriers du bâtiment construisent des immeubles
qui s'approchent toujours plus près du ciel ;
leur existence, elle, peine à décoller.
Un mécanisme existe donc qui les dépossède
de leur uvre, qui les relègue à
l'arrière-plan, inévitablement, irrémédiablement.
Que
peut-on faire contre ça ? Peut-on s'en sortir
? Passer de l'autre côté, par exemple ?
Dans la cinéma anglais tel qu'on nous le présente
depuis dix ans, rien n'est vraiment différent.
Des chômeurs triment, ceux qui avaient encore
un emploi le perdent, les jeunes végètent.
Et pourtant Trapero se situe à l'opposé
des tracts de Ken Loach et consorts. Ici rien ne finit.
Pas de mélodrame salvateur, pas de crise de larmes
ni de manifestation prolétaire. Trapero est un
pudique.
Il
se contente, sobrement, de nous montrer le travail de
ces gens, et puisqu'il faut être vrai, il est
documentaire. Mundo Grua est alors un documentaire
sur des ouvriers du bâtiment à Buenos Aires
(les scènes nombreuses de maniement de la grue),
sur une réalité argentine (les salaires
qui n'arrivent pas), sur un phénomène
universel (comment s'habiller pour un rendez-vous galant
). La plupart des acteurs de ce film, faut-il le signaler,
ne sont pas des professionnels. Les seconds rôles
sont tenus par des techniciens. Luis Margani, qui donne
ses traits à Rulo, n'est autre que le meilleur
ami du père du réalisateur ; il a déjà
joué le même personnage de Rulo dans les
premiers courts métrages de Pablo Trapero ; il
a lui-même fait partie d'un groupe de rock des
années soixante-dix, nommé Septimo
Regimiento, comme dans le film. Est-ce la réalité
qui infiltre la fiction, ou l'inverse ?
Côté
fiction : il y a les rapports avec le fils, sorte de
double encore plus paumé, la femme qu'on aime,
et à qui on annonce qu'on part travailler à
deux mille kilomètres plus au Sud. Pour servir
ses ambitions modestes et émouvantes, Trapero
opte ainsi pour la mise en scène invisible, laisse
les scènes se développer d'elles-mêmes,
fait confiance aux acteurs et à ce qui ressemble
fort à leurs improvisations. Ce qui intéresse
Trapero n'est pas tellement ce qui se passe dans l'histoire,
mais ce qui se passe entre les gens. Les liens qui s'établissent
et qu'on devine à des broutilles, des esquisses
de gestes, des petits riens. On peut faire de grands
films avec ça.
On
voit, au passage, tout le parti dramatique que le réalisateur
aurait pu tirer du métier de grutier, et qu'il
laisse de côté. Rulo apprend à diriger
ces engins difficilement maniables, il est malade, nous
le savons, l'action se situe en altitude. L'irrémédiable
va-t-il se produire ? Va-t-il tomber ? Quand l'accident
va-t-il survenir ? Trapero, plutôt que de se diriger
vers le drame, vers la fiction, reste linéaire.
Rulo grimpe enfin sur sa grue, et effectue le travail
normalement. Peut-être parce que tout compte fait,
dans la vie, il est tout de même plus probable
d'arriver à manier une grue que de provoquer
un accident. Dès lors, Trapero se passe des plans
attendus : pas de plongée vers le sol lointain
pour transcrire le vertige, pas de gros plan sur la
sueur de l'ouvrier pour traduire la peur. Lorsque Rulo
part chercher un boulot improbable dans le Sud, même
mise en place : on croit qu'il n'y aura pas de travail
là bas, et il y en a un - guère plus agréable,
guère mieux payé qu'avant. Mais pas de
coup de théâtre.
Néoréalisme,
alors ?
A peine Trapero a-t-il sorti son film et
produit celui de son ami Lisandro Alonso, La Libertad,
présenté à Cannes en 2001, que
le cher qualificatif a rappliqué. Trapero filme
des ouvriers du bâtiment. Lisandro, lui, présente
dans son film la vie d'un bûcheron, sans, déclare-t-il,
se soucier de savoir "s'il réalisait
une fiction ou un documentaire". S'il l'on
en croit les festivals, il y aurait donc un renouveau
du cinéma argentin, élevé à
Kiarostami, sans moyens et indépendant, avec
des quinquangénaires à la place des enfants.
Car
les personnages de Trapero viennent de loin. Avant,
dans les années soixante, soixante-dix, ils ont
d'abord fait comme tout le monde. Ils ont cru qu'il
était possible de changer la vie, d'aller contre
son destin d'ouvrier pour devenir autre chose de plus
intéressant. Rulo, par exemple, s'est mis à
jouer de la basse, il a fondé un groupe. La serveuse
qu'il drague a suivi le groupe, elle allait les voir
en concert. Les ouvriers dans le Sud se souviennent
eux aussi encore de l'unique succès du groupe.
Finalement, les voilà tous vingt ans, trente
ans plus tard, ouvriers, manuvres, serveuses.
Pourquoi cela a-t-il échoué ? Où
sont les utopies passées ? Lors d'une scène
de dîner, Trapero suggère que tout n'est
pas perdu. Rulo et ses amis, les anciens combattants,
se saoulent en regardant de veilles photos. On croit
à un constat d'échec, à une scène
qui se finira en larmes. Et puis non ; sur un cliché,
il est difficile de trancher : est-ce Rulo ou son fils
que l'on voit ? Alors le fils arrive, il s'installe
à table, il aime plutôt bien les photos
; il donne un concert, dans un endroit minable, avec
la basse de papa.
C'est
peu, certes. Ce sont ces airs de tango dérisoire,
c'est cette pièce secrète dans l'appartement
où l'on cultive un vrai jardin, c'est cette escapade
de Rulo et des ses potes en voiture jusque dans un endroit
magnifique et calme, où l'on glande un peu avant
de retourner travailler. On se croirait alors dans un
film seventies de Wenders, Au fil du temps, Alice
dans les Villes, dans un cinéma sans rebondissements,
presque sans dialogues, en noir et blanc, avec des voitures
et du tabac. L'errance, on appelait cela. Un cinéma
qui ne drague pas. Un cinéma qui se concentre
sur des choses un peu désuètes, un peu
dépassées : l'amour d'un fils, d'une femme
; l'amitié fidèle de quelques compagnons
d'infortune ; les bonnes blagues.
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