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Photo
: Frédérick Pelletier
Cinémathèque
Québécoise
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Brakhage
à Montréal, 25 au 28 janvier 2001
JOURNAL D'UN PRÉSENT
par
Nicolas
Renaud
2001,
février 28
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Répondant
à notre invitation, le cinéaste américain Stan Brakhage
est venu du Colorado pour présenter ses films et en
discuter avec le public. Hors Champ présentait
à la Cinémathèque québécoise une programmation
de son oeuvre couvrant 43 ans de création et recoupant
toutes les formes cinématographiques qu'il a investies
: documentaire, film de famille, peinture sur la pellicule,
collage...
L'événement
a connu un succès pour le moins inattendu, pour ce type
de cinéma communément dit "expérimental". Malgré l'indifférence
désarmante de la presse locale (à l'étroitesse d'esprit
connue mais au manque de curiosité et de culture décevant),
les projections faisaient salle comble et l'enthousiasme
était palpable alors que peu de spectateurs quittaient
leur siège au prolongement des discussions après les
films.
Nous
avons donc découvert ou mieux connu un artiste d'une
grande intégrité, et l'intégrité est évidente quand
l'inspiration apparaît incessante et la réflexion cohérente.
Les 24 films au programme nous ont fait vivre des expériences
cinématographiques uniques et parfois très intenses.
Il serait ici impossible de livrer un compte rendu complet
et utile de ces quelques jours; intimidant de vouloir
dresser un aperçu critique de tous les films ou de donner
suite aux propos du cinéaste par un essai élaboré. Il
importe toutefois d'en partager quelques idées et faits
qui demeurent dans l'esprit vivides et constructifs.
Donc, selon les trois sens du mot présent : bref
journal de ceux qui y étaient, de ce qui s'est donné
et reçu et de l'expérience cinématographique qui se
plonge dans l'instant.
Cinéma
expérimental ou poétique ?
"Je
préfère dire "film poétique", c'est moins confus que
le terme "expérimental", parce qu'on peut faire l'analogie
avec la poésie par rapport au roman en littérature."
On pourrait préciser qu'il est évidemment question de
la forme poétique par rapport à la forme du roman, puisqu'on
peut bien sûr toujours parler de la poésie d'un film
narratif ou d'un roman. Dans le premier cas, à la différence
du récit - mots ou images - rythme, couleurs, formes
et affects sensoriels sont la matière travaillée pour
incarner le contenu, inséparable de l'expérience.
Silence
La
plupart des films de Brakhage sont muets, sans aucune
bande son. Rare expérience que d'être ainsi dans l'obscurité
et le silence avec tous les autres spectateurs. Un peu
inconfortable au début, on entend respirer son voisin,
les toux qu'on s'efforce de retenir... Mais on finit
par s'habituer, même qu'on y gagne une étrange télépathie,
l'impression de partager le regard de tous. On pouvait
même arriver à une mystérieuse conscience du corps des
autres, pendant la projection de The Act of Seeing
With One's Own Eyes, documentaire dans une salle
d'autopsie, alors que toutes les têtes dans l'ombre
étaient rivés à l'écran silencieux où des corps s'ouvraient
et se détachaient en morceaux.
On
pourrait spéculer que de telles conditions de visionnement
participent à une intensification du sens de la vue.
Certainement, surtout avec les films abstraits peints
à la main, souvent image par image, on vit par la vision
une expérience esthétique très proche de la musique.
On écoute la musique parce qu'il y a mouvement, ordre,
rythme et c'est pourquoi de la même façon nos yeux sont
pris par ces films, et parce que ce mouvement répond
à quelque chose en nous.
Toc,
toc, toc, Brakhage frappe quelques coups avec sa main
sur le micro. Il refait le même geste, sans toucher
au micro. "Dans lequel des deux gestes ma main vous
a-t-elle semblée la plus présente à vos yeux ?"
La
radicalité de ce choix du silence pour Brakhage est,
non paradoxalement, proportionelle à sa passion pour
la musique. Il fut d'ailleurs étudiant de John Cage,
il a aussi côtoyer Varèse, est fasciné par Stockhausen
et grandement inspiré par Xenakis.
A
"Chance operation", mais...
Bobines
A et B
John Cage a développé des méthodes de composition par
la " chance ", l'accident. Pour Brakhage, surtout au
niveau du montage, des compositions par la chance peuvent
être une manière d'entrer dans le travail, de trouver
un point de départ, mais il ne peux y concevoir une
finitude créatrice en soi. Par exemple, pour le film
Dog Star Man, poème épique dont la réalisation
s'est échelonnée sur 4 ans (1960-64), il a commencé
à monter une bobine A avec des formules par la chance,
jusqu'à obtenir l'esquisse d'une forme, d'un mouvement
initial. Mais il sentait la nécessité de ne pas en rester
là. Alors que pour Cage cette bobine A pourrait être
le film, Brakhage s'est mis à travailler avec une bobine
B, en réponse à A, pour lui donner des couches de significations,
l'intégrant en surimpressions et deuxième niveau de
montage.
Héritage
de la peinture
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"Peinture"
de
Clyfford Still
1951
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"Dog
Star Man"
de Stan Brakhage
1962
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Dans
la qualité picturale de ses films, et par la génération
dont il est issue, on sent chez Brakhage la forte influence
des peintres abstraits américains, principalement ceux
de l'École de New York. On dénote une similitude plastique
de certains films avec l'oeuvre de peintres tels Clifford
Still et Hans Hoffman, mais sans doute la plus forte
influence sur le cinéaste est celle de Jackson Pollock.
Brakhage avait cette petite histoire à raconter :
"Je
sais qu'il est maintenant populaire, dans l'enseignement
et les milieux de l'art, de rejeter et de dénigrer
les Expressionistes abstraits du milieu du siècle.
C'est dommage, je crois qu'il ne faut pas tout jeter
trop vite, car on perd de vue des notions toujours
pertinentes que ces artistes ont léguées. J'ai rencontré
Pollock une fois, j'accompagnais un ami qui avait
été invité, avec quelques autres critiques, à aller
voir quelques nouvelles peintures dans la célèbre
grange à Long Island. Évidemment, Pollock était ivre
mort, immobile dans un coin sans dire un mot. Après
un moment, en regardant les traces de peinture dont
Pollock couvrait la toile étendue au sol, l'un des
critiques risqua quelques mots, parlant de "l'opération
de la chance". "Chance operation ?", s'exclama quelques
fois Pollock en se relevant péniblement, puis il pris
l'un des bâtons qui lui servait de pinceau, le trempa
dans un pot de peinture, et d'un mouvement du bras
dirigé à l'autre bout de la pièce, atteignit la poignée
de la porte."
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Jackson Pollock
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Différence
entre art et pornographie
La
sexualité a occupé une partie de l'oeuvre de Brakhage,
ce qui lui causa de nombreuses frictions avec les lois
américaines. Certains films auraient pu lui valoir 20
ans de prison. Ces problèmes avaient débuté en 1957,
avec le film saisissant sur l'accouchement de sa femme,
Window Water Baby Moving. Le laboratoire expédia
un document que Brakhage devait signer pour consentir
à la destruction du film, qu'on qualifiait de pornographique.
"Un drôle d'oxymoron", dit Brakhage, "un film de naissance
pornographique". Il fallut que le médecin se porte à
sa défense, attestant qu'il s'agissait d'un film scientifique,
pour que l'oeuvre soit sauvée.
Demeurant
quelques temps à Los Angeles dans sa jeunesse, Brakhage
s'était vu offrir 75$ par jour pour tourner des films
pornographiques. "Je n'avais jamais vu en fait de films
pornographiques, je ne pensais pas qu'il y avait nécessairement
quelque chose de mal à ça, et bien sûr cela aurait été
beaucoup d'argent pour moi à l'époque. J'ai refusé,
quelque chose dans mon esprit me disait qu'il valait
mieux ne pas toucher à ce genre de films, car je savais
qu'un jour je voudrais faire quelque chose de sérieux
sur la sexualité" (...) "Plus tard j'ai compris que
toute la difficulté avec un tel sujet, c'était de représenter
la sexualité d'une manière qui n'est pas trop évasive,
sans être trop explicite et ne provoquer que de l'excitation,
comme la pornographie. On peut parler d'art si on a
réussi à amener le spectateur à ressentir sa sexualité
sans lui donner une érection."
Home
Movie
"Au
début de ma carrière j'ai regarder attentivement beaucoup
de films amateurs, des films de famille. Ce fut d'une
grande incidence sur ma façon d'envisager l'art cinématographique,
quand j'ai réalisé que dans certains films, on pouvait
voir un léger tremblement régulier du cadre. C'était
le battement de coeur du cinéaste, quand il tentait
d'être immobile avec sa caméra 8mm dans les mains, et
on pouvait percevoir l'émotion de ce battement de coeur
quand par exemple il filmait ses enfants. D'ailleurs,
en français vous utiliser aussi le mot amateur pour
nommer une personne qui aime quelque chose. Saisir une
image en tant qu'acte d'amour est devenu une notion
importante pour moi.
En
fait tous les films sont des "home movies", même à Hollywood,
ils font des home movies sur ces gens-là, ces lieux.
Eux aussi sont au mieux des amateurs, sauf qu'il déploient
de grands moyens pour le masquer !"
Nerf
optique
En
voyant un film de Brakhage, nos yeux sont engagés à
deux niveaux simultanés. Il y a le sujet de l'image
et en même temps tout le travail sur la forme visuelle
et le rythme vient rejoindre le processus interne de
nos yeux dans l'acte de percevoir une image et le mouvement.
Déplacement du point focale dans la profondeur des surimpressions,
enchaînements qui agissent sur les processus d'après-image,
rétention rétinienne, fluctuations de la luminosité,
affects émotifs et vibrations physiologiques des couleurs...
Brakhage a parlé de son intérêt pour le nerf optique
et la vision "hypnagogique", formes et couleurs qu'on
voit les yeux fermés. Les "brain movies" selon l'expression
de son ami le poète Michael McClure. Si on ferme les
yeux brusquement, ou qu'on appuie sur les paupières,
ce qu'on voit, ce sont comme les "feedbacks" du nerf
optique selon Brakhage. Donc il tente de représenter
par divers moyen ce qui constitue les mouvements de
l'appareil de la vision, la prédisposition à percevoir
au-dehors le monde visible, notre lumière interne (on
sait d'ailleurs que les couleurs sont produites par
le cerveau, et non présentes dans les objets). "C'est
la pensée visuelle en mouvement que je veux représenter,
que je veux partager dans mes films. C'est peut-être
proche de ce qui peut composer les rêves d'un foetus
qui n'a rien vu du monde extérieur ! Et de partager
ce mouvement intérieur, c'est peut-être aussi
similaire à l'homme primitif qui dans l'émotion frappait
sa poitrine pour répondre à son battement de coeur,
un autre se mettait à frapper sur quelque chose et le
rythme et la musique apparaissaient."
Art
et implication sociale
Stan
Brakhage exemplifie parfaitement l'équilibre de l'artiste
engagé dans la création incessante de son oeuvre et
du citoyen engagé socialement. Il fut éclairant d'être
amené à réfléchir sur ces deux choses comme étant essentielles
et possiblement séparées. La majorité de ses films relèvent
d'un univers personnel et poétique, et plusieurs, dont
les peintures sur pellicule, sont purement "abstraits".
Mais pas tous non plus, un film de montage avec des
images recyclées comme Murder Psalm, méditation
sur la violence, est riche de références culturelles.
Évidemment, il est un réflexe, je dirais "universitaire",
de considérer l'art abstrait comme "s'excluant des préoccupations
du monde réel". Ce fut d'ailleurs le sujet d'une question
adressée à Brakhage par un spectateur.
"Il
est important pour moi d'être conscient et actif par
rapport aux enjeux et injustices du monde dans lequel
je vis, mais je sais que dans mon travail, de vouloir
faire un film sur telle ou telle question politique
serait de marcher à côté de la ligne au long de laquelle
il m'est donné de faire de l'art. Certains poètes
noirs se sont à un moment donné entièrement dédiés
à la défense des droits de leur peuple, je respecte
ça, c'est nécessaire, mais ce qu'ils écrivaient alors
n'était plus de la poésie, et la poésie aussi est
nécessaire. Un artiste doit se connaître pour rester
honnête dans son oeuvre, je ne sentirais pas la même
confiance pour exprimer ce genre de 'thèmes' avec
des moyens artistiques. Aussi je me dis que ce qu'on
peut commenter ponctuellement, rapidement, et les
changements immédiats dans le cours des choses, peuvent
se dissiper et se retourner aussi rapidement. J'aime
plutôt penser selon l'épreuve du temps pour une oeuvre
d'art, que dans cent ans, si elle peut encore toucher
les gens et les faire réfléchir, ce sera plus productif
pour l'humanité."
Il
ne faudrait pas non plus oublier que ses films sur la
sexualité ou celui sur les autopsies incarnent bel et
bien, de part la nature du regard, un personnage social
en rupture avec le regard convenu dans les moeurs et
la culture populaire. Aussi les films peints image par
image - dans le contexte des moyens de production commerciale
du cinéma et des idéologies dominantes de la société
- ne sont-ils pas en eux-mêmes des actes de résistance
?
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