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Notes
et remarques sur la performance d'Anna Karina
dans les films de Jean-Luc Godard
LE "PORTRAIT OVALE"
par
André
Habib
2001, février 28
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"C'est
notre histoire. C'est l'histoire d'un peintre qui fait
le portrait de sa femme. Tu veux que je continue ? -
Oui.
(dialogie de Vivre sa vie)
Pris
un chocolat avec Albertine, Place du Trocadéro. Elle
veut changer la couleur de ses cheveux. Je lui dis qu'il
faudra alors aussi détruire le tableau de Renoir auquel
elle ressemble."
(Jean-Luc Godard) (1)
Un
jeune homme tient un livre levé à hauteur d'yeux. La
voix-off, récitant les derniers paragraphes du Portrait
Ovale d'Edgar Allan Poe, est celle de Jean-Luc Godard.
Pendant que le narrateur dans le récit de Poe décrit
avec une économie éblouissante les contours grâcieux
et inquiétants d'un tableau, voilà qu'un autre tableau
se compose : celui de Nana (Anna Karina) sur fond blanc
saturé. Un plan en insert est disposé entre deux autres,
en excès il semblerait, puisque ce plan n'ajoute rien
de plus à l'intrigue et semble même se dérouler dans
un tout autre espace physique. Nana pose contre un mur
excessivement blanc, légèrement décadrée du centre,
incline, puis tourne, retourne son visage, lève ses
yeux.
"En
tant qu'œuvre d'art, on ne pouvait rien imaginer de
plus admirable que la peinture elle-même." (2)
Nana remue dans le cadre que le peintre/réalisateur
ne déplace jamais. Elle fume une cigarette, se maquille,
regarde le jeune homme, composant sa contenance d'un
mélange discret de curiosité et de gravité, comme si
elle comprenait, dans ses yeux, dans son corps, le destin
qui va se jouer d'elle. Et la caméra demeure, posée
sur elle. Le récit de Poe est celui d'un peintre, en
effet, qui fait le portrait de sa femme et qui se voit
à ce point obsédé par cette tâche qu'il en oublie jusqu'au
modèle qu'il est censé peindre. "Et il ne voyait pas
que le fard qu'il étalait sur la toile était retiré
des joues de celle assise près de lui." (3)
Nana est tournée à demi vers le mur et pose du rouge
sur ses lèvres. Contre le mur, une photo de Liz Taylor
est épinglée. Au moment où le peintre réalise la dernière
touche du tableau, il s'exclame : "C'est la vie elle-même
! Il se tourna soudainement vers sa bien-aimée : Elle
était morte !" Nana a le visage penché un peu tendrement
et énigmatiquement vers son amant. Elle cligne des yeux
et s'assombrit. Le dénouement de Vivre sa vie est déjà
joué à ce moment-là : Nana sera abattue (deux fois plutôt
qu'une) par des proxénètes lors d'un échange d'argent.
Cette
séquence mémorable de Vivre sa Vie me semble
résumer à elle seule toute la complexité, toute la richesse,
toute la "beauté fatale" de cette ré-union qui ouvre
et ferme un chapitre impressionant de l'œuvre de Jean-Luc
Godard. Ces années, que les critiques n'ont pas hésité
à appeler les "Années Karina", et qui tracent une ligne
dans l'œuvre, du Petit Soldat jusqu'à Made
in U.S.A, sont toutes marquées par une ou deux figures
centrales (Belmondo/Poiccard/ Pierrot-Ferdinand, Seberg/Patricia,
Constantine/Caution, Subor/Bruno, Frey/Franz, etc.).
Autour de ces personnages s'élabore un récit, à tâtons,
par ruptures. Mais dans la plupart des cas, il s'agissait
de faire le portrait d'un type, voire même d'une âme.
De toutes les femmes qui seront passées sous l'objectif
de Godard, Anna Karina reste et demeure la Muse privilégiée,
la plus inspirée et la plus inspirante, malgré la saisissante
palette de comédiennes qui ont accepté de se soumettre
au jeu godardien (Anna Wiazemski, Brigitte Bardot, Isabelle
Huppert, Nathalie Baye, Hanna Schygulla, Juliette Binoche,
Myriem Roussel, etc.) Aucune autre comédienne n'a tant
rimé avec un certain style de Godard, aucune autre femme
n'a entretenu dans ses films un rapport aussi intime
avec la caméra. Tout au long de leurs multiples collaborations,
la diversité des rôles qu'elle a eu à défendre n'a eu
d'égal que l'éclectisme d'un metteur en scène à la recherche
de nouvelles formes. Ce que nous tenterons d'analyser
ici, c'est la relation d'un peintre à son modèle, c'est-à-dire
la relation de Godard à Karina, comme portraitiste,
attentif à son modèle. Par une série de jeux aux teintes
variées, de la couleur, de l'insistance au cadre fixe,
serré sur le visage, à cette obsession du "moment magique",
de cette seconde qui passe et qu'il s'agit de fixer
à tout prix sur la pellicule, Godard a toutes les attentions
du peintre, du photographe, autant que du chorégraphe
envers son actrice/modèle. Par modèle il ne faut pas
entendre (bien que par moments on l'entendra) quelque
écho bressonien, puisqu'il s'agit avant tout d'un modèle
actif qu'il ne s'agit pas d'aplanir, mais avec lequel
un échange dans les deux sens se produit. Ce modèle
modèle autant qu'il se laisse modeler, et ce, à travers
de multiples variations dont nous serons appelés à trouver
les modulations, au fil des performances. Cette enquête
esquissera d'abord la question, vaste et inépuisable,
de la conception godardienne de l'acteur, se penchera
ensuite sur la carrière d'Anna Karina avant, pendant
et après Godard, pour tenter de dessiner, enfin, le
fil précieux qu'a pu entretenir Karina avec le cadre
de Godard, comment ce qu'elle y a apporté est parvenu
à constituer en propre une souplesse, une résonance
et une fraîcheur dont toute cette période est empreinte.
Et de même que nous ne serons pas à même d'offrir un
survol de l'œuvre de Godard, de même nous ne pourrons
pas survoler la riche filmographie d'Anna Karina après
ces années décisives. Il ne nous sera-t-il pas possible
non plus de saisir dans le détail et dans toutes ses
ramifications le travail de Karina dans les films de
Godard. Nous nous contenterons de ces lignes de rencontre
et de partage qui ont formé à leur manière, un couple
mythique du cinéma.
Godard
et les acteurs
Si
Godard en est venu au cinéma par le biais de la critique,
c'est avant tout en cinéphile attentif et conscient
de la place qu'il serait appelé à jouer dans une histoire,
et qu'il reconstituera à sa manière. Cette conscience
aiguë, elle ne l'a jamais quitté, lui qui n'a cessé
de se situer, par ses films, par rapport à et dans cette
histoire. Pastiche, citations, homages ont longtemps
été et demeurent des traits essentiels de son œuvre.
Cette dimension réflexive de son cinéma (citant tantôt
Lang,. Murnau, tantôt Hawks, Ulmer) existe aussi dans
sa direction d'acteurs. Il n'hésite pas d'exiger de
ces comédiens de se comporter "comme des comédiens",
de jouer, de se-jouer, de "jouer la comédie" en nous
rappelant par là-même le corps, la voix, le geste -
y insistant au besoin - qui fondent et articulent le
jeu. Godard interroge directemement - et les acteurs
en portent la marque - les possibilités de l'expression
au cinéma. Dès A bout de Souffle, Godard pose
comme principe qu'on ne peut savoir ce qui "se cache
derrière ce masque". Mais si il n'est pas possible de
découvrir l'intention, la pensée du personnage, on peut
toutefois révéler quelque chose : un style, une
approche, une prise à partie du public. D'ailleurs,
le masque, le geste stylisé voilent autant qu'ils révèlent
la nature de l'âme qui s'ébroue dans le cadre. En déconstruisant
les codes du jeu, en les montrant dans leur nudité,
les comédiens reconquièrent, au bout du compte, une
liberté qui passe, cette fois, par la reconnaissance
d'une présence médiatisée.
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Le
jeu y est, en effet, souvent médiatisé, non pas simplement
par des corps, des pensées, mais par une culture, une
histoire (de l'art, de la littérature, du cinéma) qui
les travaillent. Par une relation fondée sur la ressemblance,
sur le "comme x", nous appréhendons ces personnages
comme s'ils étaient déjà formés par une Histoire, et
dont les acteurs seraient soient les types (femme
fatale, poissard, gangster, traitresse, ingénue, collégienne),
soient les figures emblématiques : figures tirées
d'une galerie déjà formée par les peintres, les romanciers,
ou les cinéastes (Marianne Renoir, Nana, Jeanne d'Arc,
etc.) Comme l'écrit Bart Testa, "without recourse to
"acting" at all, Godard situates the characters within
the mythologies of culture that precisely determine
them as characters." (4) Nous
accédons au corps de l'acteur et de l'actrice via ces
médiations. Le jeu des acteurs et des actrices transite
à travers ces codes culturels et génériques, mais ne
s'y limite point, puisqu'à travers ces étranges télescopages,
ces ruptures de ton et de style, un style nouveau
émerge, qui exige des acteurs une versatilité, une habilité,
une capacité d'adaptation formidables. Si Godard démonte
les codes et les artifices du jeu, il serait injuste
de dire qu'il relègue l'acteur au second plan au profit
de la technique ou du concept (du moins à cette époque).
Même s'il a pu dire que ses personnages, malgré une
certaine dose de naturalisme, sont toujours devenus
symboliques, représentaient des idées (5),
cela n'enlève rien à la performance et ce qu'elle peut
comporter de richesse, de vérité. C'est souvent à travers
le travail de l'acteur-trice que l'Idée trouve son siège,
par l'entremise de postures, de poses, des cassures
de jeu d'une scène à l'autre, qui produisent ce qu'on
pourrait appeler une discontinuité constructive : le
personnage se construisant à travers les ruptures, à
travers la variétés de postures, de poses qui l'habitent,
qu'il habite dans un mouvement, un ressassement perpétuel.
En somme, si les personnages de Godard tiennent toujours
lieu de quelque chose d'autre (i.e. qu'ils incarnent,
auxquels ils se réfèrent) la référence n'est jamais
une fin en soi, mais une façon de faire transiter le
singulier par le général.
Avec
très peu de mots, avec des dialogues barbouillés et
donnés au comédiens juste avant de tourner, avec des
indications, elles, très précises sur le mouvement,
les pas et gestes exigés, les acteurs de Godard doivent
composer presque sur-le-champ. Très peu de temps est
laissé pour habiter, pour "se mettre dans la peau" du
personnage. Toutefois, les acteurs dans les films de
Godard n'improvisent jamais au sens strict, bien que
leur jeu se présente avec la vitalité de l'improvisation.
Rien n'est improvisé, nous dit Godard, dans la mesure
où personne n'improvise dans la vie (6).
Cela donne une stylisation dans le jeu, une simplicité
du trait, qui ne contredit pas la spontanéité, le naturalisme,
mais plutôt les contient dans un cadre. Si les acteurs-trices
ne sont pas appelés à jouer en fonction d'une intention
émotionnelle, d'une volonté d'exprimer quelque chose
de bien déterminé, ils retrouvent, au-delà du texte
parfois difficile qu'ils ont à défendre, la fraîcheur
d'un moment, d'une première impression, l'expression
de la vie qui palpite. "The moment when the actor is
the most alive will be the moment which is recorded
on film." (7) De la sorte, il
parvient à atteindre, ce qu'il a qualifié lui-même de
réalisme théâtral, où on parvient au vrai par
le faux, par la reconnaissance du faux. De films en
films, les comédiens s'admettent à eux-mêmes et à l'écran
qu'ils sont en train de jouer, qu'ils sont dans un film,
par une série de stratégies que nous déclinerons un
peu plus tard. Ce faisant, ils reconnaissent la présence
de la caméra avec laquelle ils décident d'entretenir
un échange fondé sur le défi, la séduction, la complicité.
Selon les cas et les corps, cette relation sera plus
ou moins soulignée, et le lien entre la vie et la vie
de la fiction sera plus ou moins poreux. Dans le cas
d'Anna Karina, il semble impossible de séparer, à certains
moments, la vie de la fiction - cette vie qui tremble
au bout d'une voix qui dit, dans Une Femme est une
Femme, en s'adressant à la caméra : "Je suis heureuse".
Reconnaissant
explicitement les codes historiques, culturels, génériques
qui encadrent le jeu du comédien, Godard se reconnaît
aussi dans une certaine tradition, celle des grands
couples (mariés ou non) du cinéma : Dietrich-Von Sternberg,
Chaplin-Pickford, Griffith-Gish, Pabst-Brooks, Rosselini-Bergman,
Fellini-Massina (et depuis, entre autre, Cassavetes/Rowlands).
S'il est parvenu à inscrire dans cette tradition un
couple Godard-Karina, c'est aussi et surtout parce que
son actrice avait ce je-ne-sais-quoi qui
s'y prêtait admirablement et qui, dès Le Petit Soldat,
s'est imposé. Godard se reconnaît une place dans cette
tradition et on pourrait même dire qu'il la revendique,
bien qu'il n'ait jamais voulu imposer un scénario ou
un projet à Karina, et que ces films se sont toujours
faits dans le sens d'une entente mutuelle. Que Karina
ait été, pendant longtemps, l'actrice de Godard, ne
nous intéresse que dans la mesure où elle nous permet
d'explorer un trait de son esthétique. En posant Karina
à chaque fois au centre du film, c'est comme s'il s'agissait
- dans le film même - de reconnaître une tradition
cinématographique et d'en formuler la conscience. Karina
est devenue, sur le coup, dès Une Femme est une Femme,
l'exemple même d'une star Nouvelle Vague, qui explorait,
dans chaque film, un pigment nouveau de sa palette.
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De
Ann Karin à Anna Karina : de mannequin à modèle
Anna
Karina (Ann Karin) arrive en France à l'âge de dix-huit
ans, de Copenhague, et devient mannequin pour Pierre
Cardin. Elle joue dans un film de Rohmer (Charlotte
et son Steak, 1951), et s'est présentée lors d'une
audition pour À Bout de Souffle :
C'est
le petit rôle où à St-Germain elle montre ses seins
et Belmondo lui pique 50 francs. Il m'avait fait venir
parce qu'il m'avait vu dans une pub de Monsavon. Il
me dit : "Il faut vous déshabiller." Là-dessus,
j'ai répondu que je ne me déshabillais pas. Je suis
partie et j'ai publié cette histoire ? (8)
Ils
se recroiseront en 1960, alors que Godard cherchait
une interprète pour jouer un second rôle dans Le petit
soldat, puis, en 1961, alors qu'il parcourait le tout-Paris
pour trouver une comédienne pour Une femme est une
Femme (il aurait même écrit à Joan Collins). Il
proposa le premier rôle à Karina après l'avoir vue dans
Ce Soir ou Jamais (1960) de Michel Deville.
À
partir de 1961, année de leur mariage et de la production
de Une Femme est une Femme, débouleront coup
sur coup Vivre sa Vie (62), Bande à Part
(63), Alphaville (65), Pierrot le Fou
(1965), Made in U.S.A. (66) et Anticipation
(Episode de Le Plus Vieux Métier du Monde, 66),
où, pour la dernière fois, la lentille de Godard croisera
les yeux évanouissants de Karina. Le cinéaste et l'actrice
n'eurent nullemement durant ces années un contrat d'exclusivité.
Alors que Godard tourne Le Mépris, Une Femme
Mariée, Masculin-Féminin, 2 ou 3 Choses
que je Sais d'Elle, Karina joue dans Chléo de
5 à 7 (Varda), La Ronde (Vadim), L'Étranger
(Visconti), La Religieuse (Rivette). Et si Godard,
par la suite, filmera d'autres acteurs-trices de taille
(Fonda, Huppert, Schygulla, Delon, Piccoli, Depardieu),
Karina se verra offrir des rôles de prestige par des
réalisateurs aussi divers que Fassbinder, Ruiz, Deville,
Arcady, Cukor, etc. Un fait qui échappe souvent est
que Karina réalisa elle-même un film en 1973, film dans
lequel elle était aussi l'interprète (Vivre Ensemble).
La carrière de Karina, en d'autres mots, ne s'est pas
limitée à l'œuvre de Godard bien que leurs deux noms
demeureront - comme dans l'esprit de plusieurs les noms
de Belmondo et de Seberg - à jamais associés à une époque
particulièrement prolifique du réalisateur, et où l'acteur
jouait un rôle de premier plan (ce qui s'est perdu durant
les "Années Mao" et du cinéma militant).
Du
Petit Soldat à Anticipation, ils réalisèrent
sept longs métrages en moins de dix ans, sept variations
au tempo très différent. Il suffit de jeter un regard
sur ces œuvres pour saisir l'incroyable versatilité
de l'actrice. De l'enfant cachotier, inquiet mais traître
du Petit Soldat, à la starlette de musical
amoureuse et assurée d'une Femme est une Femme,
au dessin tragique et pur de Nana dans Vivre sa Vie ;
de la collégienne innocente et effarouchée de Bande
à Part à l'aventurière duplice et complice de Pierrot
le fou, à la victime enrégimentée, stoïque, mais
tremblante d'Alphaville, tous ces rôles caressent,
dans leur différence, la multi-valence de Karina, dans
ce qu'elle a de plus riche à offrir. C'est en ces termes
que Karina décrit le travail de l'acteur : "C'est d'être
géniale dans le sentiment que vous demande le metteur
en scène.[L'acteur] c'est quelqu'un qui sait s'imposer
par rapport à un sentiment montré à l'écran. C'est quelqu'un
qui s'impose aussi par rapport à un texte." (9)
Et toujours, il lui a fallu s'imposer, dans le corps
et dans la voix, au-delà du texte et du cadre, pour
faire briller ce quelque chose qui, d'œuvre en œuvre
ne tarit pas : "Et c'est la Vie elle-même !".
On
se rappellera que c'est justement en cela que réside
le charme du tableau dans la nouvelle de Poe : ni la
beauté du sujet, ni le talent de l'exécution, mais quelque
chose qui tout ensemble produit une impression vitale,
un effet de vie, dans sa vacillante ambiguité, sa chavirante
profondeur. Godard a déjà écrit que "le cinéma ne se
pense pas, il se vit". Ce qui s'y vit, ultimement (quand
ça, cela, passe) c'est la vie en elle-même qui se joue
entre nous et la pellicule impressionnée.
Il
nous reste dans à étudier, dans le détail, certaines
modalités de cette "vie", parcourir certains films (pas
tous), en traçant le fil qui relie Karina aux films
de Godard, et d'y comprendre la place et le rôle qu'elle
y occupe. En analysant un certain nombre de scènes,
nous serons en mesure de mieux saisir comment Karina
se situe dans l'univers godardien et les traits généraux
de son travail d'actrice.
Pose/posture
Karina
a souvent posé pour Godard, et ces poses, il semble,
ont toujours été des pauses dans le temps, des poses
du temps, des moments suspendus où l'œil de la caméra,
posé en gros-plan sur son sujet, retient son souffle.
Ces gros plans sont souvent fragiles, ne durent jamais
bien longtemps, juste le temps de saisir, au passage,
cette seconde (il y en a plusieurs dans ces films) où
on imprime quelque chose
de grand. Karina connaît (parce qu'elle a été mannequin
de mode) l'angle et l'expression requis pour que son
charme opère de la façon la plus directe. Elle sait
aussi retenir le voile assez longtemps, maintenir l'attente,
baisser la tête pour mieux dévoiler son visage et exprimer,
à cet instant, dans le moment, l'émotion exacte. Elle
possède, sur ce plan, un contrôle surprenant sur l'image
qu'elle projette et il suffit de mettre bout à bout
quelques images de films pour être totalement confondu
quant à l'âge, la nature, la qualité morale, voire même
la beauté de l'actrice. Entre Une femme est une femme
et Bande à Part, peu sauraient dire, à moins
qu'ils ne le sachent déjà, que le premier a été fait
trois ans avant le second. Elle domine suffisamment
l'expression de son visage, l'économie de ses pas, le
rapport à l'espace qu'elle occupe qu'elle parvient à
projeter deux portraits qui, à s'y méprendre, ne sont
pas de la même personne. Dans un entretien, Karina se
rappelle : "Quand Jean-Luc avait présenté Vivre sa
Vie, Une Femme est une Femme et Bande
à Part au Festival de New York, les spectateurs,
les journalistes me reconnaissaient dans les deux premiers,
mais se demandaient qui jouait dans Bande à Part."
(10)
Pour
se convaincre de ces disparités qui attestent la qualité
de l'interprétation d'Anna Karina, il suffit de regarder
différentes scènes qui possèdent toutes les traits d'une
scène "posée". À chaque fois, elle est cadrée de façon
très serrée, elle regarde droit dans l'objectif, mais,
d'une scène à l'autre, elle exprime, à très peu de frais
expressifs, des traits affectifs très différent.
Dans
Le Petit Soldat, Bruno (Michel Subor) est invité
à prendre des photos de Véronika (Anna Karina) dans
son appartement. Il est impossible de ne pas voir dans
le rôle du photographe, une transposition de Godard
lui-même, lançant des vérités ("le cinéma c'est la vérité
24 fois par seconde"), comme des banalités ("est-ce
qu'il vous arrive de prendre des douches"), évasif dans
ce qu'il exige d'elle ("faites ce que vous voulez, moi
je vous photographie"), invariablement constant, dans
le ton, le geste et l'expression. Véronika, sur le mode
de l'interview, pose tout en réagissant aux questions,
se baladant dans l'appartement et faisant, en vérité,
"ce qu'elle veut" (11). Ce qui
est frappant c'est que son maniérisme qui ailleurs aurait
produit l'effet de l'ennui ou d'une malhabile coquetterie
(se regarder dans la glace, se mettre du rouge, s'arranger
sans relâche les cheveux, tirer sur son pull, etc.)
composent un portrait naturel et spontané, recomposé
à chaque fois et contenu à chaque nouveau plan (et souvent
à l'intérieur de chaque plan). La caméra la suit, patiente,
toujours en mouvement, et une voix-off dirige la répartition
des attributs de Véronika : "Le charme de Véronika,
c'était elle-même" ; "Les étrangères qui parlent français
c'est toujours joli" ; "Elle avait des cernes. Ses yeux
étaient gris- Velasquez", etc. Tout à elle-même, elle
parcourt la pièce en faisant transiter sur son visage
une série d'expressions allant de la frayeur de l'enfant
("j'ai l'impression que la police m'interroge"), à la
légéreté d'une jeunesse insouciante ("Je trouve ça idiot").
Dans ces sauts affectifs, elle trouve une distance,
elle est loin de nous. Mais cette distance se brise
à l'occasion, quand, par exemple, Bruno lui demande
de remonter ses cheveux. Et c'est là que Godard sait
se montrer à la fois fin photographe et habile peintre,
puisqu'à cette seconde (qu'il immobilise volontairement)
sa beauté inouïe - et on dirait jusqu'à là gardée secrète
- se révèle directement.
Quand
je filme un visage il y a deux choses : Je filme ce
visage parce que j'en ai besoin pour le film, mais
derrière cela apparaît autre chose, le visage de l'acteur
lui-même. Et le processus qui consiste à photographier
ce visage. Et ça change toujours le but initial que
je poursuivais dans le film. (12)
Godard
est très attentif à ces instants qui révèlent,
de la même manière que Karina dose et joue de son charme
avec la même attention vis-à-vis la portée de chaque
geste. C'est aussi parce qu'elle a appris très tôt à
dompter l'œil de la caméra qu'une complicité naturelle,
jamais forcée, s'est forgée au fil des films et selon
des coordonnées à chaque fois différentes.
Cette
complicité est particulièrement loquace dans Une
Femme est une Femme, film tout entier tourné vers
la performance et la prestation. Qu'Angela (Karina)
offre son numéro de striptease ou qu'elle s'adonne à
des tâches domestiques, tout y est produit sur
le mode du jeu, de la légèreté et du plaisir. Lorsqu'elle
chante et danse devant sa glace, seule dans sa chambre,
ou devant le public blasé du club, la performance
procède essentiellement de la même volonté de spectacle.
Si Karina n'est certes pas une contralto, elle possède
suffisamment d'assurance, dans le numéro de striptease,
pour chanter sans accompagnement musical tout en se
dévêtissant et lorgnant amoureusement la caméra. Dans
le dernier segment du numéro, la caméra s'est considérablement
rapprochée de son visage qui emplit tout le cadre. Un
dispositif lumineux colore tour à tour, en rouge, en
bleu, en vert, le visage et le fond de l'image. Godard
se révèle ici - comme ailleurs - un très habile coloriste,
puisque la couleur complémente la coloration des vers
chantés et la générosité du jeu. Dominant parfaitement
son pouvoir de séduction, Angela (Karina) décrit ses
charmes et fait le même geste que dans Le Petit Soldat,
redressant ses cheveux de chaque côtés de ses bras levés,
mais révélant une expression qui rime parfaitement avec
les paroles de la chanson ("Et je suis... très... be...lle")
Le portrait ici, ne se présente pas sur le mode de la
surprise comme le précédent, mais bien selon un axe
du contrôle absolu : elle se sait belle et sait jouer
avec cette beauté.
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On
retrouve une autre "pose" significative dans la scène
du café, vers le moitié de Vivre sa Vie, avant
que Raoul ne rencontre Nana. Une chanson de Jean Ferrat
joue en arrière-fond. Nana vient de livrer un monologue
- aux accents vaguement existentialistes - sur la responsabilité
de chaque individu face aux actes que l'on pose. Ce
texte dense, lourd de signification, Karina le délivre
avec l'innocence d'une pensée qui est venu comme
ça, qui s'est réflechie à mesure qu'elle s'énonçait,
dans toute la bonté et l'humilité de son expression.
Yvette, l'amie avec qui elle vient d'échanger ces mots,
s'est levée pour aller voir Raoul, et Nana demeure un
instant assise, tête inclinée. La caméra recule doucement,
et à ce moment, à l'instant où l'air de musique débute,
elle lève la tête et pose les yeux directement dans
l'axe de la caméra, quelques secondes, incline la tête
de nouveau, puis la relève et sourit on ne peut plus
légèrement. On coupe au plan suivant : un jeune couple
est assis à une table, échange des sourires et des silences.
On coupe à nouveau à Nana qui regarde toujours vers
la caméra. Le cadre se referme, et elle regarde cette
fois à sa droite, sans brusquer, avec l'aplat requis
pour laisser le plan briller, et qui rappelle l'adage
de Bresson : "Modèle. L'étincelle attrapée dans sa prunelle
donne signification à toute sa personne." (13)
On suit son regard qui se pose sur un type, debout (on
ne voit pas ce qu'il fait) et qui va s'asseoir à un
banc. La caméra revient une derrière fois, recule un
peu, et Nana observe un court moment Raoul et Yvette
autour d'une machine à boules. La chanson se termine
et le film reprend son cours, de là où il s'était interrompu
ou... suspendu plutôt. La suite de la scène est surprenante
et mérite que l'on s'y attarde un instant.
Raoul
va aller interroger Nana pour savoir, en l'insultant,
si "c'est une poufiasse ou une femme du monde. Si elle
s'énerve, c'est que c'est une poufiasse, si elle rit,
c'est que c'est une femme du monde." Il s'installe à
ses côtés bien qu'on ne le voit jamais dans le plan.
La caméra est toute entière tournée vers Nana, enregistrant
la moindre expression. De hagarde au début, à pensive,
elle finit par s'esclaffer de rire et ses yeux s'emplissent
d'une innocence rieuse et intriguée. Raoul quitte la
table. Elle entrouvre le cahier de ce dernier où sont
inscrits les noms des prostituées. À ce moment précis
on entend une rafale de mitraillette. En plan moyen,
on l'observe, très grave. À la seconde rafale, elle
se lève, enfile en vitesse son manteau, et court dans
la rue. Encore, ici, sans surcharger, elle livre en
quelques traits précis un portrait complet et profond
de vérité. Godard, d'ailleurs, compara sa démarche dans
Vivre sa Vie à celle d'un peintre de l'épure.
Vivre
sa Vie est un film réalsite, et un moment extrêmement
irréaliste. C'est très schématique : quelques traits
soulignés, quelques principes fondamentaux. Je pensais
affronter mes personnages de façon frontale, comme
dans les tableaux de Matisse ou de Braque, alors la
caméra est toujours droite. (14)
Filiation,
intertexte, reconquête
Cette
question de la filiation entre la peinture et le cinéma
est importante il me semble, parce que c'est souvent
par rapport à des peintures, ou des récits (la nouvelle
de Poe) où il en est question, que Karina est présentée.
Dans Pierrot le fou, on retrouve Marianne, au
tout début, endormie sous un tableau représentant une
fille qui dort. Dans Bande à Part, Odile s'appuie
contre un mur, et sur ce mur est posé un petit tableau
ovale. Outre les comparaisons avec le gris Vélasquez
et le gris Renoir dans Le Petit Soldat, il serait
inconvenable de ne pas rappeler le nom du personnage
de Karina dans Pierrot le Fou : Marianne (Godard
prend la peine de nous rappeler qu'il est le prénom
de la petite-fille d'Auguste Renoir).
La
filiation Karina-Marianne-Renoir vaut la peine que nous
en suivions la trace, puisqu'elle éclaire bien la relation
que Godard entretient avec l'art pictural dans son cinéma.
À la suite de la conversation entre Marianne et Pierrot
(Belmondo) dans la voiture, on entend, en voix-off,
la voix du narrateur qui prononce tout simplement : "Marianne
Renoir". Deux images se succèdent alors : la première
est un gros-plan de Karina, démaquillée, en peignoir,
prise sur le vif. La seconde est un portrait de Marianne
Renoir, auquel se superpose la voix de Belmondo-Narrateur.
On entend alors une une petite ritournelle sur la bande-son :
"C'que t'es belle, ma Pépé, c'que t'es belle..." L'expression
de Marianne (Karina) se rembrunit un peu et on l'entend
murmurer d'une voix assurée pour elle-même : "On verra
bien..."
Pourquoi
avoir choisi Marianne Renoir ? Comme toujours chez Godard,
ce choix n'est pas superficiel. Il est lié d'entrée
de jeu, à un certains nombre de partis pris chromatiques
dans le film. Les compositions lumineuses semblent à
plus d'un moment droit tirées d'une pallette de couleurs
impressionistes. Qui plus est, en optant pour la filiation
avec Renoir, plutôt que du côté de Manet ou de Cézanne,
Godard parvient à se situer à la fois du côté de la
peinture (Auguste Renoir) et du cinéma (Jean Renoir).
On voit ainsi apparaître une relation triangulaire qui
aurait comme point d'articulation Marianne-Karina, en
tant que modèle du peintre-cinéaste. Godard se situe
donc comme double-héritier d'une tradition picturale
et cinématographique.
Marianne
Renoir n'est pas le seul nom qui construit de telles
filiations avec Anna Karina. On peut en trouver, discrètes
ou explicites dans tous ses films. Dans Une Femme
est une Femme, le rôle que défend Karina
appelle à des parallèles avec les stars des comédies
musicales hollywoodiennes ou des triangles amoureux
de Lubitsch. Dans Vivre sa Vie apparaît un autre
réseau où apparaissent les noms de Liz Taylor, Louise
Brooks, Renée Falconetti, ainsi qu'à Nana dans le roman
Zola. Il apparaît à l'évidence que les lignes de rencontre
sont multiples et inépuisables. Dans Bande à Part,
on lui dit qu'elle ressemble à un personnage de roman ;
dans Le Petit Soldat on la décrit droit sortie
d'un récit de Giraudoux ; dans Alphaville elle
est associée aux vers d'Éluard ("Tes yeux sont revenus
d'un pays arbitraire/Où nul n'a jamais su ce que c'est
qu'un regard"), etc. etc.
À
la manière de Swann devant Odette, dans Un amour
de Swann, Godard ne peut se retenir de faire des
associations, et c'est à travers ces rapprochements,
parfois inusités, que le personnage accède au rang de
symbole, d'idée. Il faut bien comprendre, encore une
fois, que cette ascension ne se fait pas au prix de
la vie du personnage, qui serait flouée sous la vague
de l'idée. Malgré cette triple filiation avec Taylor
(la photo épinglée sur le mur), Louise Brooks (sa coupe
de cheveux, un destin comparable à celui de Lulu
dans le film de Pabst) et Falconetti (Nana assiste à
une projection de La Passion de Jeanne d'Arc
de Dreyer), on ne perd pas le personnage de vue. En
d'autres mots, elle ne fait pas que renvoyer à
: elle se constitue à partir de. À titre d'exemple,
observons un aspect de cette triade, à savoir la relation
et le parallèle qui établit à partir de Jeanne d'Arc
(Renée Falconetti).
Nana
est au cinéma avec un type qui l'indiffère un peu. Dans
le noir, elle est d'abord éclairée de profil, logée
au bas, distante, à droite de l'écran. Le type met sa
main autour de son épaule. Nana regarde cette main,
brusquement, avec une sorte de mépris. Aussitôt après,
Godard insert des images tirées du film de Dreyer. Toute
la séquence est en silence. Le film adopte, à cet instant
et comme il le fera plus tard, la convention du cinéma
muet. Seul le visage blanc et assombri de Nana, à deux
reprises, se découpant sur le noir de la salle, s'immiscera
aux segments du film (soigneusement remontés par Godard).
La première fois, on voit, dans l'ordre, Falconetti,
Karina, puis Artaud (ce dernier vient préparer Jeanne
au bûcher). Le visage de Nana, dans cet insert, est
légèrement décalé à la gauche de l'écran, alors que
la seconde fois, en un plan un peu plus rapproché, il
sera décadré vers la droite. Dans la seconde transition
vers Nana, on passe directement d'Artaud à Nana en contre-champ.
Ainsi, si le premier plan installe le rapprochement
dans le plan avec Falconetti, le second la positionne
à la place de la personne interrogée. Ceci permet
de saisir le jeu d'identification et de filiation qui
se joue dans cette scèneé Notons aussi que quelques
scènes plus tard, c'est Nana qui subira un interrogatoire.
Nana,
on peut l'avancer, trouvera son salut, comme Jeanne,
dans la mort, et il n'est pas innocent non plus que
Vivre sa Vie ait été divisé en douze chapitres,
semblables aux différentes étapes de la Passion du Christ,
et rejoigne, par ce détour, la Passion de Jeanne
D'Arc. Par ailleurs, sous plusieurs formes, le blanc
et le noir, les cadrages, les passages muets permettent
un rapprochement avec le chef d'œuvre de Dreyer. Tout
au long du film, on peut reconnaître une passion marquée
pour un décentrage, un décadrage analogue au film de
Dreyer. À la manière, encore une fois, d'un peintre,
qui pense le cadre et ses limites, Godard, en invitant
certains découpages tirés de La Passion de Jeanne
d'Arc - ces gros-plans de Nana contre un mur tout
à fait blanc, son visage morcelé par les côtés du cadre
- parvient à faire déborder le cadre, physiquement et
métaphoriquement. Le plan et ce qu'il contient sont
contenus dans le cadre, tout en l'excédant, soit par
un corps qui se prolonge dans le hors-champ, soit parce
que le plan se situe en tant que prolongement historique
d'un autre moment du cinéma. L'actrice rejoint la suite
des renvois puisque c'est à partir de ce point d'aboutissement
de toutes ces lignes de convergence que son jeu s'élabore
et se construit à même la matière dont elle est constituée.
L'actrice impose une forme au-delà des renvois qui la
positionnent dans l'économie mesurée des citations godardiennes.
À aucun moment ces figures citées ne s'offrent-elles
sous le mode de la simple distanciation : elles construisent
et confirment notre attachement pour le personnage.
Il semble aussi que c'est toujours dans une certaine
forme d'intimité que nous rencontrons Karina dans les
films de Godard, peu importe les détours historiques
et citationnels qu'il prend, et que nous sommes en mesure
de partager avec elle ces moments.
Le
corps en performance
Ces
moments ne sont pas si différents, d'autre part, aux
prestations, aux performances/spectacles, au sens strict,
qu'elle livre dans les films. Que ce soit un morceau
de chorégraphie (Bande à Part, Une Femme est
une Femme), une section de dialogue chantée (Pierrot
le Fou), la récitation d'un poème (Bande à Part,
Alphaville), s'il y a distanciation sur le plan
diégétique, elle n'affecte en rien l'adhésion à l'actrice.
Il serait même possible de dire que c'est souvent au
moment où l'on décroche du récit que l'on s'accroche
le plus à elle. Il suffit de penser aux bondissements
enfantins de Véronika dans Le Petit Soldat et
des chorégraphies de Bande à Part et de Vivre
sa Vie, pour sentir toute la joie de son être-là,
à faire cela. Ce sont, comme le dit si bien Godard,
"des moments physiques, des moments de vacances, où
il n'y a pas de problèmes, où s'il y en a, ils se déroulent
normalement." (15) Les films de
Godard, particulièrement ceux de la première époque,
sont traversés par de tels moments innocents et naïfs,
et Karina a souvent été appelée à y jouer un rôle déterminant.
Godard exige de ses comédiens, il est vrai, une grande
habilité, une capacité à manier plusieurs champs d'action,
et de les exécuter avec grand naturel. Et c'est à cette
spontanéïté dans et à travers la théâtre, que Karina
est saisissante, précisément parce qu'elle se donne
entièrement à ce bonheur ludique du spectacle.
C'est
souvent à travers ces performances que le personnage
- je pense surtout à Odile dans Bande à Part
- reconquièrent une forme de liberté, une voix authentique.
Il suffit de comparer deux moments de la scène dans
le métro, avec Arthur (Claude Brasseur). Dans le premier
segment, ses yeux sont emplis de terreur, son corps
timide se referme sur celui d'Arthur. Mais aussitôt
qu'elle commence à réciter le poème d'Aragon, sa voix
s'emplit d'une douce force, d'une assurance, son visage
s'empreint d'une profonde et magestueuse humilité. La
même transition se produit dans le café, après le numéro
de danse. Arthur et Frantz (Sami Frey) ont quitté la
piste et Odile danse, insouciante et emportée, jusqu'au
moment où elle s'immobilise et qu'elle demande "Où est
passé Arthur ?" Il est fascinant de constater, dans son
geste et sa posture, à ce moment précis, comment elle
parvient à réintégrer le corps Odile, de là où,
durant le pas chorégraphié, toutes ses inhibitions s'étaient
levées.
Ces
transitions, ces passages d'un corps à l'autre, on en
retrouve une grande quantité dans Alphaville :
Anna Karina (Natacha Van Braun) passe d'un corps rigide,
composé de gestes statiques et saccadés, à une reconquête
graduelle d'une démarche plus souple, des gestes naturels.
Des mots nouveaux culbutent et bégaient dans
sa bouche, comme si elle les prononçait pour la première
fois... Toutes ces transitions, ces ruptures de style,
ces cassures de pose, en somme, sont des preuves éloquentes
d'un contrôle absolu et, à la fois d'une capacité géniale
à l'abandon. Ces deux traits caractérisent à mes yeux
les performances de Karina dans les films de Godard.
"Je
sais à quoi tu penses."
Dans
les Histoire(s) du cinéma, Godard consacre une
séquence importante à Manet et au début de la peinture
moderne qui coïncide, dans son esprit, aux débuts du
"cinématographe", c'est-à-dire à l'apparition de "formes
qui cheminent vers la parole". On passerait, avec Manet,
du mystère de l'intériorité ("la réalité intérieure
restait plus sensible que le cosmos"), à une expression
extériorisée ("le monde intérieur a rejoint le cosmos").
Ces
deux pôles sont représentés par deux énoncés : "Devine
à quoi je pense", caractérise pour Godard les femmes
de Vermeer, Vinci et Corot, alors que toutes les femmede
Manet semble dire : "Je sais à quoi tu penses".
C'est que, pour Godard, l'expression au cinéma n'est
jamais donnée en soi, elle naît de la rencontre de plusieurs
plans, de plusieurs images, de la conjonction de plusieurs
niveaux discursifs et sensoriels. Très tôt, dans l'œuvre
de Godard, on retrouve cette idée que le cinéma prolonge
et complète la visée moderne en peinture. Ce fait n'est
pas négligeable si nous considérons la place que Godard
réserve à ses comédien-nes et au rôle qu'il leur donne
dans son discours filmique. Force est de constater qu'il
est impossible de séparer le travail des comédiens chez
Godard de toute une conception que ce dernier se fait
de l'art et, plus spécifiquement, de l'expression au
cinéma. Cette expression est conditionnée, toujours
organisée dans un cadre formel et conceptuel qui lui
permet, en retour, d'atteindre à une pureté impure(i.e.
contaminée par toute une tradition cinématographique,
picturale, etc.) de l'émotion. Si les personnages de
Godard se demandent constamment et sous de multiples
formes "J'aimerai bien savoir à quoi tu penses...",
par la pose et la contenance, à certains moments, on
peut entendre vibrer sur le visage de ces comédien-nes
: "Je sais à quoi tu penses".
Karina,
dans cet univers, par sa posture, pose et se pose pour
nous avec toute l'élégance, la grâce, la fragilité,
la naïveté de la splendeur. Et puisqu'il s'est agit
ici de saisir la différence qui constitue cette splendeur,
nous en avons décliné quelques modalités (picturales,
référentielles, perfomatrices). Nous avons tenté de
démonter ce qui se montre, le plus humblement, puisque
c'est toujours dans la co-présence de l'écran et de
notre regard que ce je ne sais quoi peut transiter :
il n'est pas fait de mots, bien que ce ne soit que par
et à travers les mots que la tâche d'en savoir et d'en
comprendre plus peut s'incarner.
Notes
:
1)
Godard, Jean-Luc, Trois mille heures de cinéma", in
Godard par Godard, Paris : Cahiers du cinéma,
1998, p.292.
2) "As a thing of art nothing could be more admirable
than the painting itself". Poe, Edgar Allan. "The Oval
Portrait" The Complete Works of Edgar Allan Poe vol.4,
New York : AMS Press, 1965, p.247.
3) "And he would not see that the tints which
he spread on the canvas were drawn from the cheeks of
her who sat beside him." Ibid. p. 248.
4) Testa, Bart. "Un Certain Regard : Characterization
in the First years of the French New Wave". Making
Visible the Invisible, ed. Carole Zucker, Metuchen,
N.J. & London : Scarecrow Press, 1990, p.125.
5) Jean-Luc Godard. Interview. "Interview with
Jean-Luc Godard". Avec Jean Collet. Jean-Luc Godard,
op.cit. p. 147.
6) "I make movies as though I'm living a day
of my life. No one imporvises their life - at least
I never have. Even in living you don't improvise completely".
Jean-Luc Godard. "Jean-Luc Godard : No difference between
Life and Cinema". Avec Gene Youngblood (1968). Jean
Luc Godard : Interviews Ed. David Serritt, Jackson :
University Press of Mississipi, 1998, p.33.
7) Jean-Luc Godard. Interview. "Excerpt from
an interview with Richard Grenier and Jean-Luc Godard".
Avec Richard Grenier. Jean-Luc Godard. Op.Cit.
p. 251.
8) Anna Karina. Interview. "Entretien avec Anna
Karina". Avec Thierry Jousse. Cahiers du Cinéma.
Numéro Spécial Jean-Luc Godard (1990) : p.17.
9) Anna Karina. "Elle est actrice, elle est femme,
et pourtant… elle tourne". Avec Ginette Charest et André
Leroux. Cinéma Québec, 3.3 (nov.déc.73) : p.33.
10) Ibid. p.14.
11) La relation entre l'intervieweur et l'interviewé
a marqué depuis le début les relations entre Godard
et ses acteurs-trices, que ce soit de façon directe
ou indirecte. "My position with regards [to actors]
has always been somewhat like the interviewer and the
interviewed - I run behind someone and ask him something.
At the same time it is I who have organized the race"
Cité dans : Jean-Luc Godard. Interview. "An Interview
with Jean-Luc Godard". Avec les Cahiers du Cinéma. Trad.
Rose Kaplin. Jean-Luc Godard Op.Cit. p.105.
12) Jean-Luc Godard. Interview. "Jean-Luc Godard :
No difference between Life and Cinema". Avec Gene Youngblood
(1968). Op.Cit. p.33.
13) Bresson, Robert. Notes sur le Cinématographe,
Paris : Gallimard, p. 92.
14) Jean-Luc Godard. Interview. "Jean-Luc Godard
and Vivre sa Vie". Avec Tom Milne (1962). Op.Cit.,
p.8.
15) Jean-Luc Godard. Interview. "Conversation
avec Jean-Luc Godard". Avec Jacques Bensimon, Christian
Rasselet et Pierre Théberge. Objectif 65, 33
(août septembre 1965) : p.10.
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