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Notes pour un bref historique
des Rendez-vous du cinéma québécois
UNE CORRIDA QUÉBÉCOISE
par
Réal
La Rochelle
2002,
avril 22
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L'histoire
somme toutes assez jeune des Rendez-vous du cinéma
québécois, qui n'ont que 20 ans, n'est
pas moins facile à esquisser que celle des jeunes
gens. Elle témoigne du parcours d'une sorte d'ado
merveilleux qui a grandi en vitesse et produit sa crise
de croissance en 1999.
Ce
soubresaut fin de siècle s'est même permis
de ressembler à une espagnolade. Une inattendue
corrida fit entendre les trompettes jouets d'une mise
à mort. Métaphorique, bien sûr,
puisqu'il n'y avait ni bête à abattre,
ni torero star, ni foule en délire assoiffée
de sang. A côté de cela, le Taureau
de Clément Perron est une vraie tragédie
; la crise des Rendez-vous ressemblait plutôt
à une mise en scène de folklore espagnolo-québécois
à la Chiquita Tétreault, comme dirait
Denise Filiatrault.
A
cause de 1999, toutefois, deux phases ont émergé
dans l'historiographie de ce festival. La première,
la plus longue, commença en 1982 pour se terminer
en 1999, au moment où, du sein même de
son conseil d'administration, était créée
La Soirée des Jutra, spectacle télé
proto-hollywoodien. Parallèlement à ce
show, les Rendez-vous ont survécu depuis
trois ans, non sans égratignures (deux directions
en deux ans - Renée Roy et Ségolène
Roederer - les rumeurs persistantes qui donnent l'événement
mort), pour en arriver aujourd'hui à leur anniversaire
du vingtième.
Je voudrais m'attacher surtout à la première
phase, la plus déterminante et la plus incrustée
dans l'histoire du cinéma québécois.
Un premier bilan, traversé d'images contrastées,
pourrait servir d'éclairage à ce gilles-carlien
petit "coup d'Etat" de 1999, qui a conduit
à la démission très médiatisée
de Michel Coulombe (son directeur depuis 14 ans) et
à la mise en onde de La Grande Nuit du cinéma
(les Jutra) sur nos petits écrans.
Vue
rétrospective contradictoire, à l'instar
de ce cinéma qu'annuellement les Rendez-vous
rassemblent, diffusent, nomment, interrogent. Un cinéma
certes en croissance marquée, mais perpétuellement
partagé entre, d'une part, ses visées
de modeste et indépendante cinématographie
des "auteurs" et de l'expression socio-culturelle
plus personnelle ; d'autre part, ses ambitions de compétition
nationale et internationale ainsi que ses rêves
d'"oscarisations" possibles, générés
par ce que l'on a nommé le "cinéma
des producteurs et des PME audiovisuelles".
Projeter,
réfléchir
Les Rendez-vous d'automne du cinéma québécois
sont donc passionnément nés, en 1982,
sous la direction de Renée Roy, en soufflant
sur les braises encore tièdes des "Semaines
du cinéma québécois" (1973-1980).
La Cinémathèque québécoise
parraina d'entrée de jeu ce modeste événement
qui devait, l'année suivante en 1983, sous la
direction de Louise Carré, voir naître
la corporation formelle des Rendez-vous, formée
d'individus seulement, non de représentants officiels
des secteurs privés et publics du cinéma.
Sous la gouverne de la cinéaste, deux éditions
en 1983 et 1985 (on est passé de l'automne à
l'hiver suivant). Dès lors, se constitua l'événement-festival
qui devait, à partir de 1986, devenir les grandes
retrouvailles annuelles du cinéma québécois,
présidées par l'enthousiasme successif
de Werner Nold, Monique Mercure, Luce Guilbault, Denys
Arcand, Jean-Claude Labrecque, Louise Marleau, Roger
Frappier et Louise Portal.
Dès
les premiers accords de cette sonate d'automne (devenue
symphonie hivernale à partir de 1985), les paramètres
éditoriaux de la fiesta furent apparents et d'avenante
simplicité. La Cinémathèque en
fut l'hôte principal et la marraine indéfectible,
intégrant ainsi à sa mission de diffusion
une rencontre annuelle (5 jours, bientôt 10) vite
apparue comme une défense et une illustration
du cinéma québécois. Par ailleurs,
cette réunion au style bon enfant et à
l'allure bohème de Quartier Latin fut toujours
convoquée, pour l'essentiel, dans le but de permettre
à la fois de regarder ce cinéma-miroir
et d'accorder au cru de l'année un temps de réflexion
après dégustation.
A
partir de 1986, les Rendez-vous prirent leur
vitesse de croisière sous la houlette de Michel
Coulombe. Arrimées désormais à
l'infrastructure de l'Association des cinémas
parallèles, ces rencontres devinrent - à
l'instar des rituels de famille à Noël ou
aux mariages - l'occasion de bruyantes embrassades tout
autant que de chicanes de clans, de distribution de
cadeaux et de débats interminables sur le peu
d'aide accordé à ce cinéma, sur
l'insignifiance des politiques étatiques en matière
de culture et de piètre soutien à la créativité
brimée. Ces fameux débats annuels, toujours
redondants, toujours avortés (aux yeux de plusieurs),
devinrent la cérémonie répétitive
d'un mur des lamentations, à la fois tout aussi
stérile qu'indispensable. Ils n'en révélaient
pas moins le nud gordien de notre drôle
de petite industrie perpétuellement subventionnée,
cette curieuse entité parentale nourricière
qu'il faut tout à la fois séduire, provoquer,
insulter, dénoncer, cajoler et condamner. Les
Rendez-vous, lors de ces débats récurrents,
tiraient le divan de l'oedipe du cinéma québécois.
Côté
jardin, fleurissaient les cadeaux et les prix. On ne
s'en souvient plus aujourd'hui mais, dès 1983,
furent inventés les "Prix de la meilleure
critique", puis les prix décernés
par l'Association de la critique. On en a perdu la mémoire
tellement est maintenant décriée cette
profession, devenue honteuse et rangée sous le
boisseau. Plus importants sans doute, les prix aux métiers
moins célébrés de la profession
(que la réalisation et la production) : photographes
de plateau, comédiens, ainsi que les prix pour
la vidéo. Des hommages aussi, entre autres à
Gilles Groulx, Michel Brault, Rock Demers, Anne Claire
Poirier, Denys Arcand, Gilles Carles, Frédéric
Back, Jean-Claude Labrecque, Francis Mankiewicz, Esther
Valiquette, Jean Pierre Lefebvre, Jacques Gagné,
Pierre Perrault, Jacques Giraldeau, Jean-Claude Lauzon,
Dédé Fortin. Des événements
spéciaux : ateliers pour enfants, 50 ans de l'ONF,
100 ans de cinéma, 50 ans de la Sarteq, les anniversaires
de Vidéo-Femmes, de la Coop Vidéo, du
Vidéographe ; des lancements de livres, la publication
d'une première discographie du cinéma
québécois, des expositions de photos et
d'affiches...
Le
fantôme de la liberté documentaire
Les Rendez-vous se sont vite avérés
être l'unique lieu de tant de films orphelins,
délaissés par les salles et la télévision.
Les documentaires en particulier, placés souvent
en ouverture (un des meilleurs et très fréquenté
débat, en 1983, porta d'ailleurs sur ce thème),
mais aussi les courts et moyens métrages d'expérimentation
et d'animation, plus tard les vidéos. Les programmes,
qui visaient à montrer toutes les sortes de films
sans discrimination aucune, se trouvèrent donc
à privilégier le cinéma "magané",
non en lui-même puisqu'on y trouve quelques-uns
des meilleurs films de notre histoire, mais par le système
industriel et commercial de l'audiovisuel.
Du
même souffle, en programmant en parallèle
les films de plus grande visibilité, les Rendez-vous
se distinguèrent en offrant chaque année
la vitrine d'un cru "dans toutes ses tendances
et sa diversité" (Richard Guay). Néanmoins,
face à ce miroir révélateur, le
volet analyse et réflexion clopinait ou faisait
du surface. Décidément, le milieu du cinéma
québécois, créateurs et public
confondus, n'avait pas la main à l'examen et
à l'autocritique. Il fut toujours désespérément
inutile d'échanger sur les pratiques et leurs
valeurs. C'est alors que Louise Carré concocta,
à partir de 1985, une idée intéressante
et porteuse qui devait durer jusqu'en 1996: inviter
un groupe d'observateurs étrangers (comprenant
des personnalités québécoises hors
du milieu du cinéma) pour regarder et réfléchir.
Ce furent là nos chouettes de Minerve à
qui l'on confia la tâche de philosopher à
notre place. Chaque année, ce panel produisait
son bilan et osait parfois une critique-scalpel que
le milieu semblait incapable de générer.
Ce succédèrent ainsi à la barre,
entre autres : Alain Tanner, Alain Bergala, Carmel Dumas,
Yvette Biro, Luc Moullet, Henry Welsh, Ignacio Ramonet,
Dominique Noguez, Nouri Bouzid, Elliot Stein, Ian Lockerbie,
Peter Harcourt, Claude Ménard, Yves Beauchemin,
Bernard Arcand... En 1997, la tribune ne fut confiée
qu'à des québécois (Louise Vandelac,
Jacques Dufresne, Dany Laferrière), idem
en 1998. L'année suivante, signe de crise, les
débats furent annulés pendant que l'événement
ratatinait de 10 à 7 jours.
Intermède
des irritants
Les Rendez-vous ont toujours traîné
leur lot de ces irritants, ainsi nommés par le
jargon diplomatique. Normal, dira-t-on, mais surtout
symptomatique de malaises chroniques. Le film québécois
anglophone, par exemple, dont on revendiqua à
juste titre le sous-titrage ou le doublage en français
pour accepter son inscription dans les programmes. Ce
qui, faute de fonds de l'ONF ou des aides gouvernementales
pour les traductions, fit quelques victimes objectives.
A noter : quand le cinéaste Bachar Chbib fit
son sit-in, ce ne sont pas les Rendez-vous
qu'il dénonçait, mais les politiques de
la SGF (Société générale
de financement du Québec).
La
télévision et la vidéo furent un
autre sujet de longs débats quintessenciels.
A mon sens, se profilait derrière ce malaise
un fond de puritanisme quasi mystique pour le format
pellicule, qui conduisait paradoxalement à privilégier
un support matériel plutôt que l'écriture
et la stylistique filmiques. Ici encore, l'oedipe finit
par tuer ce qu'il aime, ou jeter le bébé
avec l'eau du bain. Je garde de ce difficile accouchement
de l'électro-magnétique aux Rendez-vous
ce souvenir d'un racoin du hall de la Cinémathèque
où l'on visionnait "sur demande", et
sur des moniteurs, les vidéos du programme qui
n'avaient pas encore droit à la projection en
salle. Ou encore ce programme de l988, où l'on
publia les réponses de cinéastes à
la question "Aimez-vous la télévision
?", textes d'anthologie qui restent comme une sorte
de "Bouvard et Pécuchet" de notre milieu
cinématographique.
Et
puis, que dire de cette sorte de plan Marshall culturel,
"d'aide étrangère" à
l'analyse et à la critique de nos divers crus
annuels ? Ils furent à la fois bienfait, nécessité
et contrainte, témoignant du malaise récurrent
et de la difficulté de générer
ici un débat objectif et serein, capable de s'élever
une heure ou deux au-dessus des intérêts
protectionnistes et des façades de conventions
de l'"empire du milieu". Situation aujourd'hui
encore irrésolue, devant laquelle ne peut que
ressurgir, en désespoir de cause, l'énoncé
tranchant de Molière : "Voilà pourquoi
votre fille est muette !" . Dans le même
ordre d'idée, plusieurs ne gardent pas un très
bon souvenir du malaise provoqué, en 1997, par
la sélection de films de Suisse romande, cinématographie
"étrangère". N'oublions pas
qu'en 1980 aussi, l'ancêtre de La Semaine du
cinéma québécois avait suscité
le même problème en offrant des "films
étrangers" en parallèle à
"notre cru".
Une
théorie des vases communicants
Ce que ces irritants et ses malaises dénotent,
en bout de piste, c'est la contradiction de fond d'une
cinématographie entêtée d'indépendance
mais toujours obligatoirement subventionnée par
les deux paliers gouvernementaux, tutelle indéracinable
de la production culturelle au Québec.
Dans
cette optique, la crise de 1998-99 n'est que la manifestation
exacerbée de cette contradiction. Cette crise
est moins celle d'un conflit de personnalités
que la mise à jour des politiques étatiques
de subvention. Je crois que, pour expliquer sa démission,
Michel Coulombe était justifié de dénoncer
publiquement le nud de contradictions de la SODEC.
Bien sûr, cette démission spectaculaire
du directeur des Rendez-vous a pu paraître
surprenante et relevant davantage du conflit de personnalités.
La succession des événements n'aidait
en rien à la compréhension du problème.
Dès 1998 en effet, toute la direction des Rendez-vous
annonçait avec fierté la mise sur pied
de la Nuit des Jutra et son arrimage complémentaire
avec les Rendez-vous. La nouvelle entité
fut même louangée officiellement dans le
programme de 1999, quelques jours à peine avant
l'explosion de la démission de Coulombe, alors
qu'on vit les géniteurs de la soirée télévisée
contempler un enfant qui avait déjà l'air,
même bébé, de souhaiter la mort
de son père. Pourtant, le feu couvait déjà
avant l'ouverture du festival, et la conférence
de presse des "derniers Rendez-vous du millénaire"
avait vu émerger, en annexe, une déclaration
lue par Jeanne Crépeau, qui avait dans sa mire
la Grande Nuit du cinéma. Les fissures
apparurent alors, la démission du directeur officieusement
annoncée. Luc Perreault note alors l'inquiétude
des cinéastes récalcitrants : "Ils
craignent que les pouvoirs publics, face à la
nécessité de soutenir deux manifestations,
tranchent un jour en faveur de la Grande Nuit, ce qui
sonnerait le glas des Rendez-vous..." (La
Presse, 3 février 1999).
Le
5 février, Hélène Buzzetti du Devoir
va plus loin : "Roger Frappier aurait-il sabordé
les Rendez-vous du cinéma dont il est
lui-même le président en fondant la Soirée
des Jutra à laquelle il tient tant ?"
[...] "M. Coulombe n'a pas hésité
à laisser la cinéaste Jeanne Crépeau
lire au micro une pétition intitulée "Les
Rendez-vous du cinéma québécois
menacés par la Grande Nuit". Cette fois-là,
il apparut que "votre fille n'était plus
muette".
S'il
est vrai que c'est toujours au moyen des personnes que
se matérialisent les subventions d'Etat, il n'en
reste pas moins que ce sont ces politiques qui déterminent
pour l'essentiel le sort et l'allure des productions-diffusions
de la cinématographie québécoise.
Depuis un certain nombre d'années, les habitudes
subventionnaires semblent avoir fait leur lit d'un soutien
plus marqué et plus médiatiquement visible
à une industrie moins confidentielle, disons
"plus chromée". Ce que, à sa
manière, révélait candidement Roger
Frappier en 1998, que cite Marc Cassivi dans Le Devoir
: "Le nom des Jutra est venu tout naturellement.
Au début, nous cherchions des prénoms
en "ar", comme Oscar ou César..."
Frappier connaît à fond les contradictions
du cinéma québécois depuis plus
de trente ans. Il est fort bien capable, en une seule
petite phrase, de les résumer toutes, de révéler
leurs symptômes de crise de famille en même
temps que de désigner l'avenue de sa résolution.
Passé la chicane et la tempête du verre
d'eau, les Rendez-vous et la Soirée
des Jutra cohabitent toujours, comme les jeunes
gens habitant encore chez leurs parents, "ni avec
toi ni sans toi". La fête des 20 ans a maintenant
sonné. Tous semblent contents au bout du compte.
Après la grande nuit, demain il fera jour...
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