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L'art de susciter la fausse
note
QUELQUES MOTS SUR LA PIANISTE
par
Anne-Saskia
Barthe
2001,
novembre 20
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Que
lon ne se méprenne pas. Le jeu des acteurs
dans le dernier film du réalisateur autrichien
est remarquablement juste et Michael Haneke orchestre
une oeuvre de main de maître. Trop maîtrisée
peut-être... ? Les fausses notes sont dans la
salle : des rires incongrus, une forme de perplexité.
Les spectateurs semblent avoir vu le film malgré
eux. Ils sattendaient sans doute à autre
chose, mais ils nosent pas être déçus.
"Au fond, ces deux personnages sont aussi tordus
lun que lautre" telle est lune
des réflexions entendues lorsque les lumières
se sont rallumées, une remarque accompagnée
dun rire un peu mal à laise qui semblait
dire que ce film était lui-même "tordu".
Il est vrai quil sagit dun objet embarrassant,
qui pose des questions dont on ne se défait pas
facilement.
Haneke
parsème son film de petites occasions de rire
: les affrontements violents et puérils qui opposent
la pianiste et sa mère, le regard que les habitués
du peep show posent sur cette cliente peu commune,
le jeune élève quelle surprend dans
le rayon pornographique d'un marchand de journaux, la
malheureuse Shöbert avec sa mère tyrannique
et son ignominieuse diarrhée, etc. La première
question est donc : pourquoi ces effets comiques dans
des scènes dont Haneke ne semble pourtant pas
vouloir nous épargner la dureté ? On est
loin du petit sourire qui rend les personnages plus
humains, plus proches, plus sympathiques. Lhumour
est féroce, il naide pas à aimer
ces êtres qui semblent tous malades, névrosés.
Rien
nest laissé au hasard et Haneke joue admirablement
avec les sentiments quil provoque chez son public.
À preuve, la scène damour dans les
toilettes. Elle est relativement prévisible,
attendue, et pourtant elle surprend par sa rapidité.
Labsence de résistance de la pianiste rend
superflues toutes formes de préliminaires et
prend au dépourvu un spectateur encore sous le
choc de la jalousie maladive dont la professeure de
piano a fait preuve quelques instants plus tôt
en sattaquant à lune de ses élèves.
Lunion de Klemmer et de la pianiste promettait
de nêtre pas banale, mais son intensité
dramatique déjoue toutes les attentes. Le plan
qui ne montre que le haut du corps du jeune homme, le
visage tordu à lapproche du plaisir, a
une dimension comique manifestement prévue par
Haneke. Et pourtant la scène est grave puisque
le déchaînement de passion ne provoque
pas chez la pianiste la faille attendue. Lenjeu
de la scène nest plus la révélation
qui aurait dû changer la vie de la musicienne,
il nest que lavènement ou le non
avènement du plaisir éphémère
et égoïste de son partenaire. Le décalage
se confirme avec le pied de nez final constitué
par la chorégraphie euphorique que la frustration
inspire au jeune homme...
Ce
passage nest quun exemple de la distorsion
des sentiments qui caractérise ce film. On voudrait
sattacher au comique qui revient sans cesse, mais
les scènes où coule le sang placent lensemble
de loeuvre dans un tout autre registre. La mutilation
génitale que sinflige la pianiste marque
irrémédiablement le film du sceau de linsoutenable.
Et pourtant lambiguïté demeure, car
on sourit encore lorsque sa mère lui parle de
sa mauvaise humeur en apercevant le sang qui coule le
long de sa jambe. Latrocité de la blessure
que la pianiste inflige à la jeune Shöbert
nefface pas tout à fait le rire que le
trac de lélève a suscité
quelques minutes plus tôt. De même, dans
la scène finale, le rire nest pas loin
du tragique tant semblent incongrus le couteau de cuisine
et la petite fleur de sang qui sépanouit
sur la poitrine de la pianiste. (Peut-être sagit-il
dun rire de soulagement à lidée
de voir enfin le film se terminer ?)
Tissée
serrée, la trame de cette oeuvre offre matière
à une inépuisable analyse : effets de
miroir entre la mère Shöbert et la mère
de la pianiste, mystère insondable des personnages
(notamment le jeune Klemmer : trop sain et pas vraiment
salaud, trop doué et pas vraiment sensible).
Mais le film de Haneke nemballe pas
son public, même sil le manipule de façon
très habile. Il a de quoi séduire des
spectateurs qui se veulent avertis contre un cinéma
trop limpide et pas assez conscient de lui-même.
Mais il a surtout de quoi troubler et dérouter
: Haneke est partout dans ce film dont il maîtrise
tous les effets, mais où se cache-t-il en réalité
? On risque de nêtre que perplexe... La
pianiste est un film que lon admire, est-ce
un film que lon aime ?
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