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PROPOS
ROMPUS SUR LE CINÉMA IRANIEN
par
André
Habib
2001,
avril 01
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Gabbeh.
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Le
cinéma iranien n'a jamais été naïf. Et c'est rétroactivement,
il semble, que nous le constatons. Gabbeh, Le
Ballon blanc, Le miroir, Passager,
Où est la maison de mon ami ?, À travers les
oliviers, La pomme, tous ces films ont été
prisés pour leur simplicité, l'impression de fraîcheur
qu'ils dégagaient et qui redonnaient au cinéma mondial
un nouveau souffle, un moment d'innocence. C'est
comme si, à travers ces enfants, ou ces adultes-enfants,
c'est l'enfance de l'art qui nous était redonnée...
un art qui nous venait d'une terre éloignée qui n'avait
jamais connu Hollywood, avant le sexe et la mort, avant
la brutalité et la bêtise, avant une batterie de codes
narratifs, d'effets spéciaux, etc. Or, rien n'est moins
naïf, historiquement, politiquement, socialement, que
ce cinéma. Ces réalisateurs font des films dans un contexte
politique, dans une réalité sociale, qui, ne fut-ce
que par les contraintes exercées sur les productions
par les comités de censure, rappelent, à chaque film,
les obstacles qu'il a fallu contourner, les règles auxquelles
il a fallu se plier, l'inventivité dont il a fallu faire
preuve : c'est comme si dans cette absence même d'un
contenu proprement politique, le cinéma iranien n'a
cessé de s'y référer, obliquement. C'est en cherchant
à dire, à proposer un monde, malgré les règles, que
ce cinéma occupe pour nous une place priviligiée, puisqu'il
a été forcé d'inventer un nouveau langage, repartir
à neuf pour dire le désir d'une femme pour un homme,
le suicide d'un homme, l'envie de (se) faire du cinéma.
Il ne s'agit pas de dire - ce que beaucoup trop ont
dit - que les enfants dans le cinéma iranien constituent
un moyen pratique pour opacifier aux yeux de la censure
un contenu subversif. Plutôt, l'absence de contenu subversif
direct devient, à plus d'une occasion, un moyen de résistance.
Mais laissons là pour plus tard ces remarques.
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Que
connaissons-nous du cinéma iranien ? Il faut bien dire
que ce qui, à nos yeux, représente "le cinéma iranien",
c'est une poignée à peine de films, tournés depuis le
debut des années 90, éparpillés dans la conscience des
festivaliers ou transitant dans certains réseaux de
cinéma d'art, d'essai, de répertoire. Ceci fait
dire à quelqu'un comme Godard - très admiratif, par
ailleurs, des films d'Abbas Kiarostami et de Samira
Makhmalbaf - qu'il n'y a pas de "cinéma iranien", mais
qu'on pouvait parler, au mieux, de deux ou trois bons
films iraniens (1). Sans avoir
à nous perdre en tergiversations et en spéculations
sémantiques, nous entendons bien ce que peut contenir
de problématique une notion comme celle de "cinéma iranien"
(le même peut être dit du cinéma indien, du cinéma égyptien,
etc.), à partir du moment que nous constatons que quantité
de films primés, diffusés en Occident, ont été produits
avec le soutien financier d'un pays - la France ou l'Italie
-, d'une part, et que ces films ne sont souvent même
pas vus en Iran ou qu'ils leur parviennent dans des
versions tronquées (Le Cycliste, Le Goût de
la cerise, Le Cercle, pour ne nommer que
ceux-là). Pour intriquée et complexe qu'elle soit, ce
problème de définition ne doit pas nous empêcher d'être
à l'écoute de ces films, dans leur différence, dans
notre différence d'avec eux. Sans postuler qu'il existe
un bloc de films parfaitement homogènes, nous pouvons
toutefois parler d'un phénomène qui est, lui, bien réel.
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Le
goût de la cerise.
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Cette
vague de films qui déferle sur nos écrans, il faudrait
peut-être bien se l'expliquer un jour. Depuis Le
Ballon blanc (Jafar Panahi, 1995), caméra d'or à
Cannes en 1996, pas une année n'a passé sans qu'un film
iranien ne remporte un prix prestigieux, à Cannes, Berlin,
Venise, Locarno. Le phénomène ressemble en un sens à
la vague de cinéma indien, qui saisit le monde à partir
de 1957, avec Pather Panchali de Satyajit Ray
(sans oublier les films de Bimal Roy, Ghatak, Mrinal
Sen, Ritwik), ou encore "l'étonnante moisson du cinéma
italien", à partir de Rome Ville Ouverte. Le
néo-réalisme ne répond pas à la même histoire que le
cinéma indien ; nous ne pouvons pas non plus dresser
des parallèles avec les différents moments (pré et post-révolutionnaire)
de l'histoire du cinéma iranien. Mais ce qu'on constate,
c'est que ces trois phénomènes cinématographiques
ont tous refusé de faire du cinéma de façon uniforme,
de réactualiser, en bloc, les codes du cinéma narratif
classique et se sont donné pour champ d'exploration
le territoire du pays. Il y aurait beaucoup à dire sur
les rapports spécifiques que ces trois cinémas entretiennent
avec la réalité, avec ce qu'il est convenu d'appeler
le réalisme cinématographique, la saisie objective de
la réalité, etc. Ce qu'il y a d'étonnant, par ailleurs,
bien que cela ne s'applique pas de façon systématique
- mais je le propose de façon intuitive - c'est que
ces trois cinémas ont mis, au centre de leur espace
cinématographique, le visage. Pas que les autres
cinéastes (depuis Griffith), dans d'autres pays, n'ont
jamais fait de gros plan, et n'ont pas fait du visage
de la star la surface tendue de toutes les projections...
mais c'est dans le traitement du visage que ces trois
cinématographies se rassemblent. Le visage devient le
lieu où s'exprime, où se joue le social (ce qui les
distinguent du cinéma de Dreyer, Bergman, Bresson, tous
grands maîtres du gros plan). C'est par le visage de
ces acteurs, souvent non-professionels, que nous accédons
à la réalité sociale. Débarrassé des réflexes de jeu,
d'un certain décrochage illusioniste qui est inscrit
dans les traits les plus fins de la physionomie, le
visage, dans ces films, devient une surface, ou plutôt
un territoire où se lit le social - mieux - la vie.
Il suffit de penser aux visages de Close-Up,
Salaam Cinema, Le goût de la cerise, Le
Cycliste, Le Miroir, Et la vie continue.
Entre le visage à l'écran et le visage réel, il existe
une relation indicielle parfaitement transparente :
le visage devient le signe absolu de l'existence de
cet individu, non pas simplement comme acteur devant
la caméra, mais comme être social, dans sa quotidienneté,
son labeur.
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Ceci
dit, depuis qu'a été découvert le cinéma iranien,
certaines choses ont changé, et ce, tout particulièrement
depuis deux ans. J'ai été de ceux qui ont découvert,
un après-midi enneigé de 1996, le Ballon blanc,
film que j'adopta aussitôt, non pas pour sa naïveté,
mais le raffinement de sa pauvreté, la simplicité de
sa trame, et avant tout pour son insidieuse cruauté.
Ce n'est pas un film cruel, mais un film qui met en
place un dispositif de cruauté, interne à l'intrigue
(une petite fille désire acheter un poisson rouge pour
le nouvel an). Un rappel de la dernière scène du film
suffira pour comprendre ce dont je parle. On se souviendra
que la petite fille perd l'argent que sa mère lui a
donné pour se procurer son poisson joufflu, et que c'est
avec l'aide de son frère et d'un vendeur de ballons
afghan qu'elle récupère son billet tombé derrière un
grillage. C'est à ce moment que tout bascule : la caméra
de Panahi demeure en plan fixe sur le jeune afghan tandis
que la petite fille et son frère vont acheter le poisson.
Ils reviennent en courant, traversent le cadre et disparaissent
vers la gauche de l'écran sans saluer le garçon. L'Afghan
demeure seul, un ballon blanc au bout de sa perche.
Il se lève pour partir, mais l'image fige son geste
et le générique de la fin commence à défiler. Ce qui
s'est produit, c'est un renversement complet de sympathie,
en quelques minutes. L'impuissance, l'indifférence,
voire la cruauté du monde adulte qui se posent comme
obstacle à la quête de la petite fille, subit tout à
coup un transfert radical. Notre sympathie s'est renversée
totalement, et c'est désormais la petite fille qui nous
semble indifférente, égoïste, avare ; c'est le jeune
Afghan qui nous semble isolé, désespéré, abandonné :
le titre du film, ce n'est pas "le poisson rouge", mais
bien Le Ballon blanc.
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Le
tableau noir.
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Sans
s'adonner à une analyse très touffue, il serait quand
même possible de dire que, depuis deux ans, quelque
chose a changé dans le cinéma iranien tel qu'il
nous parvient, d'un festival à l'autre. Des possibilités
semblent avoir été ouvertes. Bahman Farmanara, réalisateur
et interprète de L'Odeur du Camphre, le parfum du
jasmin (Booye Kafoor, Atre Yas) disait avant
la projection au FFM l'an dernier, qu'il n'aurait pas
été possible de faire ce film il y a cinq ans, et qu'il
témoigne d'une plus grande permissivité du gouvernement
réformiste. Il laissait toutefois poindre que celui-ci
ne fut pas immédiatement admis, et qu'il lui fallu fournir
une vingtaine de versions de son scénario au comité
de censure avant d'être accepté. D'ailleurs, Farmanara,
chantre du cinéma pré-révolutionnaire, n'avait pas tourné
depuis vingt ans et c'est son "propre rôle" qu'il joue
dans ce film, qui raconte l'histoire d'un réalisateur
qui tente de tourner un film sur ses propres funérailles.
Piqué de références au suicide, aux grossesses illégitimes,
à la censure en Iran, L'odeur du Camphre, sans
atteindre un sommet de réalisation, intègre directement
et sans ambages les problèmes qu'ont à surmonter les
cinéastes en Iran. D'autres films, que j'appellerai
frontaliers problématisent frontalement certaines
réalités ethniques, raciales, territoriales : Le
Tableau Noir (Samira Makhmalbaf, 1999), Djomeh
(Hassan Yektapanah, 1999), Un temps pour l'ivresse
des chevaux (Bohman Ghobadi, 2000). Ces trois films
mettent en scène l'errance d'un peuple à la recherche
d'une terre qu'ils ne trouveront peut-être jamais et
les difficultés d'intégration de l'Autre en Iran, mais
en adoptant un ton, en proposant une signature par moments
inhabituels. Enfin, un troisième axe qui nous permet
de lire ce glissement ou cette ouverture, est celui
du cinéma de femmes, qui pose très directement, et souvent
de façon assez brutale, le rôle de la femme dans la
société iranienne : Filles du soleil (Mariam
Shahriar, 2000), Le Cercle (Jafar Panahi, 1998-2000)
et tout récemment sorti en Europe, un film de l'épouse
de Mohsen Makmalbaf, Le jour où je suis devenue femme
(Marzieh Meshkini, 2000).
S'agit-il
d'un laxisme de la censure qui est de moins en moins
prompte à interdire le tournage de films qui, il faut
le rappeler, raflent une quantité non négligeable de
prix internationaux ? Évolution des mentalités ? S'il
faut s'appuyer sur les déboires de Panahi pour son film
Le Cercle, les autorités sont tout aussi rétives
à laisser passer ce type de contenu. Un procès est d'ailleurs
encore en cours afin de permettre au film de sortir
en Iran.
Notes
:
1)
Propos tenus lors d'une entrevue au Cercle de Minuit,
en 1997, avec Jean-Luc Godard, Jean-Claude Biette, Philippe
Sollers et Jean-François Lyotard autour de la sortie
de Forever Mozart.
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