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Brothers
Quay : Le Détail
ENTRETIEN AVEC
STEPHEN ET TIMOTHY QUAY
PARTIE
2
par
André
Habib
2002,
janvier 13
|
HC.
Travaillez-vous différemment lorsque vous adaptez
un récit, un roman ? Est-ce que votre méthode
de travail change ?
Quays.
En lisant, en découvrant des choses, votre cerveau
ne cesse de demander : "Est-il possible de faire
cela cinématographiquement ?", je veux dire,
d'une manière parallèle. Est-il possible
de prendre ce que Walser vous donne dans son écriture,
et produire un monde parallèle ? Si on pense
aux textes de Schulz, est-il possible de les libérer
de leur côté littéraire, et en même
temps produire un univers équivalent, d'un point
de vue visuel. Cela commence comme un hommage silencieux
à l'auteur, et cela devient rapidement un hommage
très personnel. Et ce n'est qu'à la fin
que vous réalisez que vous le rendrez public,
que vous allez le présenter à des gens...
Et vous espérez que la fondation Bruno Schulz
ou Robert Walser ne se fâchera pas. Dans un sens,
c'est comme des gens qui adaptent Proust. Il s'agit
simplement de le faire. Un ballet, une pièce
musicale, c'est la même chose. Janacek a écrit
la Maison de morts d'après Dostoïevski,
et c'est tout naturel. Il faut ressentir au plus profond
de soi ce qu'on adapte. C'est avant tout un truc intimiste,
vous le révélez pour vous-mêmes,
pour découvrir cet univers et voir ce que vous
pouvez en faire.
HC.
J'ai lu La Rue des Crocodiles de Bruno Schulz,
comme beaucoup, après avoir vu votre film. C'est
intéressant de réaliser à quel
point le texte de Schulz est une sorte de carte, de
plan, sur lequel vous êtes venus placer différents
éléments, certains qui n'appartenaient
pas au texte, mais qui appartenaient à l'univers
du texte.
Quays.
En effet, nous avons intégré des éléments
de plusieurs histoires de Schulz, et nous avons essayé
de les rapprocher. Nous avons donné au récit
une dimension théâtrale et avons trafiqué
beaucoup de choses, tirées d'autres textes. Nous
avons aussi mis des choses à nous, que nous considérions
"schulzianesques", que nous trouvions qui
s'intégraient bien à un univers Schulzien.
Il n'avait pas à traiter de telle chose. En fait,
c'est un peu confus maintenant. Nous ne savons plus
très bien ce qui est à nous et ce qui
était dans les textes. Plusieurs années
plus tard, nous réalisons que nous avions déjà
lu cela, mais que nous l'avions oublié. C'est
un système dans lequel vous saisissez quelque
chose dans votre inconscient et vous le retenez très
fort, et c'est à partir de cela que vous opérez.
Nous sommes très intuitifs lorsque nos travaillons,
nous avons constamment les mains à l'ouvrage.
Nous construisons des décors, nous travaillons
beaucoup avec nos mains. Timothy est là. Il part
de la gauche, moi de la droite, et nous tentons de nous
retrouver au milieu. En travaillant de cette manière,
les films naissent organiquement. Très rapidement,
nous divisons le décor. Nous sommes en constante
exploration. Mais tout au fond, nous avons un scénario
intérieur qui nous dit : "Ceci marcherait
bien comme ça, et pour telle raison". Et
la musique met une pression à cet endroit-là,
c'est donnant donnant. Vous comprenez maintenant dans
quelle confusion on travaille (rires). C'est habituellement
très confus, avec des charges de pulsions violentes.
Nous essayons de mettre en forme ce qui ne semble pas
prendre forme assez rapidement.
HC.
Vous devez trouvez, en quelque sorte, la nécessité
d'un chaos ordonné. D'un point de vue plus technique,
est-ce que vous travaillez avec des sensibilités
de pellicule très différentes, dans Benjamenta,
en particulier ?
Quays.
Nous n'en employions qu'une, en fait. De la pellicule
Kodak noir et blanc, la plus sensible, celle avec le
grain le plus fin. Le cameraman a fait beaucoup d'essais.
Il a poussé l'émulsion, de telle sorte
que la pellicule pouvait se permettre de monter ou de
baisser d'un ou deux "stops". Il était
possible d'attraper toutes les lumières, et les
contrastes. C'était un véritable plaisir
de travailler avec lui. Il est dans notre Bible pour
le restant de nos jours. (rires).
HC. Aviez-vous travaillé avec lui auparavant,
avant Benjamenta ?
Quays.
Non. Nous avions toujours fait notre propre direction
photo. Sur Benjamenta, cela aurait été
impossible. Nous n'avons même pas prétendu
que nous pouvions même pensé en être
capable. Nous craignions de ne pas trouver la bonne
personne. Qui choisir ? Qui serait sympathique à
notre ville, notre univers ? Il a compris tout de suite.
Nous avons su, dès les premiers jours, que nous
avions trouvé l'homme qu'il nous fallait.
HC.
Avait-il vu vos films ?
Quays.
Oui, il avait visionné les cassettes. D'ailleurs,
nous avions interviewé un type, qui avait été
l'opérateur de Hitchcock sur Frenzy. La
question qui nous préoccupait beaucoup était
de savoir s'il était capable de théatraliser
certains éléments du film, et non pas
simplement les rendre cinématographiques. Il
nous a simplement demandé : "Pourquoi voulez-vous
faire ça ?"
(rires)
HC. Sur le DVD de Institut Benjamenta,
il y a quelques images prises lors du tournage du film.
Et quand on voit les éclairages, on se dit que
ça a l'air tellement simple.
Quays.
Oui, je sais. C'était une véritable leçon
pour nous, de voir comment Nick [Knowland] éclairait
les scènes. C'était fait si simplement.
Il éclairait très rapidement, mais entre
les prises, il était constamment en train de
faire de petits ajustements. Une leçon de simplicité.
Nous avons dû reprendre quelques plans qu'il jugeait
insatisfaisants.
HC.
J'étais ébloui par certains plans dans
lesquels la lumière blanche est comme saturée.
Dans Benjamenta, dans certains plans, l'arrière-plan
est totalement surexposé, alors qu'à l'avant-plan,
tout est sombre. Ce contraste est merveilleux.
Quays.
Nous nous souvenons d'une fois, il est entré
dans une pièce qui avait trois fenêtres.
Il avait décidé d'éclairer la scène
en se servant de ces fenêtres. Le personnage devait
être debout et ouvrir une à une toutes
les fenêtres. Lorsqu'elle arrivait à la
troisième fenêtre, à l'avant-plan,
elle devait se faire littéralement irradier par
la lumière blanche. Nick nous a dit : "Je
ne sais pas ce qui va se passer, j'espère que
la pellicule sera capable de le prendre". Il était
toujours en train de filmer à la limite extrême,
entre le blanc et le noir, et c'est ce dont le film
avait besoin.
HC.
Êtes-vous satisfaits du film, aujourd'hui ?
Quays.
Après avoir vu les films de Béla Tarr,
nous réalisons que nous aurions dû faire
un film de trois heures, qui aurait véritablement
submergé le spectateur. Ou bien, carrément,
un film de 60 minutes, qui nous aurait permis de faire
passer rapidement l'histoire, et ce qui aurait donné
un film très différent. Dans sa forme
actuelle, il est inconfortablement coincé entre
l'ennui - parce qu'il est trop long - et l'impression
qu'il n'est pas assez long, pour vraiment vous transporter
dans un autre univers. En fait, c'est comme le premier
plan de Sàtàntangò de Béla
Tarr. C'est un plan-séquence de 10 minutes. Une
fois que vous vous êtes accommodés à
ce rythme, vous pouvez rouler pendant 7 heures, sans
problème. Mais il est important d'établir
cela dès le début. Ensuite, il faut calmer
les gens. Au moins, ils savent à quoi s'attendre.
Ils quitteront la salle assez rapidement, sans doute,
ce qui n'est pas bien grave. Comme ça, au moins,
vous séparez les gamins des hommes mûrs.
(rires)
HC.
Qu'est-ce qui a motivé, pour vous, cette transition
du court ou long métrage ? Est-ce que c'était
le texte de Walser ? Est-ce que c'était quelque
chose que vous aviez prévu de faire depuis longtemps ?
Quays.
Non, pas vraiment. Nous aurions été bien
contents de continuer à faire des courts métrages.
C'est notre producteur qui nous a demandé : "Avez-vous
déjà pensé faire un long métrage
?" Bien sûr, nous avons ri au départ.
Ensuite nous nous sommes dit que, si nous pouvions faire
l'équivalent d'une pièce pour musique
de chambre, nous serions à l'aise, nous ne serions
pas aussi terrifiés. À l'époque
nous lisions Robert Walser. Nous nous sommes dit, c'est
notre homme. J'imagine que c'est comme un musicien qui
décide d'écrire une Symphonie. Soudainement,
le jour arrive quand il se dit : "Je suis capable
de réaliser une symphonie, au lieu de n'écrire
que de la musique de chambre". Nous pensions qu'il
était possible de faire plus gros, d'essayer
quelque chose. Tout en sachant que cela n'aurait jamais
lieu.
HC.
Est-ce que cela fait partie de votre pessimisme ?
Quays.
Oui, tout à fait. Nous ne pensions pas que quelqu'un
serait prêt à financer un tel film, ou
nous faire confiance sur un projet plus gros. Il y aussi
le fait que, en entrant dans Benjamenta, nous
nous disions qu'il ne fallait pas que nous rejetions
tout ce que nous avions appris des marionnettes. Plutôt,
il fallait parvenir à faire se rencontrer ces
deux univers. Il ne s'agissait pas pour nous de commencer
à jouer la carte du cinéma hollywoodien,
et d'adopter sa manière de faire du cinéma.
Nous voulions travailler, à notre manière,
comme nous l'entendions.
HC.
Vous avez été en mesure de transporter
- et d'accentuer aussi - cette dramaturgie de la lumière,
qui est dans vos films d'animation, où la lumière
fonctionne presque comme un personnage.
Quays.
Cela était crucial pour nous. La lumière
devait être l'âme du film. Nous l'avons
même intégré au scénario.
Nous en avons parlé à Nick dès
le début, soulignant le fait que la lumière
était un des personnages principaux du film.
Le bol de poisson est le cur de l'institut, c'est
par là que la lumière arrive, et c'est
là que les personnages sont rassemblés.
Et même cette scène, avec l'église
renversée. Il s'agissait d'un modèle réduit,
un décor miniature. Nous l'avions posé
par terre, et nous essayions de l'inonder de lumière
avec une grosse lampe. C'était un désastre
complet. Nous étions assis un jour, et soudain,
la lumière du soleil, qui, dans notre studio,
passe à travers deux immeubles, a coupé
au travers. Nous l'avons vu longer la base, monter le
long du mur, sur les côtés. Nous avons
rapidement démarré la caméra, et
trois jours durant nous avons tourné cette scène,
trois fois, à des rapidités différentes.
La première journée, nous tournions un
photogramme à toutes les trois secondes, le deuxième
jour, à toutes les cinq secondes, et le troisième
jour, à toutes les sept secondes. Après
quoi le ciel a été couvert pendant un
mois. Nous avons eu le temps de l'avoir. C'était
comme un don de lumière des dieux.
HC.
N'est-ce pas paradoxal, d'utiliser la lumière
naturelle à Londres ?
Quays.
Elle est si rare, qu'elle force l'urgence (rires). Nous
avons fait la même chose pour In Absentia.
Nous avions cette lumière, nous étions
assis à la regarder. Nous avions une série
de miroirs installés. À l'époque
je dormais même dans le studio. Nous avions placé
des marques au sol, à l'endroit où nous
devions placer les miroirs, exactement à l'endroit
où la lumière devait tomber. La lumière
traversait une fenêtre, et ensuite passait à
l'autre fenêtre, où nous avions placé
d'autres miroirs, et ainsi elle réfléchissait
de miroirs en miroirs et tombait sur le décor.
Ce qui était le plus ennuyeux, c'était
les journées où le soleil se déplaçait
de façon très nette, sans un nuage dans
le ciel. Les journées où nous nous disions
qu'il faisait trop nuageux étaient en fait les
plus merveilleux. Les nuages faisaient en sorte que
la lumière dansait. Certains motifs qu'elle dessinait
étaient fous. Un éclairagiste aurait été
incapable de créer quelque chose comme ça.
Ce que la nature nous donne est une invitation.
HC.
Il y a une sorte de mystique de la lumière, en
effet, dans vos films, qui correspond très bien
à tous les autres motifs que vous abordez.
Est-ce
que cela a été difficile pour vous de
diriger des acteurs, dans Institut Benjamenta
? Trouvez-vous que vous avez plus ou moins de liberté
qu'avec une marionnette ?
Quays.
Nous avons fait en gros ce que nous faisons avec vous.
Nous nous sommes assis avec eux, avec Mark Rylance,
avec Alice, dans un endroit calme, intime. Et nous leur
avons dit : "Voilà notre univers visqueux".
Voici l'institut... Et nous leur avons parlé.
Nous n'avions jamais dirigé d'acteurs, mais nous
savions comment parler aux gens. Nous savions aussi
qu'ils étaient très talentueux, et que
nous n'aurions qu'à leur donner quelques indications.
Nous ne leur avons jamais dit : "Voilà ce
que nous voulons !" Nous avons cerné le
sujet, et nous avons tenté de capter ce qu'ils
étaient disposés à nous donner.
Parfois, les nuances venaient des acteurs. Alice, par
exemple, n'était pas toujours sûr. Elle
demandait qu'on reprenne la prise 13 fois. Mark l'avait
du premier coup. Elle prenait beaucoup de temps à
explorer. Godfrey pouvait tout faire dès la première
prise (quel génie ce type). Dans un sens, pour
nous c'était comme si. Heir Benjamenta était
une double basse, Jacob était le premier violon,
Lisa Benjamenta (Alice) était un autre instrument,
et ils avaient tous leur voix particulière. Et
le personnage de Kraus... Kraus devait demeurer impénétrable.
Mais c'était le parfait zéro. C'était
de cette façon là que nous nous sommes
dits que nous pouvions faire fonctionner le tout, en
racontant un conte de fée sombre, en utilisant
tout ce que nous avions appris des marionnettes. Nous
ferions tout pour pouvoir avoir la chance de travailler
avec des acteurs de cette manière-là.
En travaillant avec Nicole, durant In Absentia, c'était
très différent et difficile, parce qu'il
ne s'agissait pas d'un rôle qui lui permettait
de soutenir véritablement un personnage. Nous
ne voyions jamais son visage. Son cur a failli
flancher quand nous le lui avons appris. Nous ne voyons
que le derrière de sa nuque dans le film.
HC.
De cette manière, c'est plus ouvert, plus anonyme
et c'est plus facile de se projeter.
Quays.
Même Stockhausen nous a dit que c'était
sa mère [la mère de Stockhausen avait
été emprisonnée par les nazis dans
un asile où elle est morte]. Il est venu nous
voir après le visionnement, très ému,
et nous a dit : "Comment le saviez-vous ?" Et
nous lui avons dit : "Nous savions quoi ?" Il
a répondu simplement : "Ma mère."
C'est comme si nous avions pénétré
sa psyché.
HC.
Y a-t-il des choses sur lesquelles vous aimeriez travailler
en ce moment ?
Quays.
Nous avons plusieurs scénarios, mêlant
animation et action réelle. Encore une fois,
si on nous donnait la chance, nous poursuivrions dans
cette voie, avec un autre long métrage. Si un
conte névrosée survenait, les scénarios
sont prêts. Malheureusement, les seuls commandes
qui nous arrivent en ce moment sont des contrats de
publicités.
HC.
Des insectes jouant au hockey sur une patinoire ?
Quays.
Hum... Oui, exactement.
HC.
J'imagine que si vous êtes pour vous engager dans
quelque chose, la notion de compromis est exclue. Je
veux dire, vous accepteriez de faire des compromis sur
des contrats plus commerciaux, mais...
Quays.
Oui, puisque dans ces cas-là nous savons que
nous avons à vendre un produit. Mais pour les
autres projets, nous préférons travailler
seuls. Pour In Absentia, ils nous ont laissé
tranquilles, et nous travaillons mieux quand on nous
laisse seuls.
HC.
En quoi consistait le projet pour la BBC ?
Quays.
Le projet pour la BBC comprenait plusieurs films, dont
un de Hal Hartley, Herzog en a fait un à partir
d'une pièce de Taverner, et Nicholas Roeg en
a fait un sur une pièce de Portishead. Ils ont
joué sur quatre soirs. Nous pourrions peut-être
vous envoyer une cassette ?
HC.
Ce serait merveilleux. J'aimerai savoir, pour finir
(si on finit jamais). Y-a-t-il une question qu'aucun
intervieweur ne vous a posé, et que, secrètement,
vous espériez que quelqu'un vous pose un jour ?
Quays. (pause) C'est une bonne question. Si,
au cours d'un interview, nous sentons que les choses
ne se déroulent pas très bien, nous tentons
de diriger un peu les questions. Nous leur expliquons
notre méthode de travail. Nous leur disons que
nous sommes très intuitifs, que nous n'arrivons
pas avec un gros bagage intellectuel sur un projet,
ou dans notre rapport au monde.
HC.
Croyez-vous que les gens ont tendance à trop
interpréter vos films, à essayer de leur
trouver un sens à tout prix ?
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Détail
de Street of Crocodiles.
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Quays.
Oui, mais c'est peut-être inévitable, c'est
normal. Puisque nous ne donnons pas de réponses,
nous n'essayons pas de fixer un sens, en disant : "Ceci
est un symbole pour cela, etc." Nous ne le savons
pas très bien nous-mêmes, bien souvent.
C'est l'avantage de proposer ou de suggérer du
sens sur un plan où chacun peut apporter ses
propres idées. Je ne sais pas. Au fond, c'est
ce que nous voulons faire. Par exemple, une séquence
dont nous avons toujours été très
contents, se trouve dans Street of Crocodiles.
Il s'agit de la scène dans laquelle apparaît
cette étrange machine, qui produit un rythme
sonore, régulier. Nous avions convenu que c'est
ce rythme qui mettait tout le film en branle. À
chaque 24 photogrammes, on entendait ce son. Tous le
film grandissait, poussait à partir de ce rythme,
en arrière-fond. Dans les différentes
fenêtres, chaque objet fonctionnait selon ce rythme.
Comme s'il s'agissait du rythme profond, contagieux,
qui régit de manière secrète tout
l'univers, avec cette pulsation. Au-dessus de rythme
sombre il y avait. Ce type qui regarde à travers
la serrure. Nous avons alors intégré la
musique de Drohobycz. Au début ce n'était
qu'une espèce de souffle joué à
la flûte, à peine audible. Et là
tout à coup, pointait la fragilité de
la vie, toute la fragilité d'un petit objet,
d'un pissenlit, tentant de se rassembler de ce qu'il
était disséminé, essayant de se
recomposer, de rentrer au foyer. Cela devenait fuyant,
puis nous recommencions. Ce n'était pas une scène
que nous avions écrite, mais elle a grandi, au
fur et à mesure que nous expérimentions,
que nous développions la scène. Nous en
avions des frissons. Nous recevions les rushes
le jour suivant et nous nous disions : "Je crois
que nous avons touché à quelque chose."
Bien entendu, nous ne pouvions pas aller le crier sur
tous les toits. Mais, entre nous, nous commencions à
réaliser que nous touchions là un matériau
encore en friche. Dans cette zone, et dans ce 13e mois,
toutes ces choses, en effet, se produisent. Un individu
arrive au coin d'une rue, il regardera au travers d'un
trou. Et tous ces éléments insignifiants
se trouvent alignés, toutes les perspectives
s'alignent, à cet instant précis. Et peut-être
tout cela n'est qu'un petit cube de glace qui fond et
qui retrouve sa dureté, sa consistance glacée.
Bien sûr, c'est une sphère métaphorique,
je ne suis pas sûr que nous sachions exactement
de quoi il s'agit, mais nous savons au fond de nous
qu'il y a quelque chose là, qui essaie de respirer,
de se régénérer, qu'il s'agisse
du royaume moléculaire, du royaume des insectes.
C'est un univers schulzien. C'est un court moment, ou
c'est un fragment du journal de Kafka qui vous fait
dire qu'il y a tout un monde-là. Ce monde n'a
pas besoin d'être complété, d'avoir
un début, un milieu, une fin. Il est là,
dans son inachèvement. Il lutte pour arriver
à. Nous savons maintenant que l'animation est
capable de saisir cela. C'est ce que nous avons appris.
Avec In Absentia, nous mélangions l'animation,
la pixelisation, l'action réelle, et nous nous
disions "Qui s'en préoccupe ?". Personne
n'est obligé de savoir ce qui est quoi. Au bout
du compte, il faut que cela fonctionne, que le film,
au final, fonctionne.
(un
Ange passe)
Voilà.
Voilà la question que l'on ne nous a jamais posée
: "Qu'est-ce que vous faites ?!" ou encore
"Qu'est-ce que vous nous faites ?" (éclats
de rire). Bien entendu, notre parcours, on nous le demande
souvent. Nous sommes nés à Philadelphie,
nous avons quitté, nous sommes allés vivre
à New York. "Pourquoi êtes vous allés
à New York ?" Je ne sais pas, c'était
par intuition. Nous avons lu du Kafka, nous avons lu
du Walser, nous avons écouté du Janacek.
À
Philadelphie, la première chose que nous avons
vue, le premier jour au collège d'art que nous
fréquentions, c'était une extraordinaire
exposition d'affiches polonaises. Nous connaissons bien
la Pologne aujourd'hui, mais à l'époque
pas du tout. Cela nous a ouvert un monde, qui a été
déterminant. Il y avait une affiche pour l'opéra
de Janacek, La Maison des morts. Et dans nos
esprits ça a simplement fait : Janacek - Maisons
des morts - Dostoïevski. Trois constellations.
Et nous nous sommes exclamés : jamais entendu
parler d'eux ! Et nous avons cheminé comme ça...
Cela s'est déroulé de cette manière-là,
d'une notes de bas de page à une autre. Il n'y
a pas d'ordre. Ce côté arbitraire est peut-être
la part la plus excitante de tout cela. Toutes ces découvertes,
il est impossible de les faire à l'école,
puisqu'on nous apprend à être logique,
à passer de manière logique et cohérente
d'une chose à l'autre. Au fond, c'est ça
que nous aimons le plus, ces accidents. Être le
chasseur, le trappeur, qui part poser ces pièges
pour capturer ces petites folies qui existent vraiment.
Ce sont à travers de tels brèches que
la vie travaille vraiment, que la vie passe. Dans ces
petits moments de hasards. Parfois, vous êtes
assis et vous lisez un fragment de Schulz, de Walser,
de Kafka... Je me souviens d'un texte de Walser, au
moment où nous avions commencé à
préparer The Comb, un texte sur la liberté
dont le récit m'échappe en ce moment.
À chaque fois que je le lisais, quelque chose
m'échappait, se dérobait. Et en même
temps, il produisait quelque chose d'étrange
et de mystérieux. Il y a des choses comme ça,
qui sont émouvantes parce qu'il est impossible
de les fixer. Elles sont belles parce qu'elles nous
fuient. Lorsqu'on nous demande "Comment faites-vous
vos films ?" Je crois que la musique est plus en
mesure de l'expliquer. Cette idée qui consiste
à essayer de fixer un sens ne se pose pas en
musique. "De quoi s'agit-il ? Ça raconte
quoi ? Que faites-vous ?" C'est comme. Ne pas voir
l'oiseau, mais entendre un battement d'aile qui sort
de l'écran, ou une ombre qui passe fugitivement.
HC.
Et dans ces petits objets se retrouve, ce que Schulz
justement appelle, la "consistance mystique de
la matière". Et c'est vrai, ces petits objets
insignifiants, ont leur mystique, ont leur propre métaphysique,
encore plus puissante que les grands systèmes.
Quays.
Nous avions un autre projet, autour du Sanatorium au
croque-mort de Schulz. Nous voulions intégrer
certains de ses traités. Mais comment faire cela
sans paraître pédant ? Ce sont des thèmes
tellement admirables. Et dire que c'est un type qui
travaillait dans une petite école minable, apprenant
aux enfants la couture et le dessin, habitant avec sa
mère, souhaitant désespérément
des vacances, cherchant plus de temps pour écrire...
HC.
Dans The Cabinet of Jan Svankmajer, vous avez
un intertitre sur lequel on peut lire : "METAPHYSICAL
PLAYROOM. A TACTILE EXPERIMENT". Ce qui lie très
élégamment le jeu entre le métaphysique
et le sensible qui se retrouve dans vos films.
Quays.
Oui, c'est un peu comme lorsque Bruno écrit que
la Rue des Crocodiles est une zone laissée
blanche sur la carte de la ville. Schulz réalise
cela de manière si belle. Je crois sincèrement
que la vie s'appréhende de cette manière-là,
en étant aux aguets, en attendant. Au fond de
nous, je crois que nous voulons tous vivre cela. Nous
voulons tous regarder de l'autre côté du
miroir et ne plus en sortir, ou se perdre en forêt,
etc. Se retrouver exquisément perdu. C'est comme
perdre la rampe de soutien, dans les contes de fée.
HC.
Il y a une excitation dans cette peur.
Quays.
Oui. Cette peur, cet inconfort, ce malaise est très
subtil, et très dérangeant, et en même
temps très réel. Nous connaissons ce sentiment.
C'est très inquiétant de penser que, alors
que vous pensez que tout va bien, il y a quelque chose
qui navigue tout au fond de vous.
HC.
Plusieurs de vos films ont cette capacité de
révéler, voire de provoquer des folies,
des démences.
(éclats
de rire)
Quays.
La BBC nous a appris que nous avions échoué
le test pour les gens qui sont sensibles à la
lumière stroboscopique. Heureusement, le film
est quand même passé.
HC.
Est-ce que vous lisez ce que les gens écrivent
sur vous et votre travail ?
Quays.
Parfois oui, parce que nous apprenons beaucoup des choses.
Nous ne sommes pas des écrivains, mais nous respectons
l'écriture. Je crois par contre que les gens
ont tendance à en mettre un peu trop. Puisqu'il
est très difficile d'écrire, de décrire
l'intangible. Cela suppose une écrire quasi musicale,
parce qu'il s'agit de suggérer, et pas simplement
clouer du sens sur un sujet, de fixer des catégories,
les caser dans une nomenclature. Nous le faisons nous-mêmes
d'une certaine manière. Mais il faut savoir quand
se retenir, quand laisser les choses parler par elles-mêmes.
Savoir quand ne pas savoir, jusqu'à un certain
point. C'est pourquoi nous sommes toujours éblouis
d'entendre des musiciens parler, ou des danseurs. Comment
savent-ils où se situe leur corps dans l'espace,
et ce qu'il est en train de faire, et ce qu'ils ressentent
en eux ? C'est différent d'un acteur, qui passe
la moitié de son temps dans sa tête, à
réfléchir son rôle. Les danseurs
sont réellement une espèce particulière.
Nous en parlions avec Kim l'autre soir, avec certains
danseurs. Ils ne peuvent pas sortir de leur corps, et
observer ce que leur corps fait, dans l'espace, par
rapport au décor, à la musique, puisqu'ils
sont attachés à toutes ces choses, ils
font partie de l'image globale. Cette image est en eux,
comme une image intérieure, secrète. Les
musiciens ont cela aussi. J'imagine que, finalement,
le travail que nous faisons s'apparente à la
musique. Il faut simplement le ressentir, il ne faut
pas trop le réfléchir. Il faut le sentir.
Et le suivre, lui faire confiance, parce qu'il va vous
faire faire un grand voyage, un voyage qui peut être
très émouvant aussi. Il y a comme ça
de la musique que vous pouvez écouter à
répétition, sans jamais vous en lasser.
Et il y a de la musique pour des moments très
privilégiés.
HC.
La pièce d'Arvo Pärt, Fur Alina,
qui se retrouve dans votre film, Duet, fait partie
de cette deuxième catégorie.
Quays.
Nous connaissions toutes les autres uvres de Pärt,
mais nous n'avions jamais entendu cette pièce
pour piano. Will Tuckett est un vrai mélomane.
On peut lui lever notre chapeau...
HC.
Hum... Cela pourrait durer encore pour des heures.
Quays.
Êtes-vous disponible plus tard dans la journée ?
*Propos
recueillis par André Habib à l'Auberge
des Acacias, le 20 octobre 2001
**Propos retranscrits et traduits de l'anglais par André
Habib
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