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Cinéma américain
et contre-culture
POLITIQUE DE LA FOLIE ET DE L'EXTASE
par
Guillaume
Lafleur
juin
2002
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Il
faut aujourd'hui penser l'histoire du cinéma
américain en ayant en tête le mode d'absorption
particulier de ses propres images, de la mythologie
particulière qu'elles provoquent. Il est trop
facile de prendre en compte cela en considérant
simplement l'évidence des situations, des dénouements
dramatiques qu'elle implique dans les films. Cette évidence
relève d'une connaissance spectatorielle inouïe
des codes de la représentation, peut-être
sans équivalent dans l'histoire de l'art et de
la culture de masse. Elle est le fait simple de la surexposition
d'un système d'exploitation.
En
fait la connaissance spectatorielle provoque des sursauts
critiques spontanés : voilà pourquoi chacun
d'entre nous sait ou pense savoir ce que peut un film.
Elle est souvent génériquement formée
en terme d'opposition : ceci plutôt que cela,
un film américain favorisé à un
film iranien, ou l'inverse, selon un discours parfois
louable, mais plus souvent idéologique qu'esthétique.
Le problème de ce discours tient en son assurance,
sa stricte binarité, sa réaction. Mais
pour comprendre un système, rhétorique,
plastique, il faut s'extraire de la binarité
idéelle, et fuir la réaction. L'ambiguïté,
la complexité d'une cinématographie s'expose
lorsqu'on veut faire son portrait de l'intérieur.
Le
récit du film et l'Histoire
Je
reprends l'exemple du travail de Cameron Crowe puisqu'il
me semble précisément exemplaire d'un
tiraillement idéologique et plastique dans lequel
l'intelligentsia hollywoodienne paraît tenaillée.
Le cinéaste trouvait dans le récent Vanilla
Sky une solution à ce tiraillement, d'autant
plus transitoire qu'elle s'affirmait dans le cadre d'une
commande de son producteur. Son film précédent
sur lequel je m'attarde un instant, Almost Famous
(2000), est par contre catégorisable sous l'appellation
de "film d'auteur". Pourtant, voici un récit
autobiographique qui s'inscrit tout à fait dans
une démarche narrative visant l'exploitation.
Il se trouve que le récit en question est l'aventure
de la jeunesse traversant une Histoire (l'Amérique
des années 70) par le petit bout de la lorgnette,
sous un mode anecdotique et démystificateur,
en apparence, du milieu de la contre-culture, de la
culture rock.
Je
remarque chez Crowe, comme une constante thématique
de son travail, un désir de s'inscrire de plein
pied dans un réseau culturel qui court sur quelques
décennies, pour en proposer une relecture. En
effet, s'il s'agit dans Vanilla Sky de reprendre
à son compte, sous un mode iconologique publicitaire,
la largesse de ses références culturelles,
Almost Famous arrive quant à lui par d'autres
moyens à de semblables fins. Il s'agit ici de
faire intervenir la culture d'un temps donné
en brossant le portrait de son époque. Mais cette
fois l'auteur s'éclipse plus encore derrière
le récit, dont le classicisme, particulièrement
son déroulement linéaire, est légitimé
par son portrait d'une époque révolue.
Dessiner à gros traits, donc, les espoirs d'un
monde apparemment mort, sourire en coin. Bien sûr,
je peux dire : il s'agit d'une lecture, d'une réinvention
d'un temps passé, en un mot de mise en scène
de l'Histoire. Mais l'autobiographie, de l'intérieur,
vient biffer cette problématique de mise en scène
au profit d'un constat-alibi : ceci est arrivé,
ceci n'est plus.
Almost
Famous raconte l'histoire d'un adolescent fou du
rock, collaborateur d'un fanzine sur le sujet. Repéré
par la célèbre revue de San Francisco,
Rolling Stone, il propose à la rédaction
un reportage de longue haleine sur le groupe Stillwater
qu'il accompagne en tournée avec quelques fans
(féminins) dont l'énigmatique Penny Lane,
jolie adolescente de la banlieue américaine,
plus grande adepte du groupe et amante du chanteur.
Almost Famous est un film sur la procuration,
l'isolement de l'amateur (le "fan") dans le
mouvement musical d'une époque, sa différenciation
profonde, notamment sexuelle. L'amateur, soit celui
qui ne fait rien pour se débarasser de sa virginité,
se suffisant de ses seules obsessions - son amateurisme
est son goût déliquescent d'une communion
volée, illégitime entre le groupe rock
et lui -, ou encore celui qui ne sait se donner, faire
l'amour que sous un faux nom (Penny Lane), donner au
monde rock la propriété d'une réalité
parallèle à tout le reste du réel,
au détriment de ce dernier. Ces attitudes constituant
les deux versants d'une même idée : pour
jouir vraiment on ne jouit que du fantasme d'une jouissance.
Faire affront à tout le reste du réel,
consiste à prendre ses rêves pour des réalités
en s'immisçant dans la réalité
des autres comme étant la sienne. Dans une même
logique, il est plus pénétrant de fantasmer
le récit d'une jeunesse en la prouvant réelle
- effectivement, William Miller alias Cameron Crowe
écrira son article et fera la couverture du Rolling
Stone, mais jamais on ne le verra écrire
plus de trois lignes. Le monde du rock métaphorise
le meilleur des récits où l'on ne travaille
pas, où le spectateur est rappelé à
sa situation immédiate, conditionné à
l'identification.
Mais
Almost Famous ce n'est heureusement pas que cela,
c'est ce qui le rend intéressant. Ne pas montrer
le travail de William participe aussi d'un éloge
du bluff, démontre l'illégitimité
intrinsèque à l'autorité, sa fiction.
En ce sens, William est la parodie lucide des petits
caïds de carrière, des professionnels auréolés
de leur profession. Lorsque le magazine Rolling Stone
le téléphone, il prend une voix exagérément
grave - cela est encore plus drôle et révélateur
lorsqu'il répond le matin dans une chambre entouré
de fans endormies et dénudées, ayant entrepris
son dépucelage en vain la veille. Par cette attitude
William devient soudainement l'acteur de sa vie - Cameron
Crowe. Ces moments font rire, le spectateur s'éloigne
de l'acteur, conscient de son rôle. L'imposture
qui fait sourire aura pourtant des conséquences
que nous ne verrons pas, habilement laissées
de côté : l'époque est refermée
sur elle-même.
Pour
entrer dans le système d'exploitation, on doit
filmer l'autobiographie à ce prix : ce monde
est mort, il n'y a pas eu de survivants. Cette nostalgie,
cet idéalisme est illustré par deux séquences
: dans la première, après la tournée
américaine de Stillwater en bus, le nouveau
gérant du groupe annonce l'utilisation d'un petit
avion pour favoriser l'augmentation des dates de concert.
Dans la deuxième, après avoir frôlé
l'accident d'avion, le groupe prend à nouveau
le bus pour amorcer une autre tournée. Les temps
ne doivent pas changer, vive l'éternel retour
du même - rien ne vieillit, la jeunesse est ce
qu'en exprime une certaine attitude, à une certaine
époque. Cette culture de l'époque, subtilement,
glisse du lyrisme au tombeau. De fait, il y a un recoupement
entre les nouvelles thématiques de la culture
rock qui vont atteindre leur apogée quelques
mois après la dernière tournée
de Stillwater montrée dans le film, en
1974,et l'acte de décès d'un art de vivre
rock encore proche du mouvement hippie. Le point de
vue du film, en ce sens, est nostalgique.
Regroupements,
décadence et fascisme
Ce
qui advient après un idéalisme communautaire
au plan idéologique et politique, relève
d'une attitude gothique ou punk, soit la prise de conscience
d'un enterrement du rock et d'une nécrophilie
juvénile sur un plan esthétique. Si on
prend un parti pris violent, on dira : la culture rock
est récupérable lorsqu'elle est portée
par l'espoir inassouvi et inaliénable lorsqu'elle
manifeste des forces régressives. Refuser de
vieillir : oui, dans la mesure où ce refus est
l'effet d'un aveuglement, d'une carence de connaissance.
Cette opposition est facile, mais c'est sous cet angle
seulement qu'on peut comprendre la nostalgie d'Almost
Famous. Faire l'éloge du fan, c'est privilégier
une soi-disant communion, la communauté béate,
à l'expérience dont l'effet le moins négligeable
est tout de même la connaissance.
La
régression, vibrante dans l'éloge du mouvement
hippie à travers Stillwater et ses fans,
se prolonge dans l'ésotérisme cinématographique
des vingt dernières années, fils d'Aleister
Crowley et des scientologues dont l'annonciateur et
le critique virulent serait Kenneth Anger, comme l'a
bien montré Assayas dans son livre consacré
au cinéaste (Cahiers du cinéma, 1999).
En faisant la connexion entre culture rock et occultisme,
par une série de jeux répétitifs,
d'icônes vidées de sens à force
de surexposition, simples fétiches, Anger décelait
au fond le malaise à l'oeuvre dans l'extatisme
apparent des communautés serrées, ses
enjeux de pouvoir, sa folie. Dans Invocation of my
Demon Brother (1969), dont la bande-son est de Mick
Jagger, Anger voyait en un membre de son cercle, Bobby
Beausoleil, l'incarnation de Lucifer. Lorsque Bobby
Beausoleil joue ce rôle il appartient aux disciples
de Crowley, mystique, idéologue d'une Magia
Sexualis et principale inspiration de Ron Hubbard
et l'église de scientologie, qu'il reniera pour
joindre les adeptes de Manson. Il commettra un meurtre
sous leur envoûtement.
Anger
a su montrer avant tout le monde la folie que recelait
la culture californienne, qu'elle soit cool, hétéro
tendance tantrisme ou fétichiste, rock et nerveuse,
versant homo. Les motocyclistes de Scorpio Rising
(1964), leur violence enfin révélée
est la même qui habitait la bande de motards à
laquelle appartenait Victor Fleming - l'homme derrière
Gone with the Wind et The Wizard of Oz,
idole de Spielberg -, dont certains membres s'amusaient,
lorsque le jour tombait sur la toute puissante L.A.,
à errer dans les rues sombres pour molester à
coups de chaînes quelque badaud imprudent de race
noire (rapporté par Todd McCarthy dans sa biographie
sur Hawks, Actes Sud, 1999). De l'intérieur,
le paysage contre-culturel américain est beaucoup
moins étanche qu'il n'y paraît et nourrit
aussi la culture populaire, complice de la répression
sociale, encouragé par l'autorité autant
que les pires regroupements sectaires (de l'église
de scientologie, à laquelle appartiennent les
acteurs-producteurs Cruise et Travolta, à Manson,
le chemin peut être court).
Pour
illustrer encore le discours propre au type de mise
en scène ésotérique (d'obédience
cool), prenons simplement le nom de la maison de production
de Spielberg à laquelle le film de Crowe se rattache,
"Dreamworks". On peut lire ce nom littéralement
: "rêves fabriqués". Surtout
pas "travail du rêve". Au fond, le système
E.T., c'est faire de la psychanalyse un système
de représentation trouvant sa résolution
théorique dans le film - la fameuse régression
anale de Eliott dont E.T. est en quelque sorte la représentation
pure, sans parler de son vaisseau, véritable
cuvette. La psychanalyse est alors rhétorique,
elle ne révèle plus la loi, elle est la
loi. Le rêve donne une connaissance dont l'acquisition
est dérobée, reprise. Le rêve ainsi
travaillé abandonne la structure infiniment complexe
du rêve, le cinéaste chirurgien viole la
réalité en affirmant qu'il fait de l'invention
du rêve sa spécialité. Le rêve
devient l'instrument réducteur de la psychologie,
le mépris de la profondeur du coeur des hommes.
Freud, fuyant une Vienne nazie, est mort à Londres
d'un cancer de la bouche ; il est mort encore, dans
le texte cette fois, aux États-Unis, tué
par la commandite de Dreamworks et de quelques autres.
Dès
lors, on comprend mieux l'hésitation de cinéastes
éveillés à faire de la psychanalyse
un remède (Bresson, Le diable probablement),
ou du rêve un récit clair, linéaire
et cohérent d'emblée (Lynch, Mulholland
Drive), dans un monde envahi de spiritualistes mercantiles,
d'idéologues scientistes camouflés en
cinéastes. Les frères Coen montrent bien
récemment (voir The Man who wasn't there)
comment ces mises en scène d'idéologues
alimentent une psychose générant simultanément
une peur et une appropriation violente de l'autre, envers
négatif de soi : dans une séquence mémorable,
la voisine du protagoniste principal, l'assassin (Billy
Bob Thornthon), en état de voyance, vient lui
confier qu'elle sait que le meurtre de l'amant de sa
femme n'est pas son oeuvre, mais celle d'un mal absolu,
d'une force extra-terrestre...
Par
ce constat je ne veux pas rejeter absolument la composition
formelle classique, le récit linéaire,
mais simplement éclairer un paradoxe idéologique
crucial dont les limites classiques sont porteuses.
Feindre par la mise en scène la méconnaissance
d'une situation dramatique est une chose ; d'une pensée
fondatrice du vingtième siècle et de l'Histoire
en est une autre. J'ajouterais : raconter une histoire
au cinéma en semblant oublier l'Histoire qui
a accompagné le siècle passé du
cinéma, aujourd'hui, relève-t-il seulement
d'une énergie conservatrice jeune et farouche
ou d'une grande stupidité, d'une béatitude
sourde côtoyant l'infamie ? Probablement un peu
des deux. Ce constat, malheureusement, n'empêche
pas le talent dont sont faits les faiseurs.
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