 |
Paradis
LE CERCLE (Dayereh)
(Jafar
Panahi, 2000)
par
André
Habib
2001,
avril 01
|
Si
la vision de la forme recèle pour toi un piège,
Enfuis-toi sur-le-champ, si tu peux marcher.
Dans dix-huit mille mondes, celui qui a un cœur
Sait bien qu'il n'existe ni mouvement ni repos."
(Mawlânâ Djalal-Od-Dîn Rûmî, IRubâi'yat, XIIIe s.)
Où
commence et où finit un cercle ? Entre le point de départ
et le point d'arrivée, retrouve-t-on autre chose que
la relance qui remet en orbite la trajectoire ? Que
s'est-il passé, entre ces deux points ? Dans le cas
qui nous intéresse, entre ces deux plans, qui ouvrent
et ferment Le Cercle (Dayereh) : que s'est-il
produit ? Entre ce premier plan, où on entend les vagissements
d'une petite fille, nouvellement née, mêlés à l'incompréhension
et à la rage anticipée de la famille du mari, à qui
on avait promis un garçon ; et ce dernier plan, qui
balaie une cellule de prison dans laquelle sont enfermées
toutes les femmes dont nous aurons suivi, comme suivant
l'arc d'un cercle, une portion de vie tout au long du
film ? La courbe que nous avons parcourue nous ramène
au même point de départ : une porte, cadrée à la hauteur
du regard. Dans le premier cas, il s'agit d'une porte
d'hôpital, dans le second, la porte d'une cellule :
c'est du pareil au même, nous l'apprendrons à la toute
fin : cette femme qui accouche au tout début était déjà...
prisonnière. L'hôpital où elle accouche, était une cellule
hospitalière dans une prison.
 |
Le
Cercle nous aura montré autant les lignes possibles
d'une évasion que les dimensions d'une incarcération
généralisée. Plus le rayon d'un cercle est grand plus
on a l'impression de filer en ligne droite, cela, nous
le savons depuis les Perses. Les femmes du Cercle sont
prises dans les rêts d'une ronde infernale et la distance
prise par rapport au centre ne fait que reporter à plus
tard le constat désespérant.
Entre
la Caméra d'Or que remporta Jafar Panahi, en 1996 pour
Le Ballon Blanc et le Lion d'or qui courronna
Le Cercle en 2000, c'est non seulement ce réalisateur,
mais le cinéma iranien en entier qui semble avoir bouclé
une boucle (en refusant peut-être de se la boucler !)
Beaucoup furent ceux qui découvrirent ce cinéma à travers
ce conte fabuleux qu'est le Ballon Blanc, et
qui donna à plus d'un l'impression d'assister à une
façon alternative de filmer, d'accéder au monde et à
un monde à travers le cinéma. En trois films et en autant
de hautes distinctions (Le miroir (1997), son
deuxième film, avait remporté le grand prix au Festival
de Locarno), Jafar Panahi a incarné une certaine vague
contemporaine du cinéma en Iran (dans la veine de Kiarostami,
peut-être, qui écrivit le scénario du Ballon blanc),
tout en démontrant, avec son dernier film, les voies
possibles de son renouvellement.
En
effet, Le Cercle nous montre une série de nouveaux
contenus subversifs auxquels les familiers de ce cinéma
n'étaient pas accoutumés (ni le comité de censure iranien
qui bloqua le film pendant deux ans) : femmes qui revendiquent
le droit de fumer, d'autres qui abandonnent leur enfant,
qui avortent, se suicident, se prostituent, se font
harceler, etc. Des militaires saisissent des journaux
dans un stand, la police arrête sans justification des
femmes pour leur demander leurs papiers, un policier
en civil propose à une femme de la conduire en voiture,
avant de l'accuser de prostitution, etc. Ce cercle infernal
de l'oppression et de la répression, est en même temps
parfaitement aveugle, il n'a pas de visage.
 |
Qui
sont les "méchants" de ce cinéma ? Il n'y a pas de "méchants",
il n'y a qu'un mal, profondément enraciné qui se glisse
dans toutes les micro-relations sociales. Il est partout
et nulle part. Dans toute l'œuvre de Panahi (ni dans
l'œuvre de Satyajit Ray par ailleurs, qui disait que
"les vilains étaient ennuyeux") nous ne pouvons pas
dire qu'il existe de "vilains". Les militaires, vus
de près, ne sont pas si "vilains", ils n'incarnent pas
le mal, à la limite sont-ils les représentants d'un
pouvoir au second degré. Le policier fait un boulot
sans pour autant l'accepter, l'employé de la compagnie
des transports accepte de vendre un billet à une des
femmes, même s'il contrevient au réglement, un militaire
au regard tendre et timide fait des yeux doux à une
autre, etc. Le mal est ailleurs, il est historique,
politique et religieux. Parfaitement abstrait, mais
à la fois cruellement concret dans ses effets.
Le
Cercle se constitue autour d'un ensemble de micro-récits,
se produit à la faveur d'une série de bifurcations narratives.
Les personnages n'existent que le temps de leur courte
apparition, et nous n'avons que le temps de saisir un
bref tracé de leur situation et de leur volonté, même
floues : celles-ci ont fui la prison et tentent de regagner
un paradis imaginaire ; celle-là est enceinte de son
fiancé, exécuté depuis, et veut obtenir un avortement
; cette autre encore a trouvé refuge auprès d'un mari
à qui elle a dû voiler son passé ; cette mère désespérée
essaie d'abandonner sa petite fille, certaine qu'un
orphelinat saura mieux s'occuper d'elle ; celle-là se
prostitue dans les rues de Tehéran, le soir,
pour se payer de quoi vivre, et caetera, et
caetera. Chaque personnage prend le relai d'un autre,
et nous plonge un degré plus loin dans le cynisme, l'absurdité,
la cruauté et l'indifférence. Ce ne sont pourtant pas
des sketchs que Panahi enchaîne mais des strophes
qui éclairent et approfondissent un poème général. Nargess,
Arezou, Salmaz, Pari, tous ces noms de femmes sont autant
de résonnances d'un symptôme plus vaste et englobant
: "Si l'une échoue, toutes échouent", confiait le cinéaste
en interview.
Jafar
Panahi a pris le pari d'une réalisation cahoteuse, inconfortable,
impitoyable : caméra épaule, mouvements lancinants,
photographie volontairement pauvre. Au centre de ce
film, on retrouve ces visages de femmes, singuliers,
distincts. Mais en même temps, à force de subir les
mêmes injustices, elles perdent leur individualité pour
ne plus former qu'un seul visage. Dans la scène finale,
la caméra trace un panoramique circulaire à l'intérieur
d'une cellule, toutes les femmes que nous avons suivies
puis abandonnées au cours du film sont là, dans une
pénombre qui les confond. Leur tchador noir se perd
dans l'ombre de la pièce. Elles ne forment plus qu'un
espace unique, liées dans cette obscurité. L'espace
s'est visagéifié, le temps s'est replié sur lui-même.
La caméra a complété un mouvement parfaitement circulaire
pour revenir au même point de départ. Nous avons parcouru
le Cercle, et il n'y a pas moyen d'en sortir.
 |
Panahi
emploie d'ailleurs (dès le premier plan-séquence du
film) un nombre étourdissant de travellings circulaires
qui, sans naïveté ni ostentation, permettent de confondre
la forme dans le contenu, en renvoyant réciproquement
l'un sur l'autre. La structure générale du film (elle-même
circulaire), reprend métaphoriquement le parcours circulaire
de ces femmes qui tentent désespérément de sortir du
cercle. Manipulant par ailleurs, avec une intelligence
remarquable les ressorts du plan-séquence, de la suspension,
des ellipses, du hors-champ, Le Cercle nous rappelle,
en le déformant un peu, un certain adage qui veut que
la technique est (parfois) question de moral.
Nargess,
une des protagonistes du Cercle, s'est évadée de prison.
Elle tente à tout prix - et en vain - de regagner son
village natal (Raziliq) avec Arezou. Elle s'arrête un
moment chez un marchand de tableaux, devant la reproduction
d'un paysage de Van Gogh. "Regarde, c'est Raziliq. C'est
là où je veux t'emmener. C'est un paradis, n'est-ce
pas ? Je jouais ici avec mon frère." En pointant l'extérieur
du cadre, elle précise qu'une rivière coule de ce côté-là,
et aussi que le peintre n'a pas été suffisamment précis,
qu'il a négligé de peindre les fleurs qui sillonent
le coteau. Le tableau n'est pas parfait, et Le Paradis
n'est que la copie d'une copie, une triple illusion,
que Panahi démontera tout au long du film.
Le
Paradis est ailleurs. Le Paradis est sans doute nulle
part.
|