logo Hors Champ  
Sommaire       Abonnement       Cinéma       Médias       Brèves       Liens       Courrier
  Cinéma

Ressources Humaines Affiche FCMM 2000

RESSOURCES HUMAINES


par Frédérick Pelletier
2001, janvier 04

 


Les années 1980 et le retour en force de la droite en Occident, incarné par le tandem Tatcher/Reagan, ont passablement étourdi la gauche. Les questions sociales furent bien souvent jetées hors du politique pour laisser place à des politiques de déréglementation du travail et, plus généralement, à un discours dominé par l'économique à saveur néolibérale et un certain conservatisme moral.

La culture, comme les sciences humaines d'ailleurs, délaissèrent l'usine, les ouvriers et les patrons, pour investiguer la sphère du privé, de la micro-sociologie et, plus généralement, l'évolution des droits individuels. Au début des années 1990, l'effondrement des systèmes dits communistes permit aux chantres du libre-échange de déclarer, preuves à l'appui, que la lutte des classes était une préoccupation du passé et que l'avenir était à la mondialisation économique. Pourtant, les ouvriers, les usines et les patrons n'ont pas disparu. C'est exactement ce que vient nous rappeler le premier long métrage de Laurent Cantet qui n'est évidemment pas le premier ni le seul film à réinvestir dans les dernières années la sphère sociale - on pense, en France, à certains Godard, Tavernier et Guédiguian ou, ailleurs, aux opus de l'inévitable Ken Loach. Produit par l'unité fiction de la chaîne franco-allemande ARTE, Ressources Humaines s'inscrit dans un cycle intitulé "Gauche/droite" qui explore les rapports comptemporains entre ces deux pôles traditionnels du politique. Si certains réalisateurs ont seulement effleuré le sujet, Laurent Cantet et ses Ressources Humaines ont cependant le panache de le faire de front et sans détour.

Le film est explicitement politique et donc dangereusement glissant. Cantet évite habilement la chute par un traitement proche du documentaire qui tend à réinscrire les enjeux sociaux dans le quotidien - le travail, jour après jour - et l'actualité - la loi Aubry sur la réduction du temps de travail à 35 heures.

Ressources HumainesC'est donc l'histoire de Frank, fils d'ouvrier, qui revient faire un stage à la Direction des Ressources Humaines de l'usine de son patelin. Formé dans une grande école parisienne, il croit pouvoir imposer assez rapidement une gestion dite à visage humain. Suggérant à son patron une consultation directe des ouvriers sur les modalités du passage aux 35 heures, Frank s'aperçoit qu'il sert de paravent à la direction pour le délestage de douze personnes. Le père de Frank est du lot. Le jeune cadre saute la clôture et livre ses informations aux syndicats. Grève et piquetage s'en suivent sans que le père de Frank, pour qui se bat pourtant son fils, y participe. C'est que son père voit, dans les futures responsabilités de son fils, une revanche sociale qu'il s'apprêtait à savourer.

D'abord, un constat s'impose : ne vous en déplaise, la lutte des classes n'est pas finie. Cantet campe son film dans une usine, microcosme idéal pour l'observation des rapports de pouvoir qui s'y expriment plus directement que dans la société : ici la hiérarchie stricte s'impose comme le seul modèle productif et rentable d'organisation du travail. Les patrons savent qui dirige. Les ouvriers, eux, sont tous plus ou moins conscients de leur rang. Certains se veulent seulement de passage à l'usine, constament à la recherche d'un ascenseur social qui les amènera à l'étage des décideurs. D'autres, comme le père de Frank, sont de véritables stakhanovistes tirant leur gratification d'une production hyper-performante. Bon ouvrier, il est néanmoins à la recherche d'une revanche : son ascenseur social à lui, c'est la réussite de son fils. Mais voilà : peut-on, de fils d'ouvrier, devenir patron quand le gouffre qui sépare presque hermétiquement ces deux mondes s'incarne partout, jusque dans les niveaux de langage ? Frank a beau avoir appris le jargon des patrons, dans sa bouche de prolo, il trouve difficilement chemin. Ainsi sortie de son orbite, il ne sait plus où tomber dans ce dialogue de classe : fils d'ouvrier devenu patron, il n'appartient à aucun des deux mondes et la question qu'il lance en fin de parcours résonne d'un écho universel, hors de la simple sphère personnelle : "...et toi, elle est où ta place ?"...

Ressources HumainesRessources Humaines est donc un film engagé. Il est aussi, à certains égards, un film sur l'engagement. Place alors à un rapport père/fils qui met au devant la difficulté de sauver les gens contre leur gré, de remuer une confortable inertie vers l'action pourtant naturelle de résister à l'écrasement économique. Frank a une idée de ce qui améliorerait le sort des ouvriers, donc de son père, et le passage aux 35 heures est un sentier praticable pour mettre ces réformes de l'avant. Plus de temps libre, c'est plus de liberté et un espace hors de l'usine, c'est la possibilité d'exister pour autre chose que son travail. Son père, lui, semble tout simplement croire qu'un meilleur sort, c'est de ne pas être ouvrier... mais patron. Père d'un patron. Tous les deux se sont fait une opinion verrouillée sur le bonheur de l'autre qui marque le point de départ de leur conflit et la résolution partielle de leur propre histoire.

À la fin, la rupture est pourtant consommée et les glissements de la figure paternelle qui s'opèrent dès le début du film ont fini par mettre un frein à toute possibilité de changement à long terme. Du père de Frank qui joue pleinement son rôleRessources Humaines de pourvoyeur et de décideur, au patron de l'usine qui se prend rapidement d'affection pour le jeune loup et s'offre de le guider dans son stage, on est mené dans la logique de "reproduction sociale". Mais lorsque Frank apprend les licenciements, il rompt du même coup avec ses deux pères en tout opposés mais pourtant complices du statut quo. La violente prise de conscience de Frank l'amène à s'engager auprès du syndicat, pour - et malgré - son père qui refuse obstinément une grève défendant pourtant ses droits. Les rapports glissent à nouveau et c'est le fils qui veut guider son géniteur prisonnier de sa propre organisation du monde. Peine perdue, se dit-on à la dernière séquence : le père, finalement en grève, porte sur son petit-fils le regard qu'il a détourné de son fils. C'est peut-être ce bambin qui, par procuration, lui servira enfin d'ascenseur...

Dans ces bobines, comme dans la vie, les gens sont plus souvent qu'autrement coincés entre leurs désirs de réussite et le concret d'un rapport de castes qu'ils finissent parfois par confondre dans un même schéma qu'ils reproduisent à l'infini. Le choix d'acteurs non-professionnels - à l'exception de Jalil Lespert qui prête corps à Frank - est révélateur de cette volonté qu'a l'auteur de coller au réel avec empathie et justesse. Le regard qu'il porte sur l'usine, les ouvriers, les patrons, à cent lieux d'une simplification idéologique, est certes aride. Mais ici, il n'est pas question de lyrisme, mais bien de description et d'efficacité du propos qui, d'emblée, table fortement sur le cynisme de l'expression-titre Ressources Humaines.

Cantet re-déploie donc directement le politique dans le champ d'un cinéma que l'on croyait en jachère, marginalisé depuis la "mort" annoncée des dits communismes. Il est à souhaiter que, de la semence qu'il y jette, sortira des images du monde qui sont au coeur d'une certaine forme d'engagement par les moyens du cinéma.

Sommaire       Abonnement       Cinéma       Médias       Brèves       Liens       Courrier