 |
Les cercles et la mort
JE RENTRE À LA MAISON
par
Simon
Galiero
2001,
novembre 20
|
Comment
rendre justice à un film que l'on a apprécié
pour sa simplicité, sa maîtrise épurée,
sans toutefois le confiner aux adjectifs "simple"
ou "touchant", et sans obscurcir complètement
l'intelligence et la profondeur d'une vision aiguisée
patiemment ? Une émotion artistique, provoquée
par une uvre légère mais dense,
doit forcément dépasser les notules réductrices
que l'on voit sur les affiches de films et dans de nombreuses
chroniques "culturelles". De ces notules qui
se ressemblent toutes ("Percutant !", "Génial
!", "Irrésistible !"), et qui
s'appliquent autant à un film de Rohmer qu'au
dernier opus sanglant de Bruce Willis.
Je
rentre à la maison, réalisé
par Manoel de Oliveira (à 93 ans on se demande
si le bougre est immortel), met en scène Gilbert
Valence (Michel Piccoli), un vieil acteur qui perd son
épouse, sa fille et son gendre, morts dans un
accident, le laissant seul à s'occuper de son
petit-fils. Mais le vieil homme (Piccoli un peu en double
d'Oliveira) continue de vivre, de jouer, d'apprécier
ces petits cycles de l'existence, et de nous les faire
partager, peut-être pour une dernière fois.
Cette "mort" de la famille, Oliveira ne la
montre pas, non plus que le deuil. Cela n'a aucune importance
; Gilbert Valence est vieux, il s'en va bientôt
et il veut profiter du dernier tour de manège.
Le
film débute avec une représentation du
Roi se meurt, d'Eugène Ionesco, dans un
petit théâtre parisien. Valence/Piccoli
n'en finit plus de rendre hommage au texte de Ionesco,
interprétant magistralement le rôle de
la pièce mais également le rôle
de sa vie, celle qu'il jouera dans le film :
un vieil homme-petit garçon qui ne veut pas partir,
qui refuse l'éternité, ce terrible néant
dans lequel veut le pousser son entourage. Dans les
coulisses du théâtre, trois hommes, dont
l'agent de Valence, rôdent, un peu fébriles,
avant d'annoncer, à la fin du spectacle, le terrible
drame que vient de subir la famille de Valence. Scène
suivante : nous sommes déjà ailleurs,
Valence fait du lèche-vitrines dans Paris et
achète des souliers neufs qu'il regarde avec
un enthousiasme enfantin (dans un entretien entre Valence
et son agent, Oliveira ne fera que filmer leurs pieds
durant plusieurs secondes). Ses souliers, il se les
fera voler par un jeune drogué (dans le Roi
se meurt il était également pieds
nus), avant d'en racheter une autre paire dans une autre
scène.
Au
quotidien, Valence se fait réveiller par son
petit-fils avant le départ pour l'école,
puis il se lève pour regarder par la fenêtre,
de sa chambre sombre, la gouvernante mettre un goûter
dans le cartable du môme. On retrouve ensuite
Valence dans un café, près de l'entrée,
toujours à la même table, toujours assis
sur la même chaise : il donne quelques francs
au serveur, roule son journal et sort. Quelques secondes
après, un homme en cravate qui lit Le Figaro
reprend la même place avec un sourire de satisfaction...
Un peu plus loin Valence joue encore, dans le même
théâtre qu'au début, mais une autre
pièce (La Tempête, de Shakespeare).
Plus tard il rencontre son agent qui veut lui faire
prendre la vedette dans un film pour la télévision,
un film d'action. Après tout Valence est un acteur
connu et cela rapportera de l'argent... Mais il refuse
le rôle, ça ne l'intéresse pas.
La scène est hilarante et Piccoli/Oliveira y
démontre en trois lignes toute la futilité
que représente la télévision et
les scénarios pré-mâchés.
Oliveira n'a pas besoin d'une thèse sophistiquée,
un humour sobre lui suffit pour révéler
les bêtises, La bêtise.
Un
matin, après avoir de nouveau regardé
son petit-fils partir sur le chemin de l'école,
Valence tente de se rendormir mais le téléphone
sonne, son agent l'appelle. C'est un cinéaste
américain, John Crawford (jouissif John Malkovitch),
qui veut le faire jouer dans une adaptation d'Ulysse,
de James Joyce. Le réalisateur a une renommée,
la pièce et le rôle lui plaisent, Valence
accepte. Mais ça n'est pas si facile, ça
n'est plus si facile. Valence ne sait pas ses
textes, il n'arrive plus à se concentrer. Le
manège, suivant pourtant une cadence tranquille
(Crawford lui laisse du temps pour apprendre son dialogue,
il ne le presse pas), va déjà trop vite.
Valence ne suit plus, il veut rentrer à la maison.
Le
cycle, celui du film qui se tourne dans le film et qu'abandonne
Valence, ce théâtre des reprises,
est ainsi brisé. D'ailleurs tous les cycles le
seront à un moment ou à un autre. Valence
arrivera en retard au café et l'homme qui lit
Le Figaro verra sa place prise : il ira s'asseoir
un peu plus loin, agacé. Tout comme fut perturbée
la scène initiale, tout comme furent volées
les chaussures de Valence, chaque mouvement circulaire
se retrouve coupé par un autre cercle ; celui
d'un autre, celui de l'autre, celui du temps,
du hasard. À la toute fin Valence rentre chez
lui, épuisé. Son petit-fils le regarde
en silence monter les escaliers vers sa chambre.
Lorsqu'une
uvre, conçue avec maîtrise et intelligence,
nous a montré, et plus que cela, nous a fait
ressentir la mort, la vieillesse, le temps, l'art,
l'amitié, la famille, peut-on vraiment en demander
plus ? Je rentre à la maison nous parle
de nous-mêmes, de ce que nous vivons, avons vécu,
vivrons. C'est ce à quoi le cinéma devrait
toujours atteindre, c'est ce que Manoel de Oliveira
a réussi parfaitement. De façon simple
et touchante.
|