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Brothers
Quay : Le Détail
ENTRETIEN AVEC
STEPHEN ET TIMOTHY QUAY
PARTIE
1
par
André
Habib
2002,
janvier 13
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"Dieu
niche dans le détail" (Aby Warburg)
Venus
présenter leurs films dans le cadre de la rétrospective
que leur consacrait la Cinémathèque les
20 et 21 octobre 2001, Hors Champ a eu le plaisir et
l'immense privilège de rencontrer Timothy et
Stephen Quay. Question de faire d'une pierre trois coups,
les deux frères étaient venus assister
à la première de La Dame de Pique de Tchaïkovski,
chorégraphié par Kim Brandstrup pour les
Grands ballets canadiens, et pour lequel ils avaient
fourni des décors vidéos. Aussi, leur
tout dernier film, The Sandman - un vidéo de
danse, d'après Le Marchand de sable de Hoffmann
- était présenté au FCMM. Au cours
du Festival, ils purent aussi assister à quelques
projections. C'est d'ailleurs dans la file menant au
dernier film de Alexander Sokourov, Taurus, que nous
les avons entr'aperçus pour la première
fois et que nous nous sommes présentés
à eux (1).
Nous
les avons rencontrés un matin, avant la première
de trois soirées de projection qui se sont déroulées
à la Cinémathèque. Vu l'affluence
attendue, les billets avaient été, exceptionnellement,
mis en vente à partir de 16 heures. Moins de
deux heures auront suffi pour que s'envolent tous les
billets, contraignant ainsi la Cinémathèque
québécoise - chose excessivement rare
- de rajouter une seconde séance, le même
soir, pour satisfaire une foule bigarrée, où
se confondaient les âges, les styles, les intérêts,
lourdement et confusément massée devant
les portes en verre de la Cinémathèque.
Dans la salle - crispé, un public retenait son
souffle, crispé de silence, d'une qualité
particulière de silence - les films, un à
un, sur deux soirs, ont défilé.
Après
la projection nous avons rencontré les deux frères
et nous leur avons confié que c'était
chose rare que d'assister à un rajout de projection
à la Cinémathèque québécoise.
À leur expression timide, sans fausse modestie,
se mêlait un soupçon d'incompréhension.
C'est que le public des Quays est aussi vaste qu'il
est secret, aussi secret qu'il est tenace et silencieux,
aussi silencieux que leur immense popularité
leur échappe, qu'ils n'en sont pas toujours conscients.
Cette
popularité-là n'a rien à voir avec
l'étrange mystique, curieuse, qui entoure les
deux frères, et dont raffole, certes, un certain
public qui, enfin, allait pouvoir découvrir les
"individus biscornus" qui avaient mis au monde
de tels mondes. Au fond, en les rencontrant, par un
matin clair, nous avons pu constater qu'il n'y avait
rien de plus erroné. Au lieu des "jumeaux-névrosés
à la sexualité vacillante", qu'une
certaine presse tente à grands renforts de mystification
de nous vendre
(2),
ce sont deux artistes d'une générosité
rare, attentionnés et précieux, que nous
avons rencontrés, et qui nous ont accordé
une séance d'interview qui dépassait toutes
nos attentes. C'est pour cette raison que nous avons
décidé de vous présenter l'interview
complète, en remettant au prochain numéro,
un article plus détaillé sur les films
en question.
***
HC.
Je vous ai vus, hier, durant la projection du film de
Sokourov, Taurus. Je sais que vous êtes
de grands amateurs de ses films. Qu'avez-vous pensé
de celui-là ?
Quays
(3) . Disons
que, finalement, nous préférons un film
comme Whispering Pages, mais Taurus est
très beau. J'étais un peu fatigué
alors je naviguais entre le sommeil et l'éveil.
Je me sentais un peu comme Lénine dans le film.
Vous savez cette impression. Lorsqu'on ne sait pas trop
ce qui se passe autour de soi, il y a une sorte de ballet
qui s'anime autour de vous, c'est très bien.
L'arrivée de L'oncle Joe [Joseph Stalin] dans
le film est exceptionnelle. Il a un rôle si distinctif.
HC.
J'aimerais savoir, dans un premier temps, quelle était
la nature de votre collaboration avec les Grands Ballets
Canadiens et puis ensuite, de manière plus générale,
comment vous envisagez le rôle de la danse, de
la chorégraphie dans vos films, tant dans vos
films d'animation que dans vos films de danse ?
Quays.
Notre collaboration avec les Grands Ballets Canadiens
était très peu une collaboration. Il s'agissait
plutôt d'une commande, d'un devoir de la part
de Kim [Brandstrup], le chorégraphe. Nous aurions
aimé être ici durant les essais de projection
pour corriger quelques aspects techniques. Nous sommes
arrivés la nuit avant la première et il
était impossible d'arranger les choses. Nous
avons travaillé avec Kim sur une base de confiance,
nous le connaissons depuis 20 ans. Malheureusement,
tout a mal tourné. Je crois qu'il y avait beaucoup
de politique mêlée à tout ça.
Mais disons que cela ne nous empêcherait pas,
à l'avenir, de tenter l'expérience à
nouveau.
Maintenant
pour la question plus générale. Disons
que nous ne sommes pas des danseurs, nous n'avons reçu
aucune formation particulière. Ce que nous aimons,
c'est la manière qu'a la camera de devenir, ou
d'exprimer la subjectivité d'un personnage autre.
C'est en observant la danse qu'il est possible de réaliser
qu'un monde peut être exprimé à
travers un geste, un décor (un peu comme dans
le cinéma muet), la musique, le regard. Il faut
lire, interpréter le ballet. Il n'y a pas de
dialogue et ceci nous fascine. La manière dont
un chorégraphe s'approprie un espace abstrait
est aussi très excitante. Il y a beaucoup de
choses à apprendre de cela.
HC.
Je lisais récemment le petit livre de Heinrich
Kleist Sur le Théâtre de marionnettes,
et qui m'a amené à réfléchir
sur la relation entre les marionnettes et les danseurs.
Croyez-vous, comme le personnage du livre, qu'une marionnette,
puisqu'elle n'est pas gouvernée par une conscience
de soi, puisse avoir plus de grâce qu'un danseur
?
Quays.
Absolument pas. C'est d'un tout autre ordre. Je ne crois
pas que l'on puisse réellement faire compétition
avec le corps humain et la manière dont un danseur
l'emploie. Mais je crois qu'une marionnette peut atteindre
autre chose, sur un plan plus symbolique. Il est impossible
de faire faire à une marionnette ce qu'un danseur
fait. Nous ne tenterions même pas l'expérience.
C'est une virtuosité impossible à reproduire,
a priori. Mais c'est important de regarder ce qu'un
danseur peut faire. La fille qui danse dans The Sandman,
celle qui joue l'infirmière, c'est éblouissant
ce qu'elle faisait. Et être là, avec eux,
non pas dans une salle de théâtre, mais
là, exactement, avec eux, c'est très beau.
HC.
In Absentia est un film que plusieurs à
Montréal avaient vu au FCMM il y a deux ans et
dont le souvenir me hante encore. Il traite de folie,
d'enfermement. Est-ce que la folie est un thème
constant dans vos uvres, ou pourrait-on dire que
la folie est un axe qui nous permet d'envisager vos
films, comme une sorte de subjectivité altérée,
autre ?
Quays.
Peut-être est-ce cela que nous cherchons à
faire depuis les débuts. (rires) Quand nous avons
fait The Epic of Gilgamesh or that Unnameable little
broom, le personnage de Gilgamesh était inspiré
de certaines images d'un peintre fou, Heinrich Muller,
un Suisse. Nous avons dédié le film "à
trois artistes aliénés". Ensuite
nous avons eu peur, et nous avons retiré la dédicace
du générique. Peut-être que le film
n'était pas assez fou. Mais oui, depuis les débuts
c'est un sujet qui nous a fascinés. Dans In
Absentia, je crois que c'est la musique de Stockhausen
qui a pu libérer cette folie, ou du moins qui
nous a permis d'aborder directement le sujet. Dans d'autres
films, la musique n'arrivait pas à localiser
cette folie. Elle trouvait autre chose, mais pas la
folie. Elle créait un sentiment d'étrangeté,
dans les objets et les personnages. Elle parvenait à
localiser la solitude peut-être, mais pas la folie...
La musique de Stockhausen était si féroce,
elle créait une telle fresque, une charge complète.
Dans ce sens, la musique devient subjective, on dirait
presque que c'est le son de son univers [celui du personnage],
dans sa tête, combattant, d'une sorte de pure
pression psychique, la poussant de manière obsessive
à écrire, encore et encore: "Come
darling, come sweetheart".
HC.
Après avoir vu certains de vos films, c'est curieux
mais il semble que des gestes quotidiens deviennent
animés d'une certaine beauté étrange.
C'est comme si on se mettait à constater l'ordre
secret des choses. Et il me semble que c'est cela que
vos films révèlent, une subjectivité
vue de l'intérieur d'un système objectif.
Quays. Oui, exactement... Pouvons-nous utiliser
ça ?
(rires)
HC.
En lisant Bruno Schulz (4),
en particulier le Traité des mannequins
(5)... On a l'impression
que Schulz avait vu tous vos films, qu'il les annonce
ou les décrit !
Quays.
C'est plutôt nous qui avons vu tous ses films
! (rires) Oui, en effet. C'est comme s'il avait écrit
le scénario secret pour tous nos films. Je me
rappelle la première fois que nous avons lu Schulz.
La BFI demandait que nous basions notre prochain film
sur un auteur. Et nous avons proposé Schulz immédiatement.
C'était un tel défi puisque nous avions
lu ses uvres, et nous nous disions que c'était
dans cette direction-là qu'il nous fallait aller
avec nos marionnettes. Il fallait que nous les prenions
à bras le corps, que nous n'en ayons plus peur.
Schulz nous a en quelque sorte libérés.
C'est un écrivain si puissant. Nous ferions des
films autour de Bruno Schulz pour le restant de nos
jours, que nous essaierions encore de l'atteindre, d'appréhender
son univers.
HC.
Son programme esthétique est très proche
du vôtre.
Quays.
Il a été le catalyseur secret de notre
travail... Même quand nous avons adapté
le roman de Robert Walser, Institut Benjamenta
(6), l'avocat suisse qui
détenait les droits des textes de Walser nous
a dit: "Faites avec Robert Walser ce que vous avez
fait avec Bruno Schulz". C'est merveilleux qu'un
avocat puisse dire ça.
HC.
Une autre influence secrète de vos films est
Franz Kafka, qui vous a, le premier, introduit, à
ce que vous appelez, dans un entretien, ce "réservoir
psychotique". Avez-vous déjà été
tentés d'adapter ses romans ou nouvelles, ou
y a-t-il certains de vos films qui sont des adaptations
voilées de Kafka ?
Quays.
Je crois qu'il s'agit plus d'un milieu. Nous ne pourrions
pas être précis, puisque nous n'avons jamais
eu de commande dans ce sens-là. En fait, c'est
faux. Un de nos premiers films était une adaptation
de Kafka, mais nous ne le montrons jamais. Le producteur
n'avait pas libéré les droits sur la musique
de Penderecki, alors il était impossible de montrer
le film. Disons que notre approche de Kafka a toujours
été informée par ce que nous avons
découvert en premier, c'est à dire son
Journal. Et ce qui nous avait complètement fascinés,
c'était ce côté inachevé,
la qualité fragmentée de son écriture.
Comme le début d'une idée, ou d'un thème
qu'il avait abandonné. Il nous a toujours semblé
que dans ces fragments se trouvaient des constellations
qui vibraient, qu'ils étaient complets dans leur
inachèvement. Vous n'avez pas à en savoir
plus, puisque vous sentez qu'un petit bout de vie à
été arraché et que sa texture est
là. Bien que nous n'avons jamais vraiment adapté
une histoire de Kafka, au complet, il est toujours là,
comme Schulz, qui connaissait Kafka. Ils ne sont nés
qu'à quelques années d'intervalle (7).
HC.
Si vous prenez Kafka, Walser, Schulz. Ces trois auteurs
ont un mode d'écriture épistolaire, sous
forme de journal intime...
Quays.
C'est une approche très intimiste. Et c'est cela
que nous aimons. Ils n'essaient pas d'écrire
de manière grandiose, ce qui nous intimiderait.
Et dire que, dans la même journée, au même
moment, à Prague, vous auriez pu avoir Schulz
descendant par un côté de la rue, Walser
d'un autre et Kafka, déjà debout, là,
à ce carrefour. Et bien sûr ils se seraient
passés sans se voir. Si quelqu'un avait photographié
cela. Légèrement hors-foyer. Puisque la
personne aurait été en train de photographier
quelque chose d'autre. L'Horloge cosmique... (rires).
Dans un sens, nos lectures sont toujours totalement
désorganisées, il n'y a jamais de relations
directes entre les choses qu'on lit, mais il y a des
choses que vous découvrez à travers les
années. Tout à coup vous réalisez
que votre constellation de lectures a une certaine cohérence.
Arbitrairement, vous rapprochez des choses qui sont
très liées. (pause) Ils se serait peut-être
demandés des directions. Se perdre à Prague..."Je
suis perdu. -Moi aussi."
HC.
Prague est une ville où l'on ne sait jamais où
l'on va de toutes façons... Ce qui est intéressant
c'est que tous les auteurs que vous mentionnez n'étaient
pas des romanciers à temps plein. L'écriture
ne représentait pas leur emploi principal, bien
que l'écriture était leur préoccupation
centrale. Je crois que cela joue dans le sens de cette
intimité. C'est comme s'ils s'écrivaient
à eux-mêmes.
Quays.
Kafka avait son boulot de 9 à 5, il travaillait
sept heures par jour dans un bureau. Schulz enseignait
dans une école. Je crois que Walser a essayé
d'être un romancier de profession, mais il a occupé
une série de petits métiers, de serveur
à banquier.
HC.
Cette intimité se rapprocherait peut-être
aussi de cet unheimlich dont parle Freud, cette inquiétante
familiarité. Justement, dans le texte de Freud,
L'inquiétante étrangeté,
il analyse le conte d'Hoffman, le Marchand de sable,
qui se retrouve dans votre film, The Sandman.
Le saviez-vous ?
Quays.
Non. En fait, nous nous intéressons très
peu à la psychologie, à moins qu'il ne
s'agisse de pathologie, de fétichisme. C'est
l'aberration qui vous conduit dans un voyage loin du
boulevard, de la rue principale, et qui vous entraîne
dans ces ruelles, dans les caves, les greniers.
HC.
C'est toujours ce 13e mois, dont parle Schulz.
Quays.
Précisément, pour nous, c'est la meilleure
métaphore: le 13e mois. C'est tout ce que l'animation
incarne, et où elle trouve sa plus grande liberté.
Créant cette zone, un univers parfaitement autonome
dans son étrangeté, son aberration.
HC.
Justement - parlant d'autonomie - je me demandais si
vous considériez que vos films étaient
autonomes, auto-suffisants ? Il me semble que chacun
de vos films éclaire les précédents
ou les suivants, qu'il y a des recoupements. Ceci culmine
dans Institut Benjamenta, qui est une sorte de
"Guide illustré des Quays". On y retrouve
tous les éléments qui apparaissent dans
vos films, des peintures anamorphiques au peigne, à
des images littéralement prises de Stille Nacht.
Quays.
La raison est bien simple. Après Street of
Crocodiles, nous avons écrit le scénario
pour Benjamenta, et nous avons attendu près
de 8 ans pour le filmer. Entre temps, nous avons continué
de faire des sketchs, des courts films, comme la série
des Stille Nacht, qui étaient des scènes
qui auraient pu potentiellement se trouver dans Benjamenta.
The Comb était entièrement consacré
à certaines idées initiales que nous avions
sur la manière de présenter le personnage
de Lisa Benjamenta et les marionnettes, pensant que
nous les combinions dans le film, bien qu'en dernier
nous avons abandonné cette idée. Au moins
cela nous aura donné la chance d'essayer, d'esquisser
quelque chose. Nous étions au courant des peintures
anamorphiques avant d'avoir tourné le documentaire
[Anamorphosis]. Quand nous avons été
approchés pour faire un documentaire, ça
s'est imposé tout de suite. Dans un sens, nous
esquissons tout le temps.
HC.
Est-ce que les objets qui se retrouvent dans vos films
ont un sens symbolique, métaphorique, ou les
percevez-vous plutôt comme des objets poétiques,
comme des textures, ou des objets musicaux ?
Quays.
Ils sont tout cela à la fois. Ils sont des emblèmes
distincts, des objets qui semblaient appartenir à
chaque univers. Leur banalité initiale leur permet
de s'accomplir, de prendre une autre vie, de se libérer
de leurs géographies respectives.
Par
exemple, à l'époque de Stille Nacht
III, nous faisions beaucoup de recherche autour
de thèmes ou d'images pour Benjamenta.
Nous faisions des recherches autour des cerfs et des
panaches. Nous nous sommes intéressés
au phénomène qui fait que l'un des bois
du panache du cerf dévie. En d'autres mots, l'un
des côtés n'est pas une image parfaite
de l'autre. Un côté est beau, et l'autre
côté est défectueux. C'est une sorte
d'aberration. Cela survient lorsqu'un cerf, dans la
forêt, entendant un coup de feu, se retourne pour
fuir et reçoit une balle dans les testicules.
C'est cela qui fait dévier les bois. Ces bois
deviennent alors des trophées, très prisés
par les chasseurs qui les collectionnent. À mesure
que nous lisions et découvrions de plus en plus
de choses, de livres en notes de bas de page, nous avons
décidé de faire porter Stille Nacht
sur ce phénomène, comme une scène,
ou une note de bas de page à propos des cerfs.
L'idée d'un faux documentaire nous plairait beaucoup,
quelque chose comme un conte borgésien. L'idée
serait de faire un film sur la visite de musée,
la nuit, durant laquelle le musée rejouerait
sa propre histoire. Des expositions se contamineraient,
etc.
HC.
La majorité des spectateurs qui assisteront à
vos films au cours de la rétrospective à
la Cinémathèque verront vos films projetés
pour la première fois sur grand écran,
puisque la plupart des gens les ont vus sur cassette
ou sur DVD. Croyez-vous que c'est une expérience
très différente, voire que le sens des
films s'en trouve modifié ?
Quays.
Lorsque vous regardez une marionnette à la télévision,
vous quantifiez la taille de la marionnette en tant
que marionnette. Elle est effectivement haute de six
pouces, parfois un peu moins. Lorsqu'elle apparaît
sur un grand écran, vous trahissez cette échelle.
Mais soudainement vous gagnez, parce que la marionnette
prend une dimension humaine, parfois même elle
est plus grande. Sur un grand écran, un objet
vu en plan rapproché est encore plus déconcertant,
et c'est très puissant et très beau. Le
visage du spectateur se trouve encore plus collé
à cet objet. Vous voyez une pointe de crayon,
une jointure, magnifiée, et c'est surprenant.
Même dans le film de Sokourov, hier soir, le crâne
de Lénine, le gros grain de la pellicule. Il
est presque possible d'y goûter.
HC.
Je pensais en fait à certains films de Beckett
pour la télévision, dans lesquels il joue
avec cette idée de la boîte. C'est-à-dire,
dans lesquels la boîte de la télévision
reproduit la forme du décor, du plateau - comme
une boîte - dans laquelle les personnages sont
pris. Dans vos films, il y a aussi tout un système
de boîtes s'ouvrant, se dévoilant, se refermant.
Je me demandais si cela pouvait avoir quelque chose
à voir avec la boîte télévisuelle.
Vos films étaient-ils initialement faits pour
la télévision ou pour une projection plus
large ?
Quays.
Disons que nous avions l'illusion que nous les faisions
pour le cinéma. Ils finissent tous immanquablement
en vidéo ou à la télévision.
La première fois que Street of Crocodiles
a été projeté, je n'étais
pas vraiment impressionné. Or, quand nous avons
présenté In Absentia, à
Cologne, c'était la première fois que
nous avons été réellement impressionnés
par une projection.
HC.
In Absentia est projeté en Scope, avec
une lentille anamorphique, n'est-ce pas ?
Quays.
Oui. Tu sais, il serait intéressant de projeter
Street of Crocodiles en scope, simplement pour
l'échelle, pour le plaisir de l'étirer
(8). C'est un film où
il faut sentir que tout est plus grand, larger than
life. Il faudrait que ça donne l'impression d'un
Western.
HC.
Vos films sont souvent mis en filiation avec certains
films d'animation tchèques, russes, les films
de Trnka, de Svankmajer. Il me semble que vos films
ont une spécificité, qui les distingue
des autres, et qui repose sur le fait que vous travaillez
autant l'animation que la direction photo.
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Détail
de Street of Crocodiles.
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Quays.
Nous voulons créer un monde vu à travers
une surface en verre sali. Bien entendu, il n'est pas
possible de filmer de manière puissante et claire.
Vous n'arrivez jamais à bien voir, puisque cela
se dérobe toujours, c'est toujours fuyant. La
question de la mise au point, de la mise au foyer, est
centrale parce que lorsque vous travaillez avec de si
grandes lentilles et que vous faites la mise au point
sur un minuscule détail, tout le reste devient
hors foyer. Aucune lentille ne peut soutenir une grande
surface de détails aussi précis. Or, nous
voyons cela comme un "avantage". Le paysage
de ce qui est hors foyer et ce qui est au foyer vous
force à vous concentrer sur un détail.
À mesure que nous devenions plus expérimentés,
nous faisions de plus en plus attention. Nous essayons
de créer des univers en nous demandant constamment
ce que nous voulons montrer et ce que nous voulons maintenir
dans l'obscurité.
HC.
Mais ce qui est dans l'obscurité, ce qui est
hors foyer, est aussi important dans vos films, il est
porteur de sens.
Quays. Oui. Les espaces négatifs deviennent
des espaces positifs.
HC.
Il est intéressant de constater que beaucoup
de gens qui ne sont pas des adeptes d'animation sont
fascinés par vos films. Des peintres, des littéraires,
des philosophes, des étudiants en études
cinématographiques. Peu d'animateurs bénéficient
d'un tel public. Pourquoi, pensez-vous ?
Quays.
Parce que nous ne sommes pas comiques, ils considèrent
qu'il doit y avoir du sens là-dedans. (rires)
Si nous avions une poupée qui grimace, peut-être
que ce serait différent. Bien que nous avons
été élevés avec Disney,
nous savions instinctivement que ce n'était pas
la route à prendre. Pour nous, de véritables
marionnettes, des marionnettes à fil, produisaient
des moments autres, elles créaient un ensorcellement,
quelque chose de très innervant, de très
dérangeant. Elles avaient une telle vie intérieure.
Particulièrement lorsqu'elles ne parlaient pas.
Une marionnette parlant avec une voix d'acteur - bien
que je sais que cela peut être bien fait - je
crois que c'est une erreur. Ce n'est pas que ça
ne peut pas se faire. Mais c'est réducteur. Cela
ne libère pas l'univers de la poupée,
cela l'asservit à une voix, cela essaie invariablement
de se rendre accessible, mignon et gentil. Ce que nous
essayons de faire, nous, c'est de libérer leur
étrangeté inhérente. Nous ne disons
pas que nous y sommes parvenus, mais c'est ce que nous
essayons de faire. Nous essayons encore de découvrir
ses possibilités. Nous nous disons sans arrêt:
"Si seulement nous pouvions faire plus de films,
tenter plus de choses."
HC.
Avez-vous l'occasion d'expérimenter un peu, dans
vos studios ?
Quays.
Pas suffisamment. Nous travaillons toujours sous contrainte.
Si nous obtenons un projet, nous le faisons. Depuis
cinq ans, depuis Benjamenta en fait, nous n'avons
tourné aucun film. Puis nous en avons fait trois
de suite. Deux ballets [Duet (2000), The Sandman
(2001)], et puis In Absentia. Et puis, bien entendu,
nous avons tourné une foule de publicités.
HC.
Mais Institut Benjamenta a été
présenté. Le film a même remporté
des prix, il a été distribué en
cassette et en DVD en Amérique du Nord. Pourquoi
avez-vous eu tant de difficultés après
ce film ?
Quays.
Benjamenta a été le clou dans notre
cercueil. Ça nous a fermé des portes.
Bien que, lorsque nous pensons qu' In Absentia
était une commande de la BBC. Ce sont eux qui
nous ont approchés, nous n'avions même
pas fait de demande. Ils nous ont demandé si
nous voulions faire un film à partir d'une musique
de Stockhausen. Ça a été une très
belle démarche de leur part, et totalement inattendue.
Mais Channel Four s'est alignée sur le jeu des
cotes d'écoute et de la rentabilité. Elle
finance des séries et des animations accessibles
qui peuvent passer aux heures d'affluence, à
22 heures. Nous sommes exclus de ça et c'est
dommage. Autrefois, il y avait une répartition
égale entre les animations sérieuses,
et les animations pour enfants, plus accessibles. Channel
Four avait établi, au début des années
80, un grand précédent.
HC.
Avez-vous tenté d'approcher des institutions
ou des organismes en France pour financer vos films
?
Quays.
Nous avons essayé de faire démarrer certaines
choses. Mais ils ont leurs propres artistes à
subventionner. Pourquoi est-ce qu'il financeraient deux
types comme nous ?
HC.
Parce que ce que vous faites est exceptionnel ?
Quays.
Peut-être que nous aurions plus de chance, maintenant.
Institut Benjamenta a été présenté
à Paris, dans une grande salle de cinéma.
Les Français nous ont proposé de l'argent
pour le prochain long métrage. En Angleterre,
ils n'ont même pas encore sorti nos films en DVD.
Peut-être qu'il y a de l'espoir du côté
des Français après tout. En France, en
ce moment, ils font tellement de bon travail, l'Angleterre
devrait avoir honte. Durant le FCMM, au cours du programme
de films d'animation dans lequel The Sandman
était présenté, tous les films
d'animation français qui étaient présentés
duraient 20 minutes. C'est une durée de films
qui serait impensable en Angleterre. C'est trop long
et c'est trop court. En fait, ils ne sont intéressés
que dans des films de cinq minutes, et réalisés
par des jeunes réalisateurs.
HC.
Comment voyez-vous vos films, en relation avec certains
films expérimentaux, ou de fiction ?
Quays.
Nous aimons aller dans des Festivals d'animation, mais
nous préférons de loin ce genre-ci de
Festival. Nous sommes intéressés à
la pluralité. À la pluralité des
marges.
HC.
Et vos films nous touchent dans ce sens précis,
ils font vibrer cette fibre. Je pensais, en voyant vos
films, à Walter Benjamin.
Quays.
Benjamin, en Angleterre, est abordé d'un point
de vue hautain, hyper-intellectuel, dans une perspective
très intimidante. Pourtant, lorsque nous avons
lu ces Réflexions, ses textes sur les
collections de timbres, sur sa bibliothèque,
cela nous a ouvert un monde. C'est quelqu'un qui connaissait
Kafka, Walser. De la même façon que Bachelard,
il ouvre des petits tiroirs. Nous aimons beaucoup leurs
ouvrages. Maintenant, ils ne nous intimident plus autant.
HC.
Le personnage du chiffonnier est très proche
de votre propre travail.
Quays.
Oui. Le tisserand, l'historien des moments perdus.
HC.
Êtes-vous disposés à me parler de
Sparklehorse, votre plus récent film ?
Quays.
Allez le voir. C'est un morceau un peu idiot. Mais il
a quelque chose tout de même.
HC.
Comment collaborez-vous avec vos compositeurs ? Avec
Leszek Jankowski, qui a fait la musique pour plusieurs
de vos films, dont Street of Crocodiles ?
Quays.
Leszek Jankovski est polonais et ne parle presque pas
anglais. Nous ne parlons pas polonais. Pour Crocodiles,
nous lui avons demandé de nous faire une surprise,
et une cassette nous est parvenue quelques mois plus
tard. Nous lui avons demandé de nous surprendre
à nouveau, et il nous a envoyé une autre
cassette. Nous lui avons ensuite demandé de nous
envoyer une cassette d'un homme qui siffle, et une voix
récitant un texte de Schulz, qui apparaît
à la fin du film. Il a fini par le réciter
lui-même.
HC.
Rehearsals for extinct anatomy a été
fait de quelle manière ?
Quays.
Rehearsals for extinct anatomy était censé
être une adaptation de trois scènes de
Kafka. Le projet n'a jamais eu lieu. Leszek nous a tout
de même écrit de la musique pour trois
scènes de Kafka, mais c'est de la musique qui
aurait pu servir pour n'importe quoi. En dernier, nous
avons décidé de faire Rehearsals en employant
cette musique qui nous était parvenue sous le
forme de Trois Suites. Pour The Comb,
il s'agissait d'un cadeau. Nous visitions la Pologne
et présentions nos films. Il nous accompagnait
avec un interprète. Et il nous a donné
cette cassette. Et nous avons fait The Comb.
HC.
Et Benjamenta ?
Quays.
Pour Benjamenta, nous avons demandé à
Leszek un chur pour enfants. Pour Crocodiles
et les autres, il n'avait vu aucune image au préalable.
Ce n'est qu'après, en Pologne, qu'il a vu les
films. Le seul film où il y a vraiment eu un
peu de collaboration, c'est Benjamenta. Il avait
lu le scénario, et il avait composé des
morceaux précisément pour certaines scènes,
bien qu'il ne nous ait pas dit lesquelles. Nous avons
positionné les choses selon ce qui nous plaisait.
Nous avons depuis écrit un nouveau scénario,
pour un long métrage. Nous lui avons beaucoup
écrit. Il a composé 68 minutes de musique.
Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas pu obtenir
le financement pour le film. La musique est là.
Leszek est frustré parce que rien ne se passe,
nous, nous sommes frustrés et nous sentons mal...
Et depuis, nous n'avons pas eu la chance de lui faire
d'autres commandes.
HC.
Essentiellement, si j'ai bien compris, vous étendez
la musique et construisez votre film autour ?
Quays.
Nous partons toujours d'un scénario très
souple. Une sorte de canevas général.
Une fois que le film est en chantier, nous construisons
des décors, nous divisons à nouveau le
scénario, nous commençons à véritablement
écouter la musique. Et le film prolifère
organiquement comme ça. Nous commençons
à filmer, et les rushes nous arrivent
le lendemain. Nous étendons le film sur la musique
et nous tentons de voir si cela fonctionne. Si ça
ne fonctionne pas, nous filmons à nouveau. Et
ça avance de cette manière-là,
jusqu'au bout. C'est comme ça que nous avons
procédé avec la musique de Stockhausen,
dans In Absentia. Nous ne pouvions soutenir plus
que dix secondes à la fois. La musique était
tellement féroce. Nous nous sommes dits: "Faisons-en
un tout petit peu à la fois." La musique
nous a provoqué. Mais en fait, nous préférons
obéir à des lois musicales, parce qu'elles
ne sont pas logiques. Il n'est pas possible d'imprimer
de la logique sur de la musique. C'est à l'extérieur
de ça. Je sais que cela peut parfois aliéner
certaines personnes, mais d'autres accepteront de suivre.
Ceux qui suivent découvriront quelque chose.
Si vous résistez, le film échouera. Il
échouera si vous ne cessez de vous demander:
"De quoi s'agit-il ?"
C'est
comme ça que nous travaillons. Un chorégraphe
travaille de la même façon. Vous travaillez
avec la musique. C'est bien plus corporel, sensuel,
avec une marionnette ou un danseur. Vous sentez la musique
à même les choses. Stockhausen disait,
à propos de la pièce qu'il avait composée,
que les images sont la musique. Et c'est ce que nous
avons toujours senti face à la musique de Leszek:
vous entendez les images, et vous voyez la musique.
Il y a une sorte d'infiltration. La musique de films
atteint sa plus grande efficacité quand cela
arrive. Pour le savoir, il faut le sentir. Quand on
sent que la musique est passée à l'intérieur,
de l'autre côté...
HC.
Dans un sens, la musique est produite par les objets
et en même temps, elle produit les objets.
Quays.
Oui. C'est comme s'il s'agissait d'une musique contenue
dans les objets. C'est cette musique intérieure
que nous voulons libérer. Nous avons des cassettes
de Radio Moscou, que nous avons enregistrées
de la radio. Nous aimons les écouter. Elles créent
leur propre ensorcellement, avec ces interférences
et la statique qui recouvrent les sons. Nous avons employé
cette musique dans certains films, dans Stille Nacht
et dans Crocodiles aussi, il y a un passage.
Nous avons appris par des Russes, longtemps après,
que c'était une actrice russe qui récitait.
En fait, il s'agissait de radio-romans russes. La musique
avait été composée par un musicien
qui vit en Ouzbékistan. Il écrivait des
piécettes exotiques, kitsch. La voix de la femme,
avec toutes ces interférences, a ouvert. En fait,
nous nous sommes toujours dit que c'était la
voix de Drohobycz, la ville de Bruno Schulz. C'est en
fait de la Muzak.
Nous
avons une fois assisté à un opéra,
d'après des uvres de Schulz. C'était
trop discipliné. Schulz n'aurait jamais accepté
un véritable orchestre. Ç'aurait été
un orchestre de quat'sous, avec des enfants jouant des
instruments, avec des vieux habits, des ongles sales.
Il y a une tendance en Europe de L'Est... Leszek, par
exemple, a étudié la musique et l'ethnologie,
et ce qui l'a toujours fasciné c'est la musique
folklorique, les petits ensembles, la musique Tzigane
polonaise. Et quand il enregistrait sa musique, il plaçait
toujours ses micros très près des musiciens,
de façon à ce qu'on puisse entendre les
bruit des ongles, et même la saleté en-dessous
des ongles, pinçant les cordes du violon ou de
la guitare. Et nous aimions ça. Nous aimions
le fait qu'ils aient une texture qui ne soit pas trop
propre, polie. Le studio où il enregistrait fonctionnait
en mono, ce n'était pas du Dolby. Pour Benjamenta,
nous étions très fiers de pouvoir dire
"Mono". D'autre part, il est vrai que lorsqu'on
écoute les films de Sokourov, et qu'on entend
la façon qu'il emploie le Dolby. Le Dolby est
très efficace pour les effets subtils, pas pour
les gros effets. Les rumeurs, les murmures dans ses
films sont tellement suggestifs. Nous aimerions bien
tenter de faire un film en Dolby...
HC.
Dans Stille Nacht II, le grain du disque est
aussi très puissant.
Quays.
Il s'agit en fait de la statique venant de la radio.
HC.
On aurait dit le bruit d'une aiguille sur un disque.
En tout cas, cela fait partie de cet univers.
Quays.
C'est cette petite lueur, ce regard privilégié,
posé et regardant à travers une serrure,
et réalisant soudain qu'il y a là un petit
univers, souffreteux, respirant à peine, mais
traversé de pulsations, vibrant, de sa propre
vie. En soi, cela est une métaphore de la condition
humaine. Il est possible de dire. Il est possible d'étendre
cette métaphore à des systèmes
politiques, à ce qui est en train de se dérouler
en Afghanistan. Il est vraiment possible de dire cela.
Il s'agit d'un peuple qui respirait à peine,
et tout à coup toutes les lumières sont
braquées sur eux, et on se rend compte soudain
qu'ils existent.
HC.
Les métaphores de vos films pourraient dans ce
sens relever de l'universalisation. Bien que vos films
soient empreints d'une sensibilité d'Europe de
l'Est, une certaine qualité de silence, on pourrait
dire, un "silence russe", nous pouvons soutenir
qu'ils ont le pouvoir de nous toucher tous. Ils peuvent
être appliqués ou peuvent nous permettre
de penser une série de contextes différents.
Ils peuvent être appliqués pour penser
la pauvreté, la faim, la folie, la claustration.
Quays.
Nous avons découvert l'Europe de l'Est à
travers Kafka, qui écrivait dans les années
20, de 1910 à 1924 il a écrit son journal.
Bien entendu, lorsque nous avons visité Prague
en 1983, nous nous sommes dit: "C'est le Prague
de Kafka". Mais quand nous y étions, nous
nous sommes rendus compte que, en même temps,
ce n'était pas le Prague de Kafka. C'était
un autre Prague. Kafka était réprimé
à l'époque. Il était impossible
de trouver ses livres durant le régime communiste.
Il y avait, je me souviens, une petite statue de Kafka,
au coin d'une rue. Et quelqu'un avait écrit un
graffiti en-dessous: "100 ans". Ceci nous
rappelait que - Kafka étant né en 1883
- en 1983 les Tchèques ne fêtaient pas
le centenaire de sa naissance, bien que les gens connaissaient
Kafka. Je trouvais que c'était un merveilleux
petit "coup de théâtre". Et la
même chose pour Schulz, qui était aussi
réprimé à l'époque.
HC.
Ne trouvez-vous pas qu'un Kafka institutionnel serait
une trahison de son travail, en quelque sorte ?
Quays.
Absolument.
HC.
C'est-à-dire, je ne pourrais imaginer Kafka -
bien qu'il le mériterait - recevant un prix Nobel.
Quelque chose clocherait. Cela deviendrait...
Quays.
Imaginez Robert Walser recevant un prix d'une grande
Académie, avec les cols relevés et les
grandes pompes. Non, ça ne fonctionnerait pas.
Il faut le mériter. (rires)
HC.
Il y a une certaine idée du mineur, de la marge,
qui est une part essentielle de leurs uvres, et
qu'il faut d'une certaine manière maintenir,
pour maintenir l'extraordinaire puissance de leur écriture.
Quays.
C'est vrai. En ce sens, les films de Sokourov sont parfaits
pour ce genre de Festival. À Londres, ils jouent
dans des petites salles de répertoire, de cinéma
d'art et d'essai. Ils n'obtiennent pas un grand succès,
mais au moins ils sont là.
HC.
L'important c'est qu'ils soient là...
Quays. Oui. Et ensuite, vous rencontrez des gens,
et vous vivez des expériences avec des gens qui
en avaient entendu vaguement parler, qui essaient de
comprendre ses films. Il est possible de les rejeter,
mais il faut au moins s'y soumettre. Je crois que c'est
merveilleux, la manière que Sokourov a de vous
soumettre à son univers. Ou Bela Tarr. Satan
Tango a été présenté
durant une rétrospective à Londres. Le
film dure quand même sept heures...
Notes
:
1)
L'interview avec les Frères Quay, nous tenons
à le souligner, à été rendue
possible grâce aux efforts de Marco De Blois,
programmateur de la section animation de la Cinémathèque,
qui a organisé pour nous cette rencontre et qui
nous a fourni les photos qui apparaissent dans cet article.
2)
Lire, à titre d'exemple, l'accablante interview
de Dimitri Katadotis: "Seeing Double", Hour
(18-24 octobre 2001), p.26. Entre autres commentaires
et questions s'affublant de connaissance pour masquer
son ignorance et sa pensée étroite, retenons
celles-ci: "I would hope so - you wouldn't want
to have one of those Dead Ringers situations, you know,
girlfriend-sharing and stuff. What do you think of Dead
Ringers by the way?"; "You guys seem to like
to maintain a mystique"; "To me, the idea
of the Quay brothers gives your films something extra".
La caution journalistique ne devrait jamais être
un alibi pour l'idiotie.
3)
Due à la nature particulière de cet entretien,
nous noterons de la manière suivante les interventions
de Timothy et Stephen Quay, sans tenter de rendre compte
des chevauchements et des entrelacements des phrases
des Quays. Il aurait été impossible de
redistribuer les phrases prononcées par l'un
et l'autre, et la lecture en aurait été
impossible.
4)
Bruno Schulz: écrivain juif polonais, né
en 1893 et mort en 1942, fusillé par les Allemands.
Son uvre littéraire repose en deux petits
livres: Les Boutiques de Cannelle (Sklepy Cynamonowe),
Paris: Gallimard, coll. L'Étrangère,
1974, 226p.; Le Sanatorium au croque-mort (Sanatorium
pod Klepsydra), Paris: Gallimard, coll. L'imaginaire,
1974, 245p. Il fit entre autre traduire Le Procès
de Kafka en Polonais, en 1936. Les frères Quay
ont adapté, en 1986, une de ses nouvelles, La
Rue des Crocodiles.
5)
Voir Traité des Mannequins ou la seconde
genèse, in Les Boutiques de cannelle,
pp. 77-95.
6)
Robert Walser: écrivain suisse allemand, né
en 1878, mort en 1956. On lui doit, outre Institut
Benjamenta (1909), Les Enfants Tanner (1907),
La Promenade (1917) et La Rose (1925).
7)
Schulz est en fait né en 1893; Kafka, en 1883.
8)
Lors de la première séance de projection,
le 20 octobre 2001, le film Rehearsals for extinct
anatomies fut projeté avec une lentille anamorphique.
Après la projection, je leur ai demandé
si le film avait été fait initialement
en Cinémascope. Ils m'ont répondu que
non, mais qu'ils voulaient essayer quelque chose d'un
peu différent. Depuis, la Cinémathèque
québécoise est en négociation pour
obtenir une copie de Street of Crocodiles. Les
Frères Quay ont spécifié que, dorénavant,
le film devra toujours être projeté à
l'aide d'une lentille anamorphique.
(lire
la suite en 2e
partie)
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