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Tsai Ming-Liang
NOTES BRODÉES AUTOUR DE
QUELLE HEURE EST-IL LÀ-BAS ?
par
André
Habib
2002,
fevrier 26
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Quelle
heure est-il là-bas ?, du réalisateur
taiwanais Tsai Ming-Liang, s'affiche comme un film sur
la mort du père. Le père du réalisateur
est mort en 1992, et la mort du père de son acteur
fétiche, Lee Keng-Shen, est survenue au cours
du tournage de The Hole (1999). Son dernier film
interroge et tente de surmonter la douleur que les deux
hommes ont vécue, en proposant la chronique
détournée d'une disparition par le
biais d'une lente - bien que par moments hilarante -
méditation sur le temps et la mort, sur le dépaysement
et le retour, sur l'incommunicabilité et le hasard.
Mais, avant toute chose, Il s'agit d'une profonde affirmation
de cinéma, qui, en refusant de se plier à
certaines conventions dramatiques et stylistiques, affiche
une farouche adhésion au réel, à
une mise en scène épurée, et à
l'intelligence d'un patient dévoilement.
***
Le
père dont il est question dans ce film, disparaîtra
très tôt dans le récit, bien qu'il
hantera l'ensemble de son déroulement. Située
quelque part entre le premier et le deuxième
plan, sa mort ordonne une première série
d'actions, celles tournant autour d'un fils et de sa
mère. Cette dernière se trouvant incapable
de surmonter la perte de son mari, s'obstine à
relever les moindres signes qui signaleraient son "retour"
(elle engagera d'ailleurs, durant un des scènes
les plus poignantes du film, un entretien avec un poisson
qu'elle soupconne d"être la réincarnation
du mari). Lee Keng-Shen y joue le fils, employé
dans un kiosque à montres du centre-ville de
Taiwan. Après la cérémonie funéraire
(qui a toute les allures d'une scène "sans
mots dits" de Jacques Tati), il reprend son boulot
au kiosque à montres. Une jeune femme, insatisfaite
des montres disposées sur l'étalage, se
met en tête de lui acheter la montre qu'il porte
au poignet. Bien que tenace, elle finira par le convaincre
de la lui vendre, en lui confiant qu'elle doit quitter
pour Paris le lendemain. Quelque chose s'est produit
au cours de cet échange, bien que rien n'en soit
dit. Une brèche, en quelque sorte, a été
ouverte dans l'esprit du jeune homme, et tout le reste
du film se jouera dans cet écart spatio-temporel
dans lequel il se déplacera, imaginairement,
entre Paris et Taiwan.
Le
film s'organisera dès lors entre trois suites
d'actions qui se recouperont parfois sur un plan narratif,
parfois sur un plan plus métaphorique : 1) Le
pélerinage de "la jeune femme à la
montre" dans Paris, (les cafés, sa chambre
d'hôtel, le cimetière Montparnasse), puis
avec une jeune femme avec qui elle partage une brève
aventure. 2) La compulsion obsessive et névrotique
de la mère, se pliant aux vux imaginaires
de son mari disparu, ponctuée de rituels et de
fixations stériles. 3) L'acharnement inexpliqué
et confus du fils à vivre à l'heure de
Paris à Taiwan, en changeant l'heure de toutes
les horloges qui se trouvent sur son passage, cherchant,
faute de mieux, à se rapprocher de Paris (et
de la fille) en se pliant à son fuseau horaire,
ou en retrouvant sa culture, sa fiction, ses habitudes
(il boira du vin au goulot, visionnera les 400 coups
de Truffaut, etc.). Il finira - l'atmosphère
à la maison étant devenue insoutenable
- par élire domicile dans sa voiture.
Un
tel synopsis, entendons-nous, offre une vue bien trop
partielle et réductrice de ce film, composé
- et c'est ce qui en constitue sans doute la force et
l'originalité - d'une cinquantaine de plans-séquences,
filmés à l'aide d'une caméra fixe.
Le film met en circulation, dans un cadre à la
fois humoristique et saisissant, toutes les fascinations
du réalisateur : l'amour séparé
par une cloison (géographique, temporelle), la
mort et la résurrection, l'insurmontable désir
sexuel, une véritable géophysique, propre
à l'auteur, des corps en souffrance, et une constante
indécidabilité dramatique et spatiale.
Où sont-ils ? Quelle heure est-il ? Que pensent-ils ?
Que font-ils ? Toutes ces questions, du premier au dernier
plan du film, s'adressent à la jouissance du
spectateur qui prend la patience d'y répondre.
***
L'uvre
de Tsai Ming-Liang est une uvre qui s'achemine,
à pas lents, qui nous donne, à chaque
nouvelle livrée, l'impression d'un cinéma
- et du cinéma - s'inventant. Cette uvre
se fait comme peu d'uvres se font : fixée
sur la certitude d'avoir très vite trouvé
un style, un monde, mais confrontée à
l'impérieuse nécessité de l'approfondir
à chaque fois, de lui adjoindre de nouveaux contenus,
d'approfondir tel trait, telle question. C'est une uvre
qui se découvre, à la manière dont
ses films se dévoilent, patiemment, avec soin
et précision.
De
Rebels of the Neon God à The Hole,
s'est mis en place un des systèmes cinématographiques
contemporains des plus rigoureux, des plus cohérents,
fondé sur la répétition compulsive
d'objets, de situations, d'obsessions, fondé
aussi sur un même refus (refus de l'action dramatique,
du "jeu", du maniérisme, de l'affectation,
du raccord). Les familiers de ce cinéaste savent
qu'il existe dans son uvre des petits et des grands
ensembles, des grands thèmes figuraux, comme
la pluie, la mort, la mise en scène de rituels
boudhiques, l'incommunicabilité entre les êtres
et leur aliénation en milieu urbain ; des objets
plus profanes : l'eau en bouteille, les nouilles, les
cigarettes ; la même cellule familiale père-mère-enfant
(joués par les mêmes trois acteurs) ; les
mêmes gestes, les mêmes postures : masturbation,
pose vide, attente, pleurs. De films en films, les mêmes
actions et questions viennent hanter ces petits mondes
désenchantés, où l'on ne crie pas,
où l'on gémit à peine, où
l'on regarde beaucoup, où l'on écoute,
longtemps, lentement.
À
cela s'ajoute quantité de traits stylistiques
qu'on se contentera d'énumérer : absence
quasi-complète de dialogues, rythme lent, éclairage
en aplat, farouche travail sur le hors-champ sonore,
etc. Tsai aura aussi perfectionné - Quelle
heure est-il là bas ? peut d'ailleurs être
considéré comme un sommet - un certain
art du plan-séquence. Non pas, celui, flamboyant
et réflexif, d'un Altman ni d'un De Palma. Il
ne se rapproche pas beaucoup plus du sublime d'un Tarkovski,
d'un Angelopoulos ou d'un Kiarostami, qui ont fait de
la continuité spatio-temporelle l'espace-temps
quasi-liturgique de leurs méditations cinématographiques,
fondée sur une contemplation lente et éblouie.
Il pourrait peut--être s'apparenter à son
cousin insulaire, Hou Hsiou-Hsien, pour ce côté
intimiste et appliqué, mais ce n'est pas exactement
ça non plus. Serait-il plus près d'un
Roy Anderssen, dont le dernier film, Songs from the
Second Floor, a développé un art du
plan-séquence caméra fixe, et dont le
dispositif crée, par son insistance, un accroissement
vertigineux de l'absurde manifesté dans le cadre
? Non, ce n'est toujours pas ça. Tsai se situerait
plutôt à mi-chemin entre Edward Yang (Yi
Yi) et Raymond Depardon (Profils :Paysans),
entre un souci d'objectivité documentaire
et la manifestation d'un grand art de mise en scène,
où tout est toujours à refaire, où
chaque plan devient un parcours pour l'il et la
conscience (dans ce sens, on serait porté de
penser au Haneke de Code inconnu).
C'est
que l'art de Tsai consiste à montrer autant qu'à
cacher. En perfectionnant l'art de l'ellipse et en renoncant
aux formes classiques du raccord, chaque spectateur
devient monteur, puisqu'il est appelé à
monter l'action dramatique à partir d'un refus
du dispositif dramatique classique. Chaque scène
équivalant à un plan, il s'agit de penser
le film plan par plan. Or, il n'existe aucune
virtuosité proprement technique à chacun
de ces plans, mais seulement une ligne minimale, qui
transforme le moindre geste, le moindre détail
du plan, en une question. C'est que le sens de chacun
des gestes de ces personnages n'est pas donné,
bien qu'il soit montré dans le cadre. Il ne sera
compris qu'une fois complété, qu'une fois
que nous avons accepté de cheminer avec lui.
De même, l'intériorité de chaque
personnage est toujours exprimée dans l'économie
d'une chorégraphie, prélevée à
même les gestes les plus ordinaires : manger, uriner,
prendre un train, appeler un chat, s'allonger sur un
lit. Chaque plan-séquence, poursuivrait donc
une intention secrète, se dévoilant peu
à peu à nous, mais toujours sur un plan,
pour ainsi dire, "épidermique".
***
Tsai
commence dans le documentaire, il réalise des
petits téléfilms à vocation didactique,
à Taipei, sur différents "métiers",
mais dans lesquels s'exerçait déjà
une intelligence, une attention patiente et soutenue
devant les choses. Il allait ainsi raffiner un art de
l'observation, d'une "vision pure", fondée,
paradoxalement, sur une intense proximité avec
ses acteurs et avec les sujets qu'il aborde. On pourrait
ainsi dire que tous ses films ont une valeur documentaire,
qu'ils portent sur la jeunesse désabusée
(Rebels of the Neon Gods), l'amour (Vive l'amour),
ou encore sur ses acteurs eux-mêmes, qui ont grandi
avec son cinéma (autant que nous dirions que
Stromboli est un documentaire sur Ingrid Bergman,
ou Hiroshima, sur Emanuelle Riva, Le désert
rouge sur Monica Vitti).
Dans
Quelle heure est-il là bas ?, Tsai nous
fournit peut-être un des plus beaux documentaires
jamais réalisé sur le temps, et l'impossibilité
de faire se conformer le temps à notre désir
? Le temps est, par ce "là-bas"
du titre, toujours situé ailleurs : à
l'heure de Paris, de Taiwan, à l'heure des morts.
Si le film se veut une réflexion sur la mort
et le deuil, c'est entre autre parce qu'il représente
un extraordinaire document de temps, de
prise en compte du temps filmique. Ce temps, c'est aussi
celui qui se pose sur le corps des acteurs et de Lee
Keng-Shen en particulier, acteur qui incarne à
lui seul tout le calme muet et solitaire de ces films,
et qui est devenu, avec le temps, le Jean-Pierre Léaud
de Tsai, celui qui traverse et est traversé par
toutes les interrogations que l'auteur pose sur son
cinéma. Ce n'est sans doute pas par hasard que
Jean-Pierre Léaud fera deux brèves apparitions,
à deux moments du film, à deux temps de
l'histoire. Mais nous y reviendrons.
***
Le
monde de Tsai, je le disais, est concret, il est fait
de situations concrètes. Si le rendu est objectif,
c'est parce qu'il est tout entier tourné vers
les objets : à la manière d'un musicien,
parvenu à objectiver une note de musique sur
une partition ; un chorégraphe, les points de
l'espace dans lequel se meut un corps ; un peintre, les
pigments entrant dans la composition de l'ocre. Maître
de ces éléments qu'il met en place sur
son échiquier, il peut mieux libérer leur
potentiel de sens, les laisser valoir en nous
laissant les voir. Et tous ces films sont des
exercices pratiques de vision, qui nous forcent à
considérer à nouveau l'art du voir et
du comprendre au cinéma.
Dans
Quelle heure est-il là bas ? - mais cela
pourrait se dire de chacun de ses films - les mêmes
lieux apparaissent sous des angles différents,
les rendant à chaque fois méconnaissables.
En abolissant à peu près toute forme usuelle
de raccord, chaque plan-séquence se voit disjoint
de l'ensemble, la suture (comme on disait à l'époque)
n'opère pas. Ces différents plans-tableaux,
montrés à l'aide d'une caméra fixe,
nous proposent, à chaque fois, un nouveau réseau
de signes dont il nous faut faire sens pour "avancer"
dans le film : personnage, lieu, temps, action.
Vers
le milieu du film, on voit le jeune homme buvant une
bouteille de vin au goulot, à Taiwan. Au plan
suivant, un personnage, vu de dos, est en train de vomir.
Sur la porte, on lit, en francais, "TOILETTE".
Sommes-nous alors toujours à Taiwan ? Une femme,
asiatique, essaie d'entrer et réalise que la
toilette est toujours occupée par notre "personnage",
que nous supposons dès lors être une femme,
probablement celle dont nous avons suivi le parcours
de Taiwan à Paris. Nous sommes donc à
Paris. Ce n'est que bien plus tard que nous apprenons
que c'est d'avoir ingurgité trop de cafés
que notre petite taiwanaise s'est rendue malade. La
présence, au premier abord, contradictoire, de
l'Asiatique et du mot en francais sur la porte, n'est
qu'un exemple de ces "dérangements",
de ces subtils dérèglements du temps et
du lieu dans le film, et qui se présentent, dispensés
de toute explication, et dont l'exposition se fait sur
plusieurs minutes.
***
Si
ses films nous paraissent détachés, distants
- des films d'entomologues dira-t-on - c'est qu'ils
refusent toute psychologie, ils abandonnent toute action
dramatique, et se limitent à décrire des
potentiels qui s'entrechoquent et les effets qui s'ensuivent.
Curieusement, ce qu'il y a de drame, dans ses films,
s'inscrit dans l'ellipse, se glisse dans la coupe entre
deux plans, mais sans affecter l'action de l'un et de
l'autre. Celui qui est affecté, c'est le public
qui recompose et met en série les deux plans.
L'émotion ne vient pas de l'événement
- très souvent situé hors champ, entre
deux coupes - et on ne peut même pas dire que
l'émotion, dans le film, donne lieu à
un événement. C'est nous qui reconstruisons
l'émotion en rapportant une suite de faits à
leur objet. S'il y a une émotion exprimée
dans ces films, elle se situe dans le prolongement,
dans l'écoulement du plan lui-même.
Les
deux premiers plans de Quelle heure est-il là-bas ?
illustreront ceci. Le film s'ouvre sur une pièce,
vue à travers une très courte focale et
accusant une grande profondeur de champ. À l'avant-plan,
la table de la cuisine, derrière, un corridor
menant aux chambres et à la cuisine, cette dernière
donnant sur une porte de balcon à travers laquelle
on perçoit quelques plantes. Le père arrive
et pose une assiette fumante sur la table. Il la regarde
un moment, puis s'alllume une cigarette. Il se lève,
appelle son fils, se rasseoit, se lève à
nouveau, marche vers le corridor, et disparaît
du cadre. Il revient dans le cadre et marche vers la
porte du balcon. Il sort et examine les plantes. L'assiette
est toujours sur la table. Le plan finit. Il aura duré
trois, quatre minutes.
Au
plan suivant, nous sommes dans une voiture filant sur
une autoroute. Un jeune homme, placide, tient sur ces
genoux une urne. L'automobile traverse un tunnel. Le
jeune homme dit : "Nous traversons un tunnel papa,
ne t'inquiète pas." Le plan finit. Il aura
duré trois ou quatre minutes.
Que
s'est-il passé entre ces deux plans ? Le père,
vu dans le premier plan, est mort. Son fils va porter
ses cendres au temple. Nous sommes passés, en
quelque sorte, des cendres de la cigarette du père,
aux cendres du père. Combien de temps s'est passé
entre ces deux "moments", nul ne sait. 24
heures, une semaine, un mois ? De la mort du père,
le film ne retiendra que les faits, l'effet. La cause,
les conditions, et le moment exact de ce trépas
nous échappent. Encore que, pour nous, durant
ces longues minutes, nous nous demandons quel fil relie
ces deux plans. La relation entre les deux personnages
n'est pas donnée dans les plans eux-mêmes.
Le temps compris dans le plan marque, et ce, tout au
long du film, un temps pour comprendre. Le film se passe
d'explicitations. Les protagonistes n'échangeront,
au total, qu'une dizaine de phrases et aucune n'éclaire
véritablement le sens de l'action en cours.
***
En
pacourant cette uvre, on ne peut que constater
le travail du fameux fer à repasser avec
lequel Bresson s'appliquait à aplanir ses images :
"Aplatir mes images (comme avec un fer à
repasser), sans les atténuer" (Notes
sur le cinématographe, p.23). Bresson avait
bien compris que, grâce à un tel repassage,
les images peuvent emmagasiner un potentiel maximal
de profondeur. C'est qu'elle est avant tout une profondeur
de temps et d'espace. Ce qui est aplati, en fait, c'est
la notion-même du drame. Au sortir du film, on
ne peut que constater que "Rien n'aura eu lieu
que le lieu" et la situation concrète.
Les films de Tsai mêlent des acteurs professionels
et non-professionels (souvent au point de les confondre).
Un peu comme Bresson, il aura compris que la plus haute
émotion peut être suscitée sans
artifice, en faisant appel simplement aux ressources
du réel et de l'enregistrement du réel
dans son ambiguité et son mystère. Tout
comme Bresson, il se dirige lui-même, avant de
diriger les autres. Il dirige son film, et dirige ses
acteurs dans la voie du film. Rares sont les "moments
d'acteurs" - comme se plait à les appeler
une certaine école - nombreux sont toutefois
les moments où le film nous procure l'impression
de vivre un grand moment, car chaque moment, chaque
coupe dans la durée, chaque découpe dans
l'espace, existe, grâce à cette économie
juste, de facon nécessaire. C'est que chaque
plan est chargé, à égalité,
précisément parce qu'il refuse d'être
significatif : il indique des directions de sens.
***
"Le
temps ne coule pas. Il s'accumule dans l'image jusqu'à
la charge d'un formidable potentiel dont nous attendons
presque avec angoisse la décharge." (A.Bazin)
Cette
affirmation de Bazin, écrite en 54, décrit
avec une grande précision l'impression que le
temps dans le film de Tsai Ming-Liang nous livre. Le
temps n'y suit pas un long cours, mais plutôt
s'emmagasine, à l'écran, à l'image,
au cours du plan. Le temps n'est donc pas représenté
comme un continuum stable, qui irait tranquillement
d'un plan à l'autre. Plutôt, chaque plan
est un prélèvement de temps qui possède
sa propre intensité temporelle. Le temps, dépendant
de l'action représentée, remplira le plan
plus ou moins vite.
Qu'est-ce
qu'un plan : une coupe mobile de temps, un morcellement
réfléchi de l'espace, dans lesquels se
loge - dans la mesure où on lui laisse le temps
de se révéler - un peu de réel.
La réalité dont il est question ici retrouve
ces deux qualités si fondamentales pour Bazin :
ambiguïté et mystère. C'est ce réel
construit librement - Bazin disait qu'il fallait
mouler le monde filmé afin qu'il procure cette
impression de réalité - qui est re-construit
par le spectateur, dont le regard et l'ouïe sont
entièrement sollicités pour décortiquer
le moindre objet qui ferait signe. Tsai sait mieux que
quiconque redonner au plan son poids temporel et spatial
et les objets dans le plan, pour cette raison, y existent
différemment, pèsent sur l'il, précisément
parce que l'on est forcé de s'y attarder, de
leur accorder du poids.
Recevoir,
organiser, projeter sont les trois données fondamentales
du cinéma, et Tsai en tire le plus grand partie.
Si peu se déroule dans le film, beaucoup se passe,
entre nous et l'écran. Certains de ces plans
durent plus de six ou sept minutes, mais si nous les
supportons, c'est que le plan nous force à travailler
avec lui, à s'adonner à un travail de
découpage, de modelage, de sens. C'est qu'en
abandonnant la pseudo profondeur dramatique, Tsai transforme
en pur affect la profondeur de son champ, transformée
en profondeur de temps.
***
D'un
plan à un autre, combien de temps peut se produire
? Impossible de dire, puisque dans ses films le temps,
comme l'espace, demeurent ambigus, non marqués.
Le Paris de Tsai - comme son Taiwan d'ailleurs - est
totalement dépaysé (hormis, ici et là,
un plan des Tuileries, un autre du cimetière
Montparnasse). Le temps du film se distribue en une
série de lieux où les personnages, souvent
fixes, attendent quelque chose. Chaque plan s'écrit
comme l'anticipation d'un événement qui
ne viendra pas. De même que leur attente est vaine,
si nous, spectateurs, attendons un événement,
nous serons déçus. Ce qu'il faut voir,
c'est que l'événement est toujours entre
deux plans. C'est entre deux plans que les décisions
sont prises, que les choses se disent, que les événements
se passent, que le temps coule. C'est donc toujours
sur un autre plan que l'événement est
renvoyé. Et ce que nous avons sous les yeux n'est
qu'un itinéraire fixe, décidé d'avance,
un affect tiré d'un effet, non pas une action
fondée sur une cause.
***
Le
film est structuré en plusieurs temps, physiques
et géographiques, et tout le film tentera de
faire se rejoindre à la fois les temps et les
espaces disjoints, par une série de renvois,
d'échos. Lorsque le fantôme du père
(mort à Taiwan) revient, à la toute
fin du film, traverser le jardin des Tuileries, à
Paris, où s'est endormi la jeune touriste, on
ne fait que boucler de façon volontairement mystifiante
la tension qui animait tout le film. En quoi consiste
l'entreprise un peu délirante du jeune homme,
sinon de remettre les pendules à l'heure,
c'est-à-dire de parvenir à retrouver le
temps de l'autre, de s'en approcher. Lorsque le fils
changera l'heure de l'horloge dans la salle à
manger, la mère y lira un signe venu de l'au-delà.
Et dès lors toute la maisonnée devra se
mettre à l'heure du père défunt,
question de le rejoindre, de combler fantômatiquement
son absence.
Comment
remettre les pendules à l'heure quand,
dans le film, il existe plusieurs fuseaux horaires,
quand temps et espace sont, de fait, tenus à
distance ? Quelle heure est-il là-bas ?
met en scène un dépaysement radical, s'amuse
des répères, se joue de nous, en nous
forçant à nous demander, à chaque
nouveau plan : Où sommes-nous ? Quelle heure
est-il ?
Un
plan en particulier marque de façon emblématique
cette pluralité de temporalités. Il s'agit
de la scène durant laquelle notre jeune héros
se faufile dans un véritable centre de contrôle
du temps. Il s'agit d'une pièce encombrée
d'ordinateurs et de machines sophistiquées, et
dans laquelle on retrouve une quantité effrayante
d'horloges. De prime abord, on croirait que chacune
de ces horloges indique un fuseau horaire différent
(6h10, 10h10, 3h10). À bien y regarder, chacune
fonctionne sur son régime propre. Une montre
indique 2h15, une autre 6h30, une troisième 12h08.
Et nous voyons les minutes, physiquement, défiler
sous nos yeux. C'est comme si le personnage s'était
logé dans le cerveau-temps du film, qui emmagasine
les différentes heures qui y sont contenues.
Toujours est-il que cette scène reste sans être
élucidée, et l'énigme de son temps
- et du temps du film - demeure non résolu.
***
Tsai
Ming-Liang avoua à maintes reprises dans des
entretiens que le visionnement des 400 coups
a marqué un tournant important dans sa vie et
que ce film, il y revient à chaque fois qu'il
est en panne d'idée. Cela n'exclut pas notre
surprise - et notre ravissement - de rencontrer Jean-Pierre
Léaud, à trois moments dans ce film.
Écrasé
dans sa chambre, notre protagoniste visionne la cassette
des 400 coups. Tsai insère, à deux
reprises dans le film, deux extraits admirablement bien
choisis : la scène du rotor (qui renvoie, par
une double réfléxivité, au film
que nous regardons), et la scène de la bouteille
de lait (qui nous fait réaliser l'influence que
cette scène a pu avoir sur la mise en scène
de Tsai Ming-Liang). Une heure plus tard dans le film,
notre jeune taiwanaise est assise à une extrémité
d'un banc, dans la cimetière Montparnasse, tandis
qu'à l'autre extrémité est élégamment
posé Jean-Pierre Léaud, avec ces traits
tirés par les rides, mais dont le regard et le
geste demeurents toujours aussi éclatants. Un
bref échange à lieu, à la suite
duquel Léaud tend à la démoiselle
son numéro de téléphone en articulant
de cette manière qui lui est si propre : "Yes..
Jean-Pierre.. Jean-Pierre".
Entre
ces deux séries de plan, on voit se déployer
tout l'éventail figural du film. Le passage du
temps, la mort (le cimetière, la mort du père),
les décalages et les coincidences entre temps
et espace narratif, les contaminations réciproques
du cinéma et de la vie, et, par extension, les
rapports complexes entre cinéma, temps et mort.
Si le cinéma filme toujours la mort (en figeant
du temps mobile, il nous rappelle à notre propre
finitude), c'est parce qu'il capture, imprime et projette
un peu de vie. Entre ces deux Leaud (le jeune et le
vieux), s'échange et se réconcilient fiction,
mythe, mémoire, d'une part, et réel, cruauté
du temps, mort, de l'autre.
***
Aussi,
Quelle heure est-il là-bas ?, en maintenant
ses ambiguité et ses mystères, et en y
prélévant sa plus grande force, nous offre
une des plus belles réconciliations que le cinéma
contemporain a à nous proposer.
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