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"La mort au travail"
L'épreuve de la mort au cinéma (I)
par
André
Habib
août 2002
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"Puisqu'il
avait voulu imiter le mouvement de la vie,
il était normal, il était logique, que
l'industrie du film
se soit d'abord vendue à l'industrie de la mort".
(Jean-Luc
Godard, Histoire(s) du cinéma, épisode
2b)
Comment
rendre la mort ? Rendre, c'est, non pas simplement représenter,
mais c'est, dans la plus haute fidélité,
en faire don, la rendre sensible, la faire affleurer
à la surface. Que serait une médiation
digne de la mort ? Peut-on la rendre présente
? N'est-elle pas toujours-déjà-présente,
ou n'est-elle pas, plutôt, malgré sa mass-médiatisation,
cet irrémédiable non médiatisable
? Toutes les images d'Epinal qui défilent sur
nos écrans ne font, au fond, que commodifier
la mort en rendant son spectacle ordinaire. Elles
ne nous montrent que la mort commune, qui ne
nous concerne pas (alors que rien d'autre devrait nous
concerner). De nos jours, nous vivons entourés
de morts abstraites (jouées ou non, documentaires
ou fictionnelles), saturées d'une sens qui en
elles s'abolit. Est-ce une manière de la contenir
? Que des hommes, de tous temps, ont tenté de
domestiquer la mort en la contenant, en la niant, rien
de nouveau sous le soleil. Mais dans l'ordre de la représentation
du trépas, le cinéma a introduit une nouvelle
donne, dans ces trois siècles qu'il enjambe depuis
peu, et qui mérite notre interrogation.
Capturant
le passage du temps, le cinéma (et tous les mediums
qui procèdent de lui), peuvent filmer le passage
de la vie à la mort, filmer ce moment où
la vie disparaît d'un corps. Comme le soulignait
Bazin, "la mort est un des rares événements
qui justifie le terme de spécificité cinématographique"(1).
Mais cette spécificité s'exerce, dans
les faits, très rarement, pour de vrai.
Elle est, dans le cinéma de fiction, ce qui est
le plus difficile à rendre, voire même,
ce qu'elle ne peut pas rendre. Elle marque la limite
de sa puissance d'illusion (un acteur qui meurt ne meurt
jamais vraiment). Or, les films peuvent documenter
la mort, mais même dans ces cas (et nous y reviendrons),
la mort n'est jamais visible, comme telle. Peut-être
est-ce qu'elle n'a pas de lieu, de siège précis.
Ces signes ont beau être lisibles, extérieurs,
la mort n'est pas réductible à ces signes
(plaies, chute, souffle coupée).
Dans
le règne des images télévisuelles,
les images de la mort (comme au temps des exécutions
filmées), sont ce qu'il y a de plus couru. De
grands débats se jouent autour de la diffusion
des mises à mort. Est-ce dans l'espoir de voir,
pour de vrai, l'expérience de la mort
? Cette curiosité morbide est, dans nos sociétés,
toujours suspecte, perverse, bien que terriblement répandue.
La médiatisation de la mort est une forme assez
sournoise de son instrumentalisation spectaculaire,
et c'est pour éviter les commotions qu'elle engendre
qu'on a assisté, en France, au tout début
du siècle, aux premiers cas de censure.
Souffririons-nous
tous de ce "Complexe de Néron" dont
parle Bazin ? Comment expliquer autrement, le succès
des mises en scène de catastrophes réelles,
d'accidents de voitures, de chutes en parachute qui
échouent, voire la puissance d'évocation
(aussitôt censurée), de ces images des
suicidés du World Trade (ces virgules
dans le ciel enfumé, dont parle Charles Tesson).
Est-ce, secrètement, dans l'espoir d'y voir quelque
chose, qui ne peut qu'excéder toute visibilité
? Notre curiosité est alors tributaire de ce
qui, dans son spectacle, échappe invariablement
à sa représentation. Tenter de voir et
de re-voir ce qu'on ne pourra jamais voir. S'il existe
une "obscénité ontologique"
dans tout spectacle médiatisé de la mort
(reproductible à l'infini), il est possible de
se demander si, dès lors qu'on a reconnu l'aporie
de sa représentation, il n'y aurait pas une façon
de révéler une expérience féconde
de la mort, pour la vie : en faire le lieu sans lieu
d'une médiation. Si la mort se situe justement
à la frontière de la représentation,
en relève la limite, n'est-ce pas sur cette limite,
qui s'abolit aussitôt qu'elle apparaît,
que s'exerce toute expérience audio-visuelle,
comme inscription objective du temps humain, c'est-à-dire
de la finitude. C'est dans le prolongement de ces questions
que nous tenterons de distribuer, au fil des réflexions,
quelques jalons, partiels et partiaux, qui essaieront
moins d'y répondre (la tâche s'avère
trop lourde), que de maintenir ce qui, dans leur interrogation,
pose question. Mais d'abord, rappelons quelques
généralités.
***
Disons
d'abord ceci : la mort est ce qu'il y a de plus commun
dans le règne des vivants, et à la fois
ce qu'il y a de plus exceptionnel dans une vie.
Il y a, bien entendu, autant de morts que de rapports
à la mort, et ce, à travers les époques,
et notre humanité n'a peut-être aucune
autre question à se poser, que d'articuler son
rapport au non-être. En elle se confond le temps
intérieur de la conscience, le plus intime ("Je
meurs") et la durée objective des choses
("on meurt, comme toute chose qui meurt").
Seule certitude de notre être, à savoir
qu'il nous échappera, en un instant fulgurant.
La biologie, la clinique, malgré tous ses progrès
(et peut-être à la mesure de ses progrès),
ne peut rien nous dire de la mort, parce que son dire
est déjà détaché de "mon
temps". Le discours scientifique discourt très
peu avec "ma vie". C'est toujours un "autre",
abstrait, qui meurt dans ce discours, pendant que dans
les yeux, la vie de l'ami, du parent, la nôtre,
persiste, veut, malgré toutes les résignations
particulières. Peut-on rendre, en image, cette
contradiction, cette fulgurance ? Et pourquoi, après
tout, des images ?
Toute
image de la mort, précisément en tant
qu'image, ne cherche-t-elle pas plutôt à
nier la mort, en s'inscrivant dans un temps non périssable,
soustrait à la corruption des organismes vivants
? Les stèles funéraires, les marbres,
les premiers ornements qui couronnaient les sépultures,
ont été faits dans le matériau
le plus durable, représentant le mort via
la mort éternelle, rendue immortelle par
la matière, laquelle matière contenait,
par transfert, l'essentiel du vivant, son statut
statufié, récit inscrit dans la pierre,
rien qu'une idée (roi, empereur, négociant).
Tout tableau peint, tout bronze, bien que prélevé
sur un modèle, ne nous émeut pas pour
ce qu'il représente, c'est-à-dire
tel être vivant que l'artiste a, un jour, voulu
rendre, capturer dans un instant palpable : instant
d'extase, heure du trépas. Un portrait, même
le plus réaliste, le plus fin, ne nous dit pas,
avant tout, "cette personne a été".
C'est que l'opération de représentation
(la main de l'artiste) intercède entre le corps
du modèle et le corps de l'artiste, transcendant
la mort, rachetée par une toile, un moule, qui,
lui, persistera. Les morts de Goya, du Caravage, les
naufragés de David, les évanouies de Claudel,
sont des icônes. Leur valeur d'indice est, au
mieux, anecdotique (ex. Velasquez a peint telle infante,
telle fille de la cour). Dès lors, l'entreprise
de rendre la mort, ne peut passer que par ce
détour qui la nie, en quelque sorte. Et toute
l'histoire des images en Occident, procède d'une
telle négation. Si, selon Debray, l'art "naît
funéraire", c'est en "opposant à
la décomposition de la mort la recomposition
par l'image.(2)"
L'image rend la mort en triomphant, en quelque sorte,
sur elle, plus justement, sur son temps, sur le temps.
Si les images ont pu servir, en un temps, de médiation
entre les vivants et les morts, c'est en annulant la
fracture entre les deux règnes, c'est en permettant
aux morts d'entretenir des relations, des commerces
avec les vivants. Bien entendu, nous avons depuis abandonné
cette dimension magique que nous attribuions aux images,
bien que l'essentiel, sur le plan du temps, demeure,
dans tous les arts plastiques figuratifs.
Le
temps n'y est jamais immédiatement présent.
S'il y a du temps dans une peinture, c'est un temps
historique (prise de Constantinople), ou un temps contingent
(datation), qui n'informe en rien, ou très peu,
le coloris, la ligne du tableau, le fond de son expérience
esthétique. Telle tache au pinceau nous dit bien
"ceci a été peint", mais ne
nous montre pas le geste, seule la trace qui s'est dégagée
du geste (c'est la trace, non le geste, qui demeure).
C'est, soustrait au temps, une expérience d'un
temps sans contrainte, sans fin, un temps non embarassé
dans les rets du temps. D'ailleurs, à titre d'exemple,
nous pourrions relever le fait que les modes vestimentaires
de l'époque ne nous gênent jamais dans
un tableau. Personne ne trouvera à redire de
telle robe de Crêpe dans un tableau de Renoir
(ni dans un roman de Proust). Sa figurabilté
est au-delà de l'autorité de sa figuration.
Elle n'atteste pour nous que dans son temps à
elle. Par contre, dans un film de Renoir, il nous arrive
de nous dire : "Ah ! Ça se passait comme ça".
C'est parce que le temps du cinéma est en compétition
avec le nôtre : c'est le même temps, représenté
mécaniquement. Si personne ne penserait dire,
devant un tableau de Giotto ou de Matisse, "on
ne s'habille plus comme ça aujourd'hui",
devant un film, ou une photographie, les corps habillés
témoignent d'une autre temporalité à
même la nôtre. La peinture et la sculpture
ne sont des documents, en eux-mêmes, rarement
pour ce qu'ils représentent (sauf pour des exégètes
très pointus). Le cinéma et la photographie
ont toujours été, malgré toutes
les affinités qu'elles ont pu tenté d'opérer
avec les autres arts, un document du temps. C'est une
image étonnant et inattendue, d'un autre temps,
mais du nôtre, malgré tout. Le temps qui
nous est donné, empreint mécaniquement
sur la pellicule, nous dit (c'est son noème,
pour Barthes) : "ça a été".
Dans ce passé composé se loge toute la
complexité de l'opération d'un temps capturé,
fixé, mortifié, et, à l'autre bout,
rendu, exprimé, racheté. Le réel
qui vient se loger par l'émulsion photogénique,
est dans le temps : ce temps a été,
et n'est plus. Son indicialité est, pour ainsi
dire, co-constitutive du médium. Mais en intégrant
ce que Schefer appelle ce "soupçon du temps",
le cinéma et la photographie ont aussi intégré
toute l'inquiétude du temps, que les autres arts
étaient parvenus, tant bien que mal, à
obnubiler. Gertrud Stein, arquée sur son fauteuil,
dans le tableau de Picasso, continue de vivre. Mais
le Picasso que filma Clouzot, glorieux, vivant, penché
sur son chevalet, va mourir, mourra, est bel et bien
mort. C'est le mystère et peut-être le
plus haut paradoxe du cinéma, de montrer la mort
en préservant la vie (3).
Le
cinéma et la photographie se situent, au cours
puis au tournant du XIXe siècle, comme Barthes
et Morin le soulignent, au cur d'une "crise
de la mort" (4). Au
moment où la mort se sécularise, que la
mort est de moins en moins présente, grâce
aux progrès prodigieux de la médecine,
que les hôpitaux se construisent, que la clinique
se développe, que, parallèlement, le défaut
de dieu rend le sens de la mort (et, partant, de la
vie) de moins en moins obvie. Or, si les morts naturelles
peuvent être repoussées (pénicilline,
vaccins), les morts liées aux techniques et à
l'industrialisation dans les grandes villes, elles,
se multiplient considérablement : corps renversés
par une voiture, un tram, écrasés par
un train, piétinés par une poulie, les
dents d'une machine. La mort se détache, peu
à peu, de la sphère du symbolique où
elle avait toujours reposé, pour rentrer dans
le mécanique. Elle fait partie du quotidien du
risque urbain, de la foule, de la criminalité
et des accidents (il a fallu attendre les voitures pour
que l'expression : "Je peux mourir demain matin
en traversant la rue, trouve son sens"). La mort,
alors, telle que relevée par Nietzsche et Heidegger,
devient source d'angoisse, sans relève symbolique,
sans arrière-monde pour consoler, dans l'enceinte
du "choc de la modernité" dont parle
Benjamin. Les images sacrées ont depuis longtemps
abandonné leur monopole, comme moyen d'articuler
la médiation entre les vivants et les morts.
La mort devient plus abstraite, et les images, mécaniques.
Comme
le relève très justement Roland Barthes,
"la Mort, dans une société, il faut
bien qu'elle soit quelque part ; si elle n'est plus
(ou est moins) dans le religieux, elle doit être
ailleurs ; peut-être dans cette image qui produit
la Mort en voulant conserver la vie."(5)
Barthes voit dans la photographie la plus équivoque
présence d'une absence, une "mort asymbolique,
sorte de plongée brusque dans la Mort littérale"(6),
et qui n'est pas sans rappeler cette page admirable
de Proust, dans Du Côté des Guermantes,
lorsque le narrateur, accouru empressé pour retrouver
sa grand-mère, la voit comme pour la première
fois :
"Il
en est de même quand quelque cruelle ruse du
hasard empêche notre intelligente et pieuse
tendresse d'accourir à temps pour cacher à
nos regards ce qu'ils ne doivent jamais contempler,
quand elle est devancée par eux qui, arrivés
les premiers sur place et laissés à
eux-mêmes, fonctionnent mécaniquement
à la façon des pellicules, et nous montrent,
au lieu de l'être aimé qui n'existe plus
depuis longtemps mais dont elle n'avait jamais voulu
que la mort fût révélée,
l'être nouveau que cent fois par jour elle revêtait
d'une chère et menteuse ressemblance.(7)"
Ce
qu'à de littéral la mort ici, c'est sa
constatation immédiate, son évidence,
imprimée comme sur une pellicule, et qui annule
tous les mécanismes de défense, les investissements
affectifs qui la brouillent. L'image photographique,
objective, dépouille le sujet de ce voile affectueux
qui voilait la vue de la mort, contenue, toujours en
puissance, en lui. Face aux autres et face à
nous-mêmes, une résistance devant la mort
mobilise toute une mécanique interne, qui la
rend, proprement in-croyable (nous ne pouvons croire,
véritablement, à notre propre mort, selon
Freud). La mort, ici, c'est l'évidence du temps,
enregistré mécaniquement. L'image de la
mort est patente, immédiatement. De même,
Wim Wenders, filmant les derniers jours de Nicholas
Ray, dans Nick's Movie avançait l'idée
suivante :
"Like
a very precise instrument, the camera showed clearly
and mercilessly that his time was running out. No,
you couldn't really see it with your bare eyes, there
was always hope. But not in the camera. I didn't know
how to take it, I was terrified.(8)"
La
caméra, photo ou de film, capture le réel
que nos yeux, même nus, tentent de trahir, pour
se préserver, pour maintenir une forme d'espoir.
Elle montre ce que, dans le passage du temps, notre
conscience tente d'esquiver. L'espoir dans la vie, c'est
bien ce que la caméra n'est pas capable d'inventer
(malgré tous les anthropomorphismes et les investissements).
Dès lors, croire à cette vie, captée
par la caméra, sa présence indubitable
devant la lentille, n'est-ce pas, à l'instant
même, réaliser sa finitude inéluctable
? Dans Nick's Movie, le récit du film
se confond avec le récit de la mort, son processus
sur le corps de Nicholas Ray. Le film devient son dernier
tombeau, et Wenders aura beau machiner la fiction, la
mort se maintient en face, comme un processus irréversible.
À chaque plan, Nick meurt, un peu plus, et tente
de se "rassembler une dernière fois"
avant de mourir. Cette mort n'est pas simulée,
elle se loge dans le corps, se voit, s'entend, en agonie.
La mise en scène de Wenders se trouve constamment
en péril par cette attente, son impossibilité.
La clôture du film, comme sa limite qu'elle ne
peut franchir qu'en célébrant ce qui demeure
des images, se situe juste avant la mort effective,
alors que Nicholas Ray, dans sa chambre d'hôpital,
dit "Cut". Mot dernier qui boucle la boucle
et referme le sarcophage. Mais ce qui est vrai du présent
qui brûle le visage de Ray, pourrait se dire de
n'importe quel film. Wenders nous en fournit seulement
l'image la plus complexe, la plus lourde de sens, la
plus radicale (9).
Il
y a, dans chaque film, un présent du processus
de la mort qui est mis à nu, distinct de celui
de la photographie qui, elle, saisit la mort en plein
vol. En effet, la photographie est plus près
du "masque mortuaire" qui recueille, un instant
du dernier instant, la dernière expression sur
le visage, et l'éternise.
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Dans
Le Petit Soldat de Jean-Luc Godard, Bruno Forestier
(Michel Subor) photographie Veronika Dreyer (Anna Karina)
dans son appartement. Il lui pose des questions, et
elle décide, ou non, de lui répondre.
À la question "pensez-vous à la mort
des fois ?", l'actrice demeure silencieuse, puis
se retourne vers le photographe : "Elle m'a regardé
d'un air angoissé et j'ai eu l'extraordinaire
sensation de photographier la mort". Que veut dire
photographier la mort, sinon capter, en un instant,
une vérité du temps humain, celui de la
mort. À la différence, le cinéma,
c'est "la vérité, 24 fois par seconde",
parce qu'elle imprime "la mort au travail",
expression chère à Cocteau, que Godard
rappelle dans un entretien :
"La
personne qu'on filme est en train de vieillir et mourra.
On filme donc un moment de la mort au travail. La
peinture est immobile ; le cinéma est intéressant,
car il saisit la vie et le côté mortel
de la vie.(10)"
C'est
bien cela que Maxime Gorki, premier spectateur chez
Lumière retient : une foule de spectres, de fantômes,
de revenants, rendus poussiéreux et blanchis
par l'émulsion. En captant un bloc de mouvement-durée,
le cinéma intègre pour la première
fois, le temps, directement dans l'image. C'est la thèse
de Schefer, qui avance que c'est le temps, et non le
mouvement, qui est injecté, le premier, dans
ces images. Cette conscience du temps, articule l'humain
sur le temps objectif des choses, son flux terrible,
et appelle tout un nouveau régime d'images et
d'expression : mutants, revenants, monstres, figures
affaissées, mécaniques sournoises. Images
mortifères, a priori, les images du film
sont rendues vivantes par le mouvement ou le flux du
récit. Le récit n'est alors que la cosmétique,
la parure qui tente de voiler ce temps rendu visible.
Le cinéma invente "l'idée de temporalité
dans la figure et dans l'histoire humaines"(11).
Et si le cinéma, selon le mot d'Epstein, est
une "machine à penser le temps" c'est
qu'il nous présente les machinations du temps
(corruption de la matière, déréliction
des corps, traces de l'âge). Le travail du temps,
c'est, au fond, la "mort au travail". Durée
embaumée ou "momie du changement",
le cinéma, comme la photographie, conserve tout
en mortifiant, il "périme ce qu'elle enregistre"(12).
Est-ce cette conscience, qui noue de si près
le cinéma à ce que Godard appelle l'"industrie
de la mort".
Il
serait impossible de relever, dans l'histoire du cinéma,
de Peeping Tom à Blow-Up, toutes
les relations qui se sont jouées entre l'enregistrement
du réel et la mise à mort, sur un plan
allégorique ou symbolique. La mort dont il est
question ici est, sans doute, plus simple. Elle rejoint
une certitude, la seule certitude que nous ayions, celle
que nous allons mourir. Devant un écran, n'importe
quel écran projetant une figure humaine, nous
ne pouvons éviter de penser à la phrase
d'Epstein, reprise par Godard dans les Histoire(s)
du cinéma (1a) : "la mort fait ses promesses
par cinématographe." Le cinéma anticipe,
en capturant la vie, sur la mort du sujet filmé,
rapporté à sa durée objective que
l'appareil cinématographique capte. La mort y
est toujours présente, du moins au futur. Le
cinéma nous met, devant le temps, devant
une mémoire mécanique, qui, toujours anachronique,
re-monte le passé (ceci a été)
dans un triple présent : le nôtre, celui
du visionnement, celui que le film rééffectue.
Le présent du film, capté sur du temps,
anticipe déjà sur son achèvement.
Ce que les images de cinéma immortalisent, c'est
une mortalité réitérable : être-jetés
qui mourront.
Durant
le visionnement d'un film du début du siècle,
nous nous surprenons parfois de dire : "ils sont
tous morts". Dans Paris mil neuf cent, de
Nicole Vedrès, film de montage réalisé
en 1946, rapiécements de bouts hétérogènes
de pellicule tournées entre 1900 et 1914, la
même pensée, douloureuse, émouvante
: toutes ces personnes, vivantes, célébrant
le siècle, ne sont plus des nôtres. Cela,
aucune toile ne le dira. Nul Déjeuner sur
l'herbe ne nous met face à la mort, comme
le pourrait le Dimanche à la campagne
de Renoir, même si les deux traitent, ultimement,
de la même chose. S'ils sont encore là,
c'est toujours-déjà d'outre-tombe, pour
ainsi dire, qu'ils se présentent à nous,
en nous présentant un temps que nous ne connaissons
pas. C'est d'ailleurs toute la puissance d'évocation
de la photo que décrit Barthes, celle de sa mère,
enfant dans le Jardin d'Hiver, qui a conservé
une image d'un temps où il ne la connaissait
pas, et qui la rend présente, par cette double
absence.
Toujours
est-il que la photographie, comme le cinéma,
nous présente, c'est sa première évidence,
un égrènement du temps en en montrant
ses engrenages, sous nos yeux, qui se mêlent souvent
au périssable de la pellicule. Dans un film de
Peter Delpeut, Lyrical Nitrate, collection de
films de toutes sortes, montés sur support nitrate,
datant de 1897-1914, le temps est rendu visible sur
les corps de ces acteurs, mais aussi sur l'émulsion
qui, percée par l'usure, risque à tout
moment d'emporter l'image tout entière, en éclaboussures
fugaces, bleues, émeraude, sépia. Portrait
du temps, quand les parents faisaient poser leurs enfants
devant le cinématographe, pour les conserver,
naissances de la fiction, extases des actrices, tout
cela, foulés par ce grain immense qui ronge les
corps, les brûle. On ne dit pas mieux cette écriture
que le cinéma inaugure, ce temps rendu visible
et qui, physiquement, morcelle un monde réel
que le dispositif mécanique est seul à
pouvoir produire de la sorte. Ce que ce film rend éloquent,
émouvant, c'est la rencontre entre deux substances
périssables : les acteurs, la pellicule. Ces
individus, jouant ou non, voient leurs gestes grandiloquents
prolongés, projetés sur un écran
de lumière qui est, en même temps, leur
linceul. La pellicule s'effrite (c'est son sort), mais,
ce faisant, elle rend matérielle la mort programmée
de ces corps enregistrés. Scellé dans
un temps donné à la caméra, l'altérité
terrible du temps connaît le nôtre, et nous
rappelle la très belle formule de Pasolini :
"on écrit sur du papier qui brûle".
***
La
mort est le plus puissant vecteur du cinéma,
peut-être, parce qu'elle est liée au temps,
ce qui lui est le plus spécifique. Le cinéma
filme le passage du temps, c'est-à-dire l'être
de passage. Est-ce pour exorciser ou pour exprimer cette
évidence, que le cinéma a multiplié,
dès les premiers films, les morts jouées,
au poids d'en devenir, sans doute, l'image la plus répandue
? Malgré qu'il soit peut-être héritier,
en ce sens, du théâtre (combien de morts
dans Antigone, Andromaque, Macbeth)
et du roman (les morts fabuleuses de Goriot, Nana, Virgile),
le cinéma s'inscrit, bien entendu, dans un autre
régime de visibilité et de présence.
L'acteur de théâtre se relève, à
la fin de la pièce, pour saluer les spectateurs.
L'acteur, au cinéma, se relève, nous le
savons, à la fin de la prise. Mais la différence
est sans doute notable, sur ce point au moins. L'acteur
de théâtre, sur scène, pourrait
mourir à n'importe quel moment, véritablement,
devant nous. Au cinéma, dans le cinéma
de fiction, c'est une virtualité très
improbable, de voir l'image d'un acteur mourant, en
vérité, devant la lentille (13)
(les images-documentaires présentent un cas à
part, auquel nous reviendrons). Qu'un acteur de cinéma
meurt accidentellement durant une prise, force est de
penser que le réalisateur ne l'inclura pas au
montage, par un mélange de décence, d'une
part, et d'une volonté de conserver l'illusion
de sa fiction. Dans les deux cas, théâtre
et cinéma, le spectacle serait, en effet, arrêté,
interrompu, puisque l'illusion théâtrale
et cinématographique exige une suspension d'incrédulité.
À la limite, nous dirons que tous le dispositif
ilusionnel du cinéma (classique et moderne),
repose sur cette croyance, puisqu'elle y trouve la limite
de sa représentation. Cette limite consiste à
savoir que tel acteur joue la mort, et nous croyons
à cette mort précisément parce
que nous savons qu'elle n'est pas véritable
(14). Si la mort était
non-jouée, tout le dispositif fictionnel serait
saccagé, rendu trop vrai, le voile de la fiction
serait radicalement percé. Croyance et savoir
s'excluent dans l'exemple de la mort, comme devant tout
dispositif fictionnel. Est-ce parce que toute mort,
et Pasolini l'avait bien saisi, opère "un
montage fulgurant de notre vie", et nous force
à relire une uvre différemment.
Il
s'agit de constater l'intérêt que peut
relever les performances d'acteurs étant décédé
peu de temps après le tournage (les derniers
rôles de Massimo Troisi, Mastroianni). C'est l'acteur,
tout à coup, celui qui y joue sa vie, qui est
mort. On ne reconnaît plus le personnage, disparu
sous l'évidence de son trépas. Cette mort
peut aussi crever l'écran de certains films posthumes,
ou diffusés après la mort de leur réalisateur.
C'est, sans doute, rétroactivement, que plusieurs
critiques ont relevé, dans Salò ou
les 120 journées de Sodome (voir notre article),
au moment de sa sortie, tout ce que cette uvre
avait de testamentaire, de fatal : un cinéma
de mort. Il est assez rare que la dernière peinture
d'un artiste, la dernière page d'un romancier
affecte de la sorte notre réception. S'il existe
un aura particulier qui les entoure, les rendant plus
précieux que tout ce qui a été
écrit ou peint avant, c'est que le cinéma
est de la vie. De la même manière,
en constatant les larmes de la mère de Pasolini,
dans Vangelo, c'est, entre la perte d'un fils
historique et celle d'un fils réel (celui
qu'elle perdra quelques années plus tard), que
nous nous y rapportons. Une même réception
risque de nous affecter devant les images de Falconneti,
dans La Passion de Jeanne d'Arc, où le
sort du personnage historique redouble métaphoriquement
le sort tragique de l'actrice, d'autant plus que chaque
plan de son visage est orienté vers une mort,
programmée à la fois par l'histoire, le
film et la vie.
Dans
tous ces cas, la mort informe de l'extérieur
un régime de réception. La mort réelle,
pro-filmique ou extra-filmique, passe dans le
cadre et suppose un savoir qui lui est, a priori,
étranger.
Le
cinéma, donc, pour préserver sa fiction,
repose sur une entente tacite : ce qu'on lui montre
de la mort, est simulé. Le cinéma peut
montrer le passage de la vie à la mort (c'est
une de ses "spécificités"),
c'est aussi ce qu'il ne peut que gommer. Il est, de
tout les arts, le seul qui est en mesure de filmer ça.
Or, dans l'ordre de la fiction, la mort marquera toujours
un seuil infranchissable. Elle est à la fois
le filet de sécurité de l'illusion, et
un chemin toujours négocié entre l'indicialité
et ses signes conventionnels. L'acteur, devant la lentille,
est bien vivant. Si le personnage qu'il joue meurt,
il faut que cette mort soit crédible. Dans l'histoire
du cinéma, il est possible que les morts les
plus fortes, soient celles qui se déroulent hors-champ.
Lang, dans The Big Heat, Hitchcock dans Frenzy,
Dreyer dans Ordet, Murnau dans Vampyr
(pour ne nommer que ceux-là), suggèrent
la mort en l'élidant du cadre. Cette mort, hors
scène, est précisement mise en scène
de façon sans doute plus efficace, puisqu'elle
ne nous met pas à l'épreuve de déceler,
sur le "cadavre", les signes de la vie. Et
en effet, combien de fois nos yeux se sont-ils posés
sur l'abdomen d'un soit-disant cadavre, pour y guetter
ce souffle court qui tente de passer inaperçu,
et de voir, aussitôt, toute la fiction suspendue
?
On
serait porté à rappeler qu'une bonne part
du budget d'effets spéciaux d'un film commercial
est dépensé pour garantir au spectacle
de la mort son efficacité. De la sorte, tout
au long de son histoire, se sont déposés,
au fond de notre imaginaire cinématographique,
les signes d'une mort conventionnelle (régie
par des codes très précis de représentation),
qui forcent notre croyance, et réduisent la mort
à l'ordinaire du spectacle (combien de morts
dans Terminator ?). Mais c'est bien parce que
la mort y est contenue par des codes génériques,
qu'elle n'y est pas contenu, c'est-à-dire incluse.
La mort est partout, mais nulle part véritable,
visible. La mort, approchée de la sorte a, au
mieux, une fonction d'exutoire comique-morbide qui l'esquive
autant qu'elle la multiplie (en multipliant les angles
par lesquelles elle est filmée). La mort est
ailleurs, c'est autre chose, a-t-on envie de dire. Cette
mort, remontée, est cosmétique (voir la
chute des corps sous les balles dans les chorégraphies
de John Woo ou de Tsui Hark). Elle est gérée
par le rythme, par le rire, usurpée par la technique
qui la renvoie au spectacle tout en l'arrachant à
l'histoire (c'est le cas de plusieurs films de guerre).
Certaines images, terrifiantes il y a à peine
trente ans, ne nous choquent plus parce que nous avons
accommodé le choc, à force de le pratiquer.
Que
les cinéastes aient, envers ce qu'ils filment,
une responsabilité, paraît de plus en plus
une affirmation fantasque, à chaque jour, sa
portée plus limitée. Cette responsabilité
n'existe pas seulement vis-à-vis ce qu'ils décident
de filmer, mais se rapporte à la façon
de filmer. Toute mort sur-esthétisée,
devient rapidement abjecte. C'est ce qu'écrivait,
jadis, Rivette, à propos de Kapo de Pontecorvo
:
"Voyez,
cependant, dans Kapo, le plan où Riva
se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés
; l'homme qui décide, à ce moment, de
faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre
en contre-plongée, en prenant soin d'inscrire
exactement la main levée dans un angle de son
cadrage final, cet homme n'a droit qu'au plus profond
mépris.(15)"
Les
travellings sont, après tout, "affaire de
morale". La mort n'est pas comme toute chose, et
ce, d'autant plus quand elle s'inscrit dans un passé
réel. Si on accepte des morts stylisées,
on ne devrait pas accepter n'importe quelle mort stylisée.
Ce que l'image que Rivette décrit possède
d'abjecte, c'est le soin dans l'effet recherché
qui supplante la réalité de ce qui est
recherché par la représentation, et qui
rend, par le travail du style, le fait filmé,
habituel. Or, on ne devrait pas s'habituer à
cette image-là. De la même manière,
et pour des raisons inverses, on ne peut s'habituer
à Nuit et brouillard de Resnais.
(lire
la suite en 2e
partie)
Notes
:
1)
Bazin, André, Mort tous les après-midi.
Qu'est-ce que le cinéma ?, vol. 1, Paris : Cerf,
1958, p.68.
2)
Debray, Regis, Vie et mort de l'image,
Paris, Gallimard, 1992, p.38.
3)
Nous avons volontairement évité d'aborder
les arts électroniques et les films sur support
numérique en général, qui, posent,
eu égard au temps et à son indicialité,
un autre régime temporel. Intuitivement, l'impression
est que les images de synthèse ne s'éloignent
pas, dans leur essence, des opérations esthétiques
traditionnelles (du modèle et de l'artiste).
Les mini-DV, conservent une indicialité qui était
celle du cinéma, non analogique toutefois. Il
y aurait sans doute lieu de se demander si le passage
de l'analogique au digital ne modifie pas profondement
notre rapport aux images. À titre d'exemple :
les films de famille, tournés en super-8 nous
touchent-ils autant que ceux tournés en DV ?
La lumière véritable y est-elle pour quelque
chose ? Nous laissons ces questions en suspens.
4)
Morin, Edgar, L'Homme et la mort, Paris : Gallimard,
Points, 1970, pp.299-327.
5)
Barthes, Roland, La Chambre claire, Paris
: Cahiers du cinéma, 1980, p. 144.
6)
Idem.
7)
Proust, Marcel, Du côté des Guermantes,
Paris : R.Lafond, 1987, pp. 130-131.
8)
Wim Wenders, cité dans : Russell, Catherine,
Narrative Mortality : Death, Closure, and New Wave
Cinemas, Minneapolis, London : Univ. of Minnesota
Press, 1994, p.79.
9)
Par décence, pudeur, ou par conscience
du danger qu'elle représente, Wenders n'a pas
montré l'image de Nick mourant, le passage de
la vie à la mort. Nous nous demanderons, plus
loin dans ce travail, le sens d'une telle élision.
10)
Godard, Jean-Luc, Entretien (1962). Godard par Godard
[tome 1], Paris : Cahiers du cinéma, 1998,
p.222.
11)
Shefer, Jean-Louis, Du monde et du mouvement
des choses. Paris : Étoile/Cahiers du cinéma,
1997, p.22.
12)
Ibid, p. 10.
13)
Lenne, Gérard, La Mort à voir.
Paris : Cerf, 1977, pp. 28-29. "La mort par accident
est exclue du cinéma, alors qu'elle est toujours
possible au théâtre, où un acteur
peut réellement mourir en scène (voir
l'anecdote Molière)."
14)
Il est intéressant de constater que la
mort fait partie des événements dramatiques
condamnés par le Manifeste de Dogme 95.
15)
Rivette, Jacques, De l'abjection (Cahiers,
120, juin 1961). Théories du cinéma.
Paris : Cahiers, 2001, p.38.
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