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"La mort au travail"
L'épreuve de la mort au cinéma (II)
par
André
Habib
août 2002
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Qu'en
est-il de la mort actuelle ? Celle, accidentelle ou
non, que le direct télévisuel ou cinématographique
capte au moment où elle passe. Nous savons que
c'est cette mort actuelle que le spectateur de fiction,
même s'il la recherche, ne pourrait jamais accepter
dans les cadres de la fiction. Bien que ce soit ce qu'elle
tient dans son pouvoir propre, nous avons aussi montré
qu'elle représente la limite de ce pouvoir-même.
Est-ce pour cette raison qu'Oshima a pu avancer que
tout réalisateur de film rêvait secrètement
d'enregistrer la mort véritable d'un individu,
transgressant la limite de sa figurabilité (toujours
politique pour le cinéaste japonais), exposant
les tabous qui lui sont liés, et réalisant
cet impossible, possible seul au cinéma (16).
Ce ne sont pas tous les réalisateurs qui partagent
la même certitude qu'Oshima. Il est toutefois
évident que la mort, si elle n'est pas fantasmée,
pose toujours problème, tant pour le cinéaste
que le spectateur.
On
sait l'attrait des snuff movies, où la
mort véritable est filmée, mais il existe,
en circulation plus libre, et à travers l'histoire,
une panoplie d'exemples documentaires de morts, humaines
ou animales, filmées. Le Sang des bêtes,
Gimme Shelter, spectacles de tauromachie, bonzes
tibétains s'incendiant, éloctrocution
d'un éléphant (capté par les caméras
d'Edison au début du siècle), sans oublier,
la plus connue, La Mort de Kennedy, nous montrent
une mort se déroulant effectivement sous nos
yeux. La mort des bêtes est souvent plus ostentatoire,
moins voilée. Celles des hommes, doit être
remarquée, souvent par un iris, un ralenti, un
commentaire, comme s'il s'agissait de bien la localiser,
dans l'espace et le temps.
À propos d'un film de Pierre Braunberger sur
la tauromachie, monté par une certaine Myriam,
André Bazin s'était posé la question
de la représentation, à l'écran,
de la mort. Ce qui distingue pour lui le théâtre
de la corrida filmée, c'est que la corrida entretient
avec le cinéma un lieu commun : la mort, spécificité
propre au cinéma, qui peut filmer ce passage
indéfinissable, et qui constitue le "noyau
métaphysique" de la corrida.
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Le
cinéma possède, selon Bazin, deux qualités
fondamentales eu égard au temps : la capacité
de la capter, la possibilité de la répéter
: "Je ne puis répéter un instant
de ma vie, mais l'un quelconque de ces instants le cinéma
peut le répéter indéfiniment devant
moi.(17)" Ce redoublement
ontologique du temps, d'un temps qui a été
(celui de son enregistrement) dans un temps qui est
(celui de la projection), notre esprit s'en accommode,
comme s'il assistait à une "réplique
objective de la mémoire". Mais pour Bazin,
il est deux instants impénétrables, dont
la représentation la rend aussitôt obscène
: le sexe et la mort. C'est que l'instant de la mort
est ce "moment unique", l'instant radicalement
différent, qui annule toutes les différences
entre les instants de notre vie. Il y a, à ce
moment, passage d'un instant de la vie à un instant
de la mort qui lui est, en même temps, le plus
intime et le plus étranger. La jouissance sexuelle,
dans un tout autre ordre - bien que nous l'appelions
la petite mort - est un point d'absence, et,
comme la mort, "la négation absolue du temps
objectif : l'instant qualitatif à l'état
pur" (18). L'obscénité,
dans les deux cas, consiste en une violation profonde
de la nature de l'expérience, morale ou, comme
dans la mort, métaphysique. L'obscénité
bazinienne n'est pas l'abjection rivettienne. L'abjection
est liée à une sur-esthétisation,
l'obscénité est une restriction, morale
ou ontologique. En ce qui à trait à la
mort, elle procède d'un fait très simple
: "On ne meurt pas deux fois.(19)"
Le moment de la mort, est le seul moment inaliénable
et la contradiction que représente sa répétition,
est un viol. Il est toujours possible de reprendre la
scène où Pina meurt, dans Roma Operte,
où la scène des marins jetés à
l'eau, dans Paisà. Il n'est pas possible
de répéter, effectivement, la mort du
torero, sans trahir ou transformer cette radicalité.
Le
réalisme éthique de Bazin n'est pas limité
à une préservation de l'objectivité
de la caméra et de l'intégrité
du réel, c'est aussi une éthique de la
conservation du temps. L'image cinématographique
est une défense contre le temps, puisque, comme
la momie, elle le préserve en lui conférant
une "éternité matérielle".
Toute l'ontologie bazinienne est travaillée par
cette préoccupation : révéler le
réel, en le restituant le plus fidèlement,
dans son mystère et son ambiguïté,
en s'effaçant devant la "robe sans couture
du réel". Devant la mort filmée,
la contradiction temporelle éclate, puisque la
caméra enregistre mécaniquement le temps
le plus unique, le moins objectif qui soit. Il ne faudrait
pas non plus oublier que l'éthique bazinienne
est une éthique de la vie, fondée sur
le respect et la dignité. Ce que la caméra
transgresse c'est un ordre tacite de la doxa : laisser
les morts dormir en paix. À l'écran,
ce sont des morts sans sépulture ni requiem,
qui meurent "tous les après-midi",
"éternels re-morts du cinéma"
(20).
La
suite de la démonstration de Bazin est, à
la lumière de ces réflexions, paradoxale
et, en général, dans les commentaires
qui ont été faits sur ce texte, totalement
éclipsée. Pour obscène qu'elle
soit, le spectacle de la mort de la bête ou celle
du torero, serait, pour Bazin, tout de même émouvant,
aussi émouvant que l'instant réel qu'il
reproduit. En un certain sens, même, plus émouvante,
car elle multiplie la qualité du moment originel
par le contraste de sa répétition. Il
lui confère une solennité supplémentaire.
Le cinéma a donné à la mort de
Manolette une éternité matérielle
(21).
Pour
contradictoire, peut-être même ironique,
qu'elle puisse paraître, il est possible que par
sa réflexion finale, Bazin a en tête un
au-delà de l'obscénité ontologique,
une mort re-présentée, et qui, par sa
répétition, confère, à chaque
fois, un nouveau sens, voire même, élève
la mort singulière en la préservant pour
l'éternité. Le cinéma serait alors
une momie, non plus du changement, mais du mort lui-même.
Ce serait alors comme si la puissance du cinéma
pouvait racheter la profanation qu'il a effectué,
laver son obscénité dans le linceul de
l'émulsion.
Il
est, il est vrai, une qualité propre à
ces images de mort actuelle, qui, à la mesure
de leur obscénité, se dérobe toujours
pour nous, précisément parce que la qualité
particulière de cet instant du sujet, ne nous
est pas accessible. C'est parce que nous savons, par
le commentaire, par l'évidence documentaire,
que cette mort est réelle que nous croyons la
voir. Au fond, la mort réelle et la mort jouée
ne se distinguerait que par des traits extérieurs
à eux (toute la première portion du Vidéodrome
de Cronenberg repose sur cette évidence).
Dans
Paris 1900, Nicole Vedrès a monté
un événement qui avait fait sensation
à l'époque. Un tailleur excentrique s'était
confectionné un attirail savant, censé
lui permettre de voler du haut de la Tour Eiffel. Deux
caméras capturaient l'événement.
Une au sol, l'autre au haut de la Tour. Le tailleur,
après une longue hésitation, décide
de sauter. La seconde caméra a capté son
écrasement au sol, de loin. Bazin a la remarque
suivante : "Dans cette prodigieuse séquence
de l'homme-oiseau, où il paraît que le
pauvre fou prend peur et juge enfin l'absurdité
de son pari. Mais la caméra est là, qui
le fixe pour l'éternité, et dont il n'ose
finalement décevoir l'il sans âme.(22)"
Le regard impersonnel de la caméra, non interventionniste,
aurait, en quelque sorte, provoqué le
saut fatal, comme si la fonction de la caméra
avait commandé la tenue de l'événement
qu'elle était censé capturer pour l'éternité.
Mort
provoquée ou pas, il demeure que cette mort ne
possède de visibilité que par montage,
entre l'hésitation et le plongeon fatidique.
Elle se trouve toutefois voilée par la distance,
elle ne se laisse voir qu'abstraitement. Seul le savoir
confère un choc réel. Les choses ne se
passent encore pas bien différemment dans les
images d'archives d'accidents de voiture de course.
Dans Les Hommes et le sport, la voiture d'un
coursier vient s'écraser en se reversant contre
un mur. Pendant un bref instant, le bras du conducteur,
sous le véhicule, gesticule puis retombe. C'est
ce geste humain qui, sous l'amas de la carrosserie,
incarne la mort et trouble : signe visible, indubitable
pour nous qui regardons. Mais le coursier est peut-être
mort bien plus tard, à l'hôpital. Cela
apparaît tout à coup anecdotique, et n'est
pas ce qu'il y a de plus terrifiant. Ce qui nous retient,
nous point, c'est l'idée que la mort s'est passée
à cet instant où son bras retombe, comme
à l'instant de l'impact de l'homme-oiseau au
pied de la Tour Eiffel.
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L'assassinat
de Kennedy est sans doute la mort la plus fameuse, avec
celle de Lee Harvey Oswald par Jack Ruby. Là
encore il nous faut remarquer que ces morts accidentelles
appellent immédiatement le ralenti, l'arrêt
sur image, les répétitions, comme si,
au-delà de la trajectoire de la balle, il fallait
parvenir à déceler le moment exact où
la vie s'éteint. Mais cet instant se déroule
à l'intérieur, et ne peuvent être
que déduits de l'extérieur. Ces morts
écraniques inquiètent par le défi
à la visibilité qu'elle interpose, entre
le spectateur et le sujet mourant, et cette inquiétude
se déverse rapidement en curiosité morbide
puisque le moment fatal ne se représente pas.
Comme l'avançait Bill Nichols :
"Vital
signs, representations, provide us with a boundary
across which life can pass subreptitiously, but they
remain indefferent to the fate of the value we assign
or the the feelings we attach to it. Death is the
deduction or cessation of something within, unseen."
La
mort actuelle confond donc les signes de sa représentation,
elle excède la visibilité, comme l'écrit
Vivian Sobchak, puisqu'elle ne peut se lire comme un
signe extérieur, factuel, et en même temps,
ce sont de ces seuls signes que nous pouvons déduire
l'image d'une expérience qui concerne, au plus
haut point, notre devenir. La mort, pour elle-même,
se maintient toujours au seuil de l'invisibilité,
dans l'ordre de la représentation, elle ne montre
jamais son visage, puisqu'elle est le sans -visage,
qui exprime la radicalité sous-jacente à
tout visage.
Mais
reprenons notre question initiale : comment rendre la
mort ? Il est possible que les morts actuelles, telles
que celles que nous avons décrites, demeurent
en-deça d'une expérience effectivement
rendue de la mort. Quelque chose en elles échappe,
se dé-fait, repousse toute tentative de représentation,
si ce n'est celle de la curiosité morbide, ou
de la cruauté sadique. C'est très certainement
pour cette raison que Wenders, dans Nick's Movie,
n'a pas poussé plus loin son entreprise de filmer
la mort de Ray. Inutile d'un point de vue visuel, dangereuse
d'un point de vue moral, douteuse d'un point de vue
cinématographique.
Nous
disions plus tôt que le propre du cinéma
est de porter l'empreinte du temps, de son passage.
Le cinéma rend aussi compte du vieillissement,
différemment qu'aucun autre médium artistique.
Lorsque nous regardons, côte à côte,
la série d'auto-portraits peints par Rembrandt,
ce n'est pas le vieillissement du peintre qui nous happe,
mais le mûrissement de son style. Au cinéma,
et les acteurs le savent, c'est différent. Si
quelque chose de la voix, son grain, sa tonalité,
sa tessiture, peut être préservé
à travers les âges, comme l'assurance du
geste et la solidité de la démarche, le
visage, lui, ne trompe pas, malgré le regard
qui perce. Moreau, Léaud, Schygulla, ont conservé
la voix, mais le visage a été donné
au temps. C'est sur le visage que se lit la gravité
du temps, les creux qu'elle impose sur ces peaux qui
se plissent. N'est-ce pas en se regardant dans une glace
que Cocteau trouva sa superbe formule : "La mort
au travail". Le temps a beau être préservé,
"éternel", sur la pellicule, ces visages
captés par la caméra, déroulent
l'uvre du temps. C'est sur ces visages, surfaces
du temps, que le cinéma se noue le plus violemment
avec la mort.
Le
cinéma documentaire est allé le plus loin
dans son interrogation de la mort, lorsqu'il a compris
que c'était là que la mort se déroulait.
Frederick Wiseman filmant dans des hôpitaux pour
soins palliatifs, Johann van der Keuken, filmant, en
quelques plans, sa sur, une première fois
à la maison, une seconde fois juste avant de
mourir, sur son lit d'hôpital. Tous deux ont compris
qu'en laissant la pellicule ou la vidéo défiler
sur le visage, une expérience intime, non spectaculaire
de la mort, pouvait se révéler. C'est
alors la mort qui se lit dans le regard, qui tire la
peau, qui inquiète l'arcade sourcilière,
qui bruit en chuintant dans la vie.
Que
le visage entretienne un rapport avec la vie et, par
le fait même, la mort, cela s'expliquerait par
une longue tradition, en remontant jusqu'aux Grecs,
pour qui, mourir, c'est "perdre le regard".
Et les yeux, au centre du visage, ont toujours été
perçus comme le siège de l'âme.
Et cette question du visage et de la mort n'a cessé
de hanter le cinéma. C'est sur le visage de Veronika
que, dans Le Petit soldat, Bruno Forestier photographie
la mort. C'est un portrait du visage de sa femme que
le peintre, dans la nouvelle de Poe Le Portrait ovale,
reprise dans Vivre sa vie, peint, enlevant, à
chaque coup de pinceau, un morceau de la vie du modèle.
Le cinéma ne fait pas autre chose : montrer la
vie en tuant le modèle, c'est-à-dire en
lui rappelant sa mortalité. Bergman est allé
le plus loin dans cette voie, lui qui n'a eu, au fond,
que deux sujets : le visage et la mort. Dans le Septième
sceau, la terreur de la sorcière qui est
sur le point d'être brûlée, constate
le néant qui l'attend. La terreur qui s'y lit
est celle que le spectateur éprouve. De même,
dans Cris et chuchotements, au tout début,
lorsque Agnès s'éveille, et que, sans
dire un mot, elle se rappelle qu'elle est condamnée
par la maladie, c'est tout le poids de cette constatation
qui, en un instant, plisse son visage, le tord, l'éprouve.
Montrer un visage, c'est montrer un visage humain, qui
s'est compris dans le temps borné par la finitude.
Comme l'avance Jacques Aumont,
"la
possibilité du visage est la possibilité
de connaître sa propre mort. Le visage est l'apparence
d'un sujet qui se sait humain, mais tous les hommes
sont mortels : le visage est donc l'apparence d'un
sujet qui se sait mortel. Ce qu'on cherche dans le
visage, c'est le temps en tant qu'il signifie la mort."(23)
C'est
en rendant le temps sensible au visage, ou le visage
sensible au temps, que les grand cinéastes ont
su filmer la mort en captant la vie. Ce n'est, peut-être,
qu'à la faveur de ce passage par le visage, que
la mort est rendue, se donne comme le siège d'une
rencontre, dans un lieu sans lieu et sans temps défini
: une rencontre avec une mort, la mort, le on
qui meurt, dont parle Blanchot. Ne filme-t-on pas alors,
avec la mort, comme conscience, comme urgence ? C'est
devant ces images, marbre du visage de Nicholas Ray,
regard figé de Léaud à la fin des
400 coups, soie de celui de Liv Ulmann, d'Ingrid
Bergman, que la mort est rendue, dignement, comme double
conscience de la vie, certaine de sa mort, sûre
de sa vie. C'est alors le "moment merveilleux du
trépas, moment de passage et de rencontre que
le film dilatera à l'extrême du supportable."(24)
Ce
sont aussi dans ces visages des rescapés des
camps, apparus dans Nuit et Brouillard, dans
Hiroshima mon amour, et qui nous fixent depuis
la mort, que la mort, douloureuse, est vécue.
C'est dans ces visages qui ont vu la mort, dans les
regards de ces victimes de la bombe, de ces survivants
des camps de la mort, que la mort se donne, de la façon
la plus nue, à voir. La finitude du temps humain
rejoint alors l'horreur des guerres, et s'ils nous regardent
d'ailleurs, c'est d'un temps irréductible à
la succession des instants, temps plein, unique, d'une
conscience fulgurante de la mort.
C'est
alors que, par-delà la mass-médiatisation
et les industries de la mort, le cinéma trouve,
sur le visage, l'intime d'une expérience, d'une
rencontre avec le radicalement autre de la mort. Cette
médiation de la mort, n'est pas bornée
par l'usurpation morbide, ni l'instrumentalité
médiatique. Elle nous approche du sens du temps,
de notre être-pour-la-mort.
Alors,
le cinéma, peut-être, nous apprend-il à
mourir.
Notes
:
16)
Rapporté dans : Russell, Catherine, Narrative
mortality, op.cit.p. 106.
17)
Bazin, André, Mort tous les après-midi,
op.cit. p.68.
18)
Ibid, p.39.
19)
Idem.
20)
Ibid, p. 70.
21)
Ibid, p. 70.
22)
Bazin, André, À la recherche
du temps perdu : Paris 1900. Qu'est-ce que le
cinéma ?, vol.1, op.cit., p.41.
23)
Aumont, Jacques, Du visage au cinéma.
Paris : Cahiers du cinéma, 1992, p. 197.
24)
Aumont, Jacques, Du visage au cinéma,
op.cit., p.198.
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