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FCMM
2000
ENTRETIEN AVEC JONATHAN NOSSITER
par
Simon
Galiero
2001,
janvier 04
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Un
parallèle pourrait se faire entre certains films de
Luis Bunuel et "Signs and Wonders" de Jonathan Nossiter
(réalisateur du très beau Sunday) car Bunuel
avait aussi cette capacité de réaliser des films très
recherchés (surtout au niveau des dialogues et des manipulations
historiques dans son cas, et plutôt sur la bande-son
et les images pour Nossiter) tout en faisant preuve
d'un instinct palpable. Mais Signs and Wonders
reste un animal étrange, unique, comme un oiseau que
l'on voit voler à l'écran mais dont le battement d'ailes
reste inaudible. Une oeuvre inqualifiable, secrète,
qui offre une sobriété dans ses moindres révélations.
À la fois simple et complexe, le film de Nossiter nous
pousse à reconsidérer nos rapports quotidiens face aux
autres en nous présentant chaque signe comme n'étant
ni un constat, ni une évidence, mais parvient pourtant
à révéler, doucement, plusieurs angoisses contemporaines...
Pas de sentimentalisme, pas de psychologie facile, finalement
pas une once de gras pour cette exploration troublante
et juste au coeur du malaise confondant de l'existence.
Rencontre avec son auteur qui partage avec nous, entre
autres, ses pérégrinations à l'intérieur des cavités
obscures et insondables de la création cinématographique
; de l'obsession de ses personnages jusqu'aux différentes
vies du processus d'écriture et de mise en scène,
en passant par les angoisses d'un homme à l'ère macdonaldienne...
***
N'y
a t-il pas dans la démarche de votre dernier film certains
ressorts du théâtre Grec antique ?
Pas
vraiment. J'ai étudié le Grec Ancien à l'université,
c'est ma formation. Mais c'était plutôt Homère que les
tragédiens ! De toute façon je n'y ai pas pensé consciemment.
En fait l'un des paradoxes d'Athènes et de la Grèce
contemporaine c'est qu'ils n'ont presqu'aucun lien avec
le passé... C'est quand même un pays qui est une construction
de l'impérialisme européen du début du 19e siècle, c'est-à-dire
la Russie, la France et l'Angleterre qui ont décidé
d'en faire un pays. Il n'y avait pas de pays en Grèce
depuis presque 2000 ans ! C'était une province lointaine
de l'empire Othoman et, avant, en Crête, de la Bysance.
Mais c'est donc ce qui est tragique en Grèce, ce manque
total de lien avec le passé. C'est moins le berceau
de la civilisation que son cercueil...
Dans
votre film on a la nette impression que chaque personnage
et chaque lieu sont reliés les uns aux autres... Qu'avez-vous
voulu exprimer par là ?
Les
liens entre les gens dans le film ne sont pas établis
à travers des relations psychologiques ordinaires. Je
voulais essayer de rentrer dans quelque chose de très
affectif où les personnages
réussissent à pousser le spectateur à ressentir qu'ils
sont des êtres humains, mais aussi que leurs échanges
se mêlent de façon presque onirique. Et que cela reste
toujours psychologiquement crédible, et j'espère émouvant,
mais pas dans le sens sentimental ou corrompu des Spielberg
et Compagnie qui méprisent l'être humain. Leur cinéma
est terriblement cynique, d'un cynisme vraiment pur.
Ce qui se passe dans nos vies est toujours extrêmement
complexe et souvent à moitié insaisissable. Nos relations
de la vie courante face au travail, aux proches et aux
inconnus sont faites de compréhensions et d'incompréhensions
psychologiques qui sont, pour moi, l'essence même de
mon cheminement de cinéaste. C'est vraiment cela que
j'essaie de saisir dans mon processus de création, et
je n'aborde pas ça de façon intellectuelle mais plutôt
de façon sensorielle et passionnelle. Pour résumer,
je tente essentiellement de mettre en scène des personnages
en train de vivre leurs obsessions. L'intérêt pour moi,
et je pense aussi pour les acteurs, c'était de se perdre
dans cette qualité d'échanges humains et de laisser
le film suivre cet espèce de tourbillon de désarroi
mental et affectif.
Un
des traits de "Signs and Wonders" est ces personnages
que vous filmez souvent derrière une fenêtre, un mur,
une cloison... Est-ce pour accentuer ce sentiment d'isolement
des uns face aux autres ? Est-ce un genre de "poste
d'observation" pour vos personnages ?
Les
choix de caméra sont évidemment extrêmement importants,
ils doivent se nourrir les uns les autres et ne pas
être basés uniquement sur une envie passagère ou sur
un bel effet. Ces choix doivent se retrouver au carrefour
de beaucoup de préparation (j'ai préparé les décors
pendant
7 ou 8 mois avant de tourner) et d'idées tout en suivant
l'inspiration et l'évolution du moment. C'est assez
confus finalement ! (rires) Et au fond c'est peut-être
ce que j'essaie de filmer, cette confusion... Mais pour
revenir aux choix de caméra je trouve que c'est une
bonne question, car, finalement, elle fait aboutir à
une compréhension directe de la manière dont nous avons
travaillé sur le plateau. Il faut savoir que ces choix
sont prémédités et ne le sont pas, car les besoins des
comédiens, la façon dont ils ressentent les choses au
moment de filmer détermine aussi en grande partie le
choix de position de la caméra. Derrière tout ça il
y a quelque chose de réfléchi mais ces positions un
peu cachées dont vous parliez, en fait, représentent
la perception que j'ai d'Athènes, la relation que j'ai
instaurée avec elle. Athènes est une ville effrayante,
d'une grande violence, et pour y capter un sentiment
d'intimité en tant que cinéaste j'ai voulu un peu m'en
éloigner à vrai dire, tenter de la filmer entre deux
portes. Et essayer de voir quelle relation il y a entre
cette architecture culturelle, sociale, communautaire
et nos relations intimes...Ce qui me fait dire que toutes
ces choses, ces choix et ces positions, sont assez organiques
finalement.
Vous
oscillez beaucoup entre ces partis pris d'instinct et
de préparation.
Je
n'ai pas tellement le choix en fait ! Pour n'aller que
dans un sens ou dans l'autre il faut être très fort
en réalité. Il faut être soit un génie de la préparation
comme Hitchcock ou alors un génie de l'instinct comme
Cassavettes. Mais pour nous qui ne sommes que des humains
je pense que le moment cinématographique le plus intéréssant
est celui où les deux se croisent ! (rires) Et ce croisement
est forcément très surréel car il s'agit de surimposer
deux choses qui ne devraient pas coller, mais on espère
que dans le rêve ça colle... Et cela amène une angoisse
très forte sur le plateau, quelque chose de très intense
et parfois insupportable... J'ai déjà rencontré des
gens qui avaient été à la guerre, comme soldats, et
qui après ont réalisé des films... Ils m'ont tous dit
que c'était presqu'aussi dangereux d'aller à la guerre
que de faire un film, sauf qu'évidemment sur un plateau
c'est beaucoup plus dangereux ! (rires)
Vous
semblez très proche de vos personnages...
Je
me suis senti très rapidement en complicité avec les
personnages du film, surtout le personnage central incarné
par Stellan Skarsgård (Alec), parce que c'est un personnage
obsédé par l'idée de déchiffrer le monde autour de lui
et de trouver des liens entre des choses qui semblent
insignifiantes.
Dans
votre dernier film vous semblez lancer quelques flèches
vers cet état actuel qui tend vers la mondialisation...
Qu'est-ce qui vous horripile exactement dans ce concept
de mondalisation et quels en sont selon vous les signes
et catastrophes ?
Le
lien à faire entre l'omniprésence des McDo et notre
intimité quotidienne peut paraître évident pour certains
mais il reste très important à faire. Si on vit dans
un monde où l'on n'a plus le choix de manger ce que
l'on a envie de manger, de manger bien, de sentir la
terre dans un
pomme de terre, d'expérimenter le terroir dans un vin,
si on ne boit que du vin trafiqué, manipulé, plein de
chimie et de sucre, et donc si on n'a plus le choix
parce que il n'y a que des McDo à tous les coins de
rue et que depuis l'âge de 3 ans on n'est habitué qu'à
ça, on va amorcer une perte des sens naturels, à tous
les niveaux... Remarquez ne serait-ce que le cadre de
ces McDo déprimants avec cette lumière qui nous écrase
et qui enlèvent notre capacité d'observer la beauté...
Parce que la beauté des gens ce n'est pas leur physionomie
mais la lumière qui est dans les yeux et qui est échangée
entre les yeux... Comment voulez-vous que ça arrive
quand cette lumière nous écrase ? Comment voulez-vous
qu'un jeune homme de 14 ans tombe amoureux d'une jeune
fille en bouffant du McDo dans cette lumière-là ? Et
j'ai très peur qu'avec cet esprit de marchandise on
arrive un jour à un espèce d'état culturel mondial où
ne sera en place qu'un conformisme effrayant ! Les États-Unis
en ce moment me font penser aux pires années du McCarthysme
où les gens ne fesaient que penser à ce qu'ils pouvaient
s'acheter. Ça c'est la mort de l'identité ! Sauf qu'aujourd'hui
les rouages sont beaucoup plus sournois que pendant
les années 50 lors du McCarthysme. Mais ce mode de vie
maintenant il n'est plus seulement américain, il est
vraiment partout, il est accepté par tout le monde.
Heureusement qu'il y a encore des gens comme Bové,
dans le sud de la France, ce gars qui avec un groupe
d'agriculteurs ont saccagé un McDo et ont fait des manifs
pour exprimer leur refus de cette culture, ou plutôt
de cette inculture. J'aimerais bien que les cinéastes
réagissent par rapport à eux ! Si ça se trouve c'est
peut-être les vignerons et les agriculteurs qui vont
apprendre aux cinéastes à agir...
Quelle
définition donnez-vous à l'imaginaire ?
(Un
silence précède la réponse)
C'est
ce silence... Et le silence est quelque chose qui devrait
toujours échapper à une définition.
Votre
mise en scène est-elle une écriture ?
En
fait quand je fais un film je ne pense pas à une écriture,
je pense plutôt à une expérience. Bien sûr je vais réfléchir
à l'aspect esthétique, mais cet aspect n'est intéréssant
que si il est lié à un problème humain, social, un problème
plus grand... Je ne me dis jamais "voilà je suis dans
un moment d'écriture où je vais mettre ma griffe" !
Ce serait affreux, ce serait un acte narcissique impardonnable.
Pour moi le processus de faire un film c'est la difficulté
des échanges
avec les autres depuis le tout début, avec le co-scénariste.
C'est de bâtir quelque chose qui sort de sa sensibilité
et de la mienne. Et qu'on arrive ensemble à esquisser
l'idée de ce que pourrait être le film, mais ça ne va
pas plus loin que ça dans le scénario. Ensuite c'est
ce qui va arriver avec les comédiens, avec la vie sur
le plateau. En fait c'est en quatre parties où il y
a donc le scénario et puis la préparation du film, le
tournage, le montage. Dans la préparation je rentre
dans un monde où je commence à instaurer des relations
avec les comédiens pendant le casting... Et le casting
pour moi ce n'est pas mettre la personne devant une
caméra et lui poser des questions, c'est plutôt aller
bouffer quelque part, prendre un pot, essayer de voir
si on a quelque chose à échanger... La préparation c'est
aussi ces longues visites aux décors. Et ce décor ne
doit pas juste être un endroit, il faut que ça prenne
un caractère presque sacré, dans le sens où on se demande
si on va être capable de consacrer tout ce qu'on peut
ressentir à un lieu qui va quand même faire partie de
l'expression d'un moment humain entre ces comédiens,
un moment de rêve... Et ce qu'on rêve à ce moment-là
n'a rien à voir avec la réalité du tournage où tout
va très vite et où l'on a beaucoup de pression, où l'on
est dans un autre état d'inconscience, qui n'est pas
méditatif comme ça l'est pendant la préparation. Et
après c'est le montage où il y a encore une autre couche
de réalité ou d'irréalité qui s'ajoute, surtout pour
"Signs and Wonders" où j'avais 125 heures de rush et
où je vous épargne la description des moments de lutte
avec la monteuse ! Voilà un peu ce que c'est pour moi
faire un film...
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