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Mettre en scène le suspense
SOBIBOR, 14 OCTOBRE, 16 HEURES
par
Stéphane
Regy
2002,
janvier 13
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Le
dernier festival de Cannes n'a parlé que de deuils
et de pertes. Symbolisée par la palme d'or attribuée
à Nanni Moretti pour La chambre du fils,
cette thématique était également
à l'uvre chez Marc Recha avec Pau et
son frère, voire chez Hou Hsiao Hsien et
Bertrand Bonello - le deuil d'un amour, d'une époque,
d'une certaine façon de vivre et de faire du
cinéma. Elle était en fait chez tout le
monde, tant il est vrai que le cinéma n'est au
fond que cela, l'enregistrement de pertes et d'instants
irrattrapables. C'est au moment où tout le monde
faisait sienne la mélancolie godardienne que
Claude Lanzmann, discrètement, a présenté
son nouveau film, Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures,
une leçon de vie et d'envie, l'histoire d'un
homme qui préfère encore mourir en humain
que de laisser son sort entre les mains des nazis.
Sobibor,
14 octobre 1943, 16 heures, est au départ
une "chute" de Shoah, l'uvre
maîtresse de Claude Lanzmann. En 1979, pour ce
film gigantesque, le cinéaste avait rencontré
et interviewé en Israël Yehuda Lerner, personnage
essentiel de ce qu'on a appelé la révolte
de Sobibor, du nom de ce camp de concentration où
les juifs s'étaient soulevés contre leurs
assassins. Cette rencontre ne devait pas a priori
déboucher sur grand chose : Lanzmann ne connaissait
pas Lerner, et de son propre aveu, ne possédait
quasiment plus de pellicule au moment de l'entretien.
Elle fut en réalité si riche, longue et
bouleversante que Lanzmann choisit de ne pas la monter
dans Shoah de peur de mettre en péril
l'homogénéité de son propos. Quinze
ans plus tard, remonté, agrémenté
de nouveaux plans d'extérieur tournés
avec Caroline Champetier à Minsk, Varsovie ou
Sobibor même, Sobibor, 14 octobre 1943, 16
heures s'avance comme un long métrage. C'est
évidemment un film à part entière,
qu'on peut encore trouver trop court.
C'est
bien simple : Yehuda Lerner, en 1979, ressemble à
Robert Mitchum. Même visage, même présence
devant la caméra, même façon placide
de fixer l'objectif. Ce qui pourrait passer pour une
simple analogie physique est au contraire révélatrice
du film de Lanzmann. Lerner est, tout simplement, le
héros de ce film. Une situation que le
cinéaste annonce d'emblée. En montrant
d'abord la photo d'officiers nazis devant des cercueils,
puis la voix de Lerner disant qu'il n'avait jamais tué
avant de se retrouver dans ce camp, et ensuite en lisant
lui-même de sa voix blanche un texte où
il est question de "ré-appropriation
de la violence par les juifs", Claude Lanzmann
ne fait pas de mystère : son film sera le récit
par Lerner lui-même de cet acte exemplaire de
révolte. Ce qu'il est. Après ce triple
préambule, Lerner raconte de fait chronologiquement
une histoire dont nous connaissons déjà
la fin. Yehuda Lerner parle, et pendant qu'il raconte
son incroyable histoire, la caméra de Lanzmann
s'attarde sur ce que sont devenus les lieux de cette
catastrophe : des villes anonymes, des bois sans vie
; des rails ; une petite gare désincarnée
avec un nom lourd de sens : Sobibor. En tout, cela dure
treize minutes, celles qui ouvrent le film une fois
l'introduction passée. Treize minutes pendant
lesquelles on ne verra pas Yehuda Lerner, mais seulement
les endroits qu'il a traversés en 1943. Sa voix
parle, elle explique la rafle, le voyage, l'arrivée
à Sobibor, les évasions de huit camps,
sa chance de n'être jamais exécuté
lorsqu'il est repris, sa rage de vivre. Puis il entre
dans les détails de la révolte, de sa
minutieuse préparation, de son rôle à
lui, de la façon dont il s'est levé pour
donner ce fameux coup de hache, lui qui n'avait jamais
tué ( il le dit à nouveau).
Filmer
au présent les lieux du passé : un procédé
qui rappelle Shoah, mais qui, dans un autre genre,
emprunte également au film policier le procédé
du retour sur les lieux du crime. A un moment,
Lerner explique que les nazis faisaient caqueter des
troupeaux d'oies pour couvrir les cris des juifs. Superbement,
Lanzmann montre alors un plan d'oies d'aujourd'hui,
nous donne à entendre leur vacarme, puis superpose
ce bruit terrifiant aux mots de Yehuda Lerner, jusqu'à
ce que les deux bruits soient comme en lutte. Lanzmann
s'en défend aujourd'hui, mais qui sont donc ces
oies détournées de l'humanité,
sinon les Oiseaux d'Hitchcock, qui se retournent contre
les hommes ?
Comment
mettre en scène un documentaire, pire, une interview
filmée ? Au bout d'un moment, il faut bien finir
par montrer Yehuda Lerner, son visage magnifique mais
aussi cette pièce minuscule où Lanzmann
l'interroge, ses bredouillements, les hésitations
de la traductrice, le cadre pas vraiment beau (une simple
fenêtre). On le rappelle trop rarement, mais Lanzmann,
directeur de la revue sartrienne les Temps Modernes,
intellectuel renommé et parfois discutable, est
avant tout un très grand cinéaste, qui
connaît son Alfred Hitchcock sur le bout des doigts.
Parce qu'il nous donne la clé du récit
dès son ouverture, le cinéaste n'a plus
qu'à tirer un à un les fils d'un interminable
suspense (mais comment, où et quand Lerner va-t-il
donc tuer son allemand ?). A ce titre, et sans pour
autant évacuer sa valeur morale, Sobibor,
14 octobre 1943, 16 heures, apparaît presque
comme un objet purement théorique, l'illustration
de la définition du suspense selon Alfred Hitchcock.
Au
chapitre trois du livre d'entretiens qu'Alfred Hitchcock
a accordés à François Truffaut
; le jeune cinéaste demande au vieux maître
de revenir sur ce qu'il entend par suspense.
"La
différence entre le suspense et la surprise
est très simple. Nous sommes en train de parler,
il y a peut-être une bombe sous cette table
et notre conversation est très ordinaire, il
ne se passe rien de spécial, et tout d'un coup,
boum, explosion. Le public est surpris, mais avant
qu'il ne l'ait été, on lui a montré
une scène absolument ordinaire, dénuée
d'intérêt. Maintenant, examinons le suspense.
La bombe est sous la table et le public le sait, probablement
parce qu'il a vu l'anarchiste la déposer. Le
public sait que la bombe explosera à une heure
et il sait qu'il est une heure moins le quart - il
y a une horloge dans le décor ; la même
conversation anodine devient tout à coup très
intéressante parce que le public participe
à la scène (...). Dans le premier cas,
on a offert au public quinze secondes de surprise
au moment de l'explosion. Dans le deuxième
cas, nous lui offrons quinze minutes de suspense"
- Alfred Hitchcock
Agrémenté
d'une horloge - l'ordre chronologique qui monte vers
le final, les relances de Lanzmann qui note l'heure
de chaque événement - d'une bombe - la
révolte, la mort des nazis - et de l'anarchiste
- Lerner, symbole de l'exaltation de la vie -, Sobibor,
14 octobre 1943, 16 heures dure une heure et demie
de suspense.
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