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Madeleines et fado
PORTO DE MON ENFANCE
par
Stéphane
Regy
2002,
fevrier 26
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Pour
présenter Porto de mon enfance, on peut bien
sûr dire qu'il s'agit là du nouveau film
de Manoel de Oliveira, rappeler tout ébahi l'âge
du réalisateur (93 ans), la régularité
de métronome avec laquelle son uvre nous
parvient (un, voire deux films par an, c'est plus que
Woddy Allen et surtout incomparablement plus précieux),
et finalement se contenter d'un hochement de tête
: et oui, une fois de plus, il s'agit là d'une
merveille. Aurait on dit cela qu'on n'aurait encore
rien dit. Car tout le problème vient de ce qu'Oliveira
a cette particularité bien à lui de désarmer
la critique - tous ses films sont beaux, et au bout
d'une telle carrière, qu'ajouter de pertinent
à tout ce qui a été écrit
sur lui ? - autant qu'il la stimule - les concordances
qui parcourent toute son oeuvre, l'intelligence avec
laquelle tout ceci est avancé, l'envie insatiable
de crier au génie au moindre plan. Disons le
tout net, Porto de mon enfance ne déroge pas
à la règle.
Annoncé
comme un "petit Oliveira" par la rumeur, Porto
de mon enfance est plus sûrement une clé
sans pareille pour pénétrer l'univers
du cinéaste. Comme souvent chez le portugais,
il suffit de suivre le titre pour se faire un idée
juste de ce qu'on vient de voir ; Porto de mon enfance,
ou l'évocation par le maître lui-même
de sa naissance au monde, de sa ville, de son univers.
Plus symboliquement, la tentative de retour au Port
(la signification de Porto en Portugais) d'un aventurier
parti trop longtemps.
Présenté
comme cela, le film peut se résumer un peu paresseusement
à un exercice de style proustien - ce qu'il est
de fait en quelque sorte. Mais pourquoi Proust ? Parce
qu'Oliveira y parle de viennoiseries et d'émois
amoureux, qu'il y apparaît en jeune dandy ? Certes
oui, mais pas seulement. C'est d'abord et avant tout
parce qu'il s'en remet davantage aux sensations qu'aux
seuls faits bruts qu'on parlera ici de Marcel Proust.
Pas d'événements notables dans ce film,
mais, effectivement, rien que des madeleines, des impressions.
Oliveira préfère donc donner à
revivre ce qui est de toute façon perdu, faire
entendre ce qu'il ne peut plus montrer, l'indicible,
plutôt que de rejouer avec netteté toutes
ses premières fois et d'ahaner des épisodes
précis. Sacrée gageure de cinéaste,
que Manoel de Oliveira annonce d'ailleurs d'emblée
: le premier plan figure un chef d'orchestre de dos,
dirigeant un orchestre sans instruments ni musiciens.
On entend de la musique, mais d'où vient-elle
?
Quant
au deuxième plan, il n'est que la suite logique
de l'introduction. En voix off, Oliveira présente
la maison où il est né, avec ce commentaire
en guise de programme : "Evoquer les moments
d'un passé lointain c'est voyager hors du temps
: seule la mémoire peut le faire". Et
donc : la maison natale d'enfance n'est plus qu'une
ruine, qu'Oliveira, en toute logique, filme floue. Deux
minutes de film à peine, et on le sait déjà
; Oliveira n'est pas le Michel Piccoli de son dernier
film, qui, pour se retirer, montait ses escaliers jusqu'à
disparaître du plan. Manoel de Oliveira, lui,
est un peu pris au piège. Concrètement,
il lui est impossible de rentrer à la maison,
puisque celle-ci n'existe plus.
Montrer
ce qui n'est plus. On peut, pour arriver à cela,
avoir recours à différents stratagèmes
: la reconstitution, les images d'archives, la voix
off... En bon démiurge, Oliveira les utilise
tous, les entremêle, nous perd. Par exemple, pour
raconter son premier émoi de spectateur au théâtre,
il fait jouer son rôle par son petit-fils. Sur
scène, l'acteur que celui-ci regarde, un vieux
voleur indolent, c'est Manoel de Oliveira aujourd'hui,
93 ans, qui s'amuse comme un fou. Le cinéaste
se permet également de reconstituer une salle
de bal, une confiserie, des ruelles. Ce qui ne l'empêche
pas de superposer tout cela avec des images du Porto
d'aujoud'hui, ou avec des actualités d'époque.
Le tout conté par lui, en voix off, tour à
tour caverneuse ou enjouée.
Né
en 1908, Oliveira aura donc traversé tout le
siècle de sa superbe. Coup de chance, ce fut
aussi le siècle du cinéma. Cette plongée
vers la jeunesse qu'effectue ici le cinéaste
ne pouvait se faire sans qu'on évoque ce rôle
de phare que joua le cinématographe dans la vie
d'Oliveira - seul cinéaste encore en activité
à avoir connu le temps du muet, et donc cas unique
dans le monde du cinéma. Bien sûr, cela
lui confère un petit pouvoir sur nous autres
les jeunes, dont il joue allègrement Il nous
donne ainsi à voir le premier film portugais
jamais tourné - la sortie d'une usine, bien sûr,
qu'Oliveira fait rejouer ici et maintenant à
des ouvriers d'aujourd'hui - des images d'archives -
un alpiniste du dimanche grimpe à mains nues
une cathédrale de Porto -, et aussi, pourquoi
pas, des extraits de son premier film, Douro,
Faina Fluvial, tourné en 1929 (et qu'on
aimerait bien voir en entier, mais c'est une autre histoire).
On ira également visiter avec le maître
des lieux le plus grand cinéma de Porto, toujours
debout, lui, pour un petit hommage attendri : Porto
est en effet la ville qui a vu naîter le cinéma
au Portugal. Le plus étrange, cependant, c'est
que le cinéma ne vient pas tout de suite. Oliveira
le dit : il a d'abord aimé faire le dandy, avant
que le sport ne l'enlève aux mondanités,
puis c'est à son tour le cinéma qui le
détournera du sport. Les femmes, le sport, le
cinéma. C'est donc en troisième position
qu'arrive l'art dans la vie de Manoel de Oliveira, et
c'est d'ailleurs sur cette révélation
pour le septième art que se clôt le film
- on laisse Oliveira monter son premier film dans le
garage familial.
Régulièrement,
sous forme de fados chantés alternativement a
cappella par une voix féminine ou accompagnés
à la guitare et chantés par Oliveira lui-même,
le cinéaste fait entrer un peu de musique dans
son film. La musique est bien entendu un moyen de jouer
sur les codes et de se repérer. Dans Je rentre
à la maison (voir article
sur Hors Champ), qui se passait à Paris, Oliveira
nous donnait à voir une musique "parisienne",
avec accordéon, manège et tutti quanti.
Passé à Porto, le folklore devient donc
le fado. Mais il y plus que cela. Car il faut dire que
ce n'est pas rien, le fado. On peut voir cela comme
le blues portugais, parce qu'il est populaire, triste,
vieux et beau à pleurer. Surtout, plus que tout
folklore, le fado est l'expression portugaise par excellence
: bercé par cette mélancolie tout à
fait particulière qu'on appelle saudade,
le fado raconte les moments perdus, la gloire passée,
bref tout ce qui est fini, envolé, qu'on ne rattrappera
jamais - mais en se basant sur une gloire parfois imaginaire,
pas toujours vécue. Autrement dit, tout ce que
raconte Porto de mon enfance. Dès lors,
on peut se passer de Proust et des madeleines, et voir
dans Porto une oeuvre entièrement portugaise,
portugaise jusqu'à l'exercice de style. Pas étonnant,
et pas gratuit non plus d'y apercevoir Fernando Pessoa,
qu'on peut nettement différencier de Proust.
Pour le français, il n'y a de paradis que perdus
; pour le portugais, nuance, il n'y a de paradis qu'imaginaires.
Ceci
posé, c'est un nouveau film qui s'offre à
nous. Oilveira a-t-il vraiment vécu cette vie,
fréquenté ces cafés, discuté
avec ces gens ? Puisqu'on ne peut pas le contredire,
qui nous dit que ce qu'Oliveira nous montre dans ce
film a bel et bien existé ? Pour les noms de
rue, les noms de boîtes de nuit, passe encore
; cela peut se vérifier. Mais le reste ? Cette
" vie de bohème " que le cinéaste
assure avoir vécue, ces filles, le goût
de ces pâtisseries ? Ce salon de thé, le
meilleur de Porto, dont l'enseigne affiche comme par
hasard le nom... d'Oliveira ? Manoel de Oliveira sait
bien que tout le monde voudra croire en son tour de
magie. En toute décontraction, cela l'autorise
donc à nous montrer de vieilles images d'archives
d'un salon de l'automobile, d'isoler une silhouette
mélancolique et de nous dire qu'il s'agit là
de Fernando Pessoa en personne - que ce soit le vrai
ou une falsification joueuse importe finalement peu
: c'est la filiation qui compte avant tout. De la même
manière, on cherchera en vain au générique
l'origine de ces supposées images d'archives
où un jeune garçon embrasse en cachette
sa petite amie - une scène rêvée
?
L'autre
versant de la saudade, ce pourrait être
ce sentiment d'étrangeté à sa propre
terre natale. Car Porto de mon enfance est un
film de l'éloignement, de l'exil, de l'impossibilité
du retour. Oliveira rend donc hommage à tous
ses amis qui sont morts en exil - intérieur ou
réel : le sculpteur Soares di Reis, suicidé
après qu'on l'eût accusé de plagier
Le Penseur de Rodin ; un poète ami, mort
loin de chez lui, en exil au Brésil. Le film
n'est donc pas la promenade si légère
annoncée, mais compte également un côté
plus grave, sombre et douloureux. Quant aux derniers
plans du film, splendides et muets, ils suivent le cours
du fleuve Douro, de nuit. Clin d'oeil évident
à Douro, Faina Fluvial, le premier
film, l'acte de naissance. Métaphore du temps
écoulé depuis, également, et qui
efface tout. Comme une façon pour Oliveira de
rappeler en écho à ses premiers plans
flous qu'il n'a décidément plus d'attaches.
On le rassure toutefois : sa maison, c'est le cinéma.
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