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L'Histoire en marche
plutôt que sa propre histoire
L'ANGLAISE ET LE DUC
par
Yannick
Rolandeau
2001,
novembre 20
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À
81 ans (il est né en 1920), ce vieux loup du
cinéma français qu'est Eric Rohmer sort
une oeuvre particulière, traitant de la révolution
française, après le cycle des Contes
des quatre saisons. Ce n'est pas la première
fois que le cinéaste nous offre des films singuliers
- La Marquise d'O (1976) et Perceval le Gallois
(1978) qui succédaient au cycle des Six contes
moraux (1962-1972) -, tranchant en apparence sur
ses "comédies sentimentales", comme
on se plaît à les appeler, comédies
qui ont constitué, au fil des années,
la majeure partie de sa filmographie et forgé
par la même occasion une marque de fabrique assez
controversée, si irritante pour les uns, si réjouissante
pour les autres. Si on ajoute le cycle des Comédies
et proverbes qui, comme les deux autres précédemment
cités, s'ingéniait à démystifier
le désir secret et intime qui nous pousse à
agir ou à ne pas agir en fonction d'un modèle,
il semble que L'Anglaise et le Duc étudie
ce même mécanisme au niveau de l'Histoire.
Et pas n'importe quel événement, la révolution
française, c'est-à-dire un événement
d'importance, coeur et fondement des institutions contemporaines
françaises.
Effectivement,
si l'on ne doit pas être étonné
de certaines réactions intempestives considérant
le film comme étant anti-révolutionnaire,
voire aristocratique, on ne peut manquer de relever
toute l'absurdité de telles accusations. Qu'en
serait-il alors d'un roman comme Les Dieux ont soif
d'Anatole France qui décrit minutieusement le
mécanisme intime et sacrificiel de la Terreur
quand on sait que ce même Anatole France ne passait
pas particulièrement pour un aristocrate et qu'il
a épousé tout au contraire les causes
dites progressistes de son époque, causes issues
en droite ligne de cette même révolution
? On ne comprendra pas ce qui pousse réellement
un romancier ou un artiste si on tient justement à
le politiser absolument de la sorte. Qu'on l'accepte
ou qu'on ne l'accepte pas, un auteur comme il se doit
est toujours à l'extérieur des
révolutions, car à la poursuite de son
art, il évacue toute hégémonie
optimiste envers n'importe quel événement
quel qu'il soit, intime ou historique, pour se pencher
sur les mystérieuses motivations qui les déclenchent.
Il révèle toujours "l'humanité"
de l'existence contre "l'inhumanité"
de l'Histoire. Le film de Rohmer n'est donc pas un film
politique mais un film anthropologique.
L'Anglaise
et le Duc retrace un moment, la Révolution
française, de la Fête de la Fédération,
le 14 juillet 1790, à la chute de Robespierre,
le 27 juillet 1794, et met en scène deux personnages
principaux : Philippe d'Orléans, cousin du roi,
qui prend parti aux côtés des révolutionnaires
et Grace Elliott, aristocrate installée à
Paris. Cette dernière écrira ses Mémoires
dont le film s'inspire.
Ce
qui est important dans L'Anglaise et le Duc,
c'est bien évidemment le point de vue de cette
aristocrate que s'attache à retranscrire Rohmer
le plus fidèlement possible. L'auteur de Pauline
à la plage se moque que Grace Elliott ait
pu mentir ou omettre des faits consciemment ou inconsciemment.
Ce qui l'intéresse en premier lieu, c'est uniquement
son point de vue, point de vue étranger (elle
est anglaise, hors du contexte strictement français
et ce choix n'est pas un hasard) sur les événements,
ce qu'elle a vu et vécu de cette révolution,
de cette terreur.
Il
en a toujours été ainsi dans le cinéma
d'Eric Rohmer qui, bien souvent, retrace le périple
d'individus qui évoluent dans un cadre particulier,
vivent des choses ou les observent puis racontent ce
qu'ils ont vécu et observé. D'où
l'importance du dialogue dans son cinéma, entre
l'observation et la retranscription de cette observation
par la médiatrice qu'est la parole (le point
de vue). Dispositif non pas théâtral comme
on l'a souvent dit à tort mais strictement cinématographique
: le cadre. En somme, les personnages chez Rohmer, à
l'instar de Don Quichotte, se racontent à eux-mêmes
et aux autres des histoires (il reste à distinguer
le vrai du faux, la vérité et le mensonge)
et ici, dans L'Anglaise et le duc, ce sont les
hommes qui se racontent une histoire et cette histoire
est précisément celle de la Révolution
: l'Histoire. Histoire vue et racontée par une
anglaise justement à la périphérie
de l'Histoire, l'événement comme vu à
travers une paire de jumelles. Une scène symbolise
bien cela, celle où Grace Elliott (remarquablement
incarnée par Lucy Russell) assiste dans sa maison
de campagne, de loin donc, à l'exécution
du roi. Elle ne veut rien voir et c'est sa servante,
regardant à travers une lunette, qui lui raconte
ce qui se passe.
Le
dispositif minimal du film n'a guère de quoi
étonner non plus. Il complète et chapeaute
les choix narratifs du récit. Le cinéaste
a d'abord filmé les acteurs, les figurants, les
voitures etc. en béta numérique, avant
de les incruster dans des décors peints. L'image
numérique elle-même a été
ensuite kinéscopée en 35mm, ce
qui donne au film un climat distancé et pictural,
en somme une succession de tableaux vivants où
l'on voit toute la continuité du cinéma
de Rohmer, avec la peinture entre autres.
Le
fait que Grace Elliott soit aristocrate est anecdotique,
elle semble plus attachée sentimentalement au
roi et à la reine qu'ayant véritablement
une "conscience" politique de la monarchie.
Elle est débordée par ce qui arrive et
pourtant, ce personnage quelque peu naïf, fait
parfois preuve d'une audace étonnante quand elle
cache sur le coté de son lit le gouverneur des
Tuileries, Champcenetz, traqué par le Comité
de salut public. Ce que tient à mettre en valeur
Eric Rohmer, c'est l'existence individuelle de ces deux
protagonistes, l'aristocratique Grace Elliott et le
révolutionnaire Duc d'Orléans. Ils sont
au-delà de leurs divergences politiques qu'ils
ont trancendées ; ils ne cessent de s'aimer et
de garder une grande affection l'un pour l'autre, point
banal et humain, mais fondamental et à l'opposé
de l'optimisme criminel de la Révolution en marche.
Arrestations
arbitraires, fouilles minutieuses des appartements,
saisie de la correspondance privée, meurtres,
assassinats, justice expéditive... Comment peut-on
tolérer pareils faits même au prix d'une
Révolution, d'une Liberté ? Le film n'est
pas caricatural sur ce point. Il n'en montre que quelques
éléments significatifs, des tableaux,
et fait ressortir les points noirs de cette Révolution
et l'impact sur l'intimité, sur l'existence de
ses personnages. Rohmer ne joue pas d'une surenchère
inverse : par exemple, le cortège qui portait
la tête de la princesse de Lamballe aurait pu
être beaucoup plus terrible et sanguinolent. Au
contraire, tout le dispositif cinématographique
pictural et distancé de l'auteur des Nuits
de la pleine lune (que l'on pourrait qualifier de
frêle, de fragile, mais d'une extrême rigueur)
nous en évite une représentation strictement
réaliste ou naturaliste propre aux emballements.
Le
film met en scène donc le Duc d'Orléans
qui s'implique dans l'Histoire, prend fait et cause
pour les révolutionnaires. Ce qui est touchant
et émouvant dans son personnage à travers
le point de vue de Grace Elliott, c'est le drame qu'il
vit sans pouvoir faire machine arrière. Il pourrait
renoncer mais il vit trop dans l'illusion. Il croit
s'engager pour la bonne cause, au nom d'un idéal,
sans se rendre compte tout à fait qu'en se soumettant
à ce même idéal, à ce modèle,
il sera lui-même son propre bourreau. Il est à
l'égal du Narcisse d'Ovide dans Les Métamorphoses.
"Et c'est au fond l'erreur mortelle du narcissisme
que de vouloir non pas s'aimer soi-même avec excès,
mais, tout au contraire, au moment de choisir entre
soi-même et son double, de donner la préférence
à l'image. Le narcissique souffre de ne pas s'aimer
: il n'aime que sa représentation." dit
Clément Rosset dans Le Réel et son
double (Folio essai).
Ici,
le Duc d'Orléans choisit un modèle, l'Histoire
en marche plutôt que sa propre histoire et pour
cela, il n'en voit pas l'aspect destructeur alors qu'il
l'a précisément sous les yeux. À
cet égard, il est particulièrement intéressant
de remarquer que Grace Elliott s'étonne, elle,
d'être courageuse dans la réalité,
dans son action (elle ne l'envisageait pas auparavant)
alors qu'au contraire, le Duc d'Orléans affirme
par la parole qu'il ne votera pas la mort du roi et
fera tout le contraire dans les faits. D'un autre côté,
il n'est lui-même que lorsqu'il oublie son adhésion
à la Révolution, par exemple en prévenant
Grace Elliott de détruire des lettres compremettantes,
en la gardant d'étaler publiquement son affection
au roi.
En
étant restée elle-même sans l'intermédiaire
d'un modèle, Grace Elliott ne devra sa tête
qu'à la chute de celle de Robespierre ; elle
retournera en Angleterre, sauve. Le Duc d'Orléans,
lui, avait perdu la sienne par avance pour s'être
soumis à la Révolution, même si
dans les faits en général l'inhumanité
de l'Histoire a toujours triomphé de l'humanité
de l'existence. Mais une oeuvre d'art n'est pas là
pour aller dans le sens de l'Histoire mais pour dire
la vérité par le chemin de la beauté
ou comme le dit le romancier Carlos Fuentes : "L'art
rétablit la vérité face aux mensonges
de l'histoire. C'est pourquoi Dostoïevski a pu
définir le Quichotte comme un roman dans lequel
la vérité est sauvée par le mensonge."
Voilà
bien la morale de toute cette histoire.
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