Cinémathèque
Québécoise en péril
L'AVENIR DE LA MÉMOIRE
par
Frédérick
Pelletier
2001,
janvier 04
|
D'emblée,
il faut le dire : la Cinémathèque québécoise est nécessaire.
Ce lieu, qui n'est rien de moins que l'un des derniers
retranchements de l'art du cinéma, est aujourd'hui menacé.
Pourtant, c'est là - et de moins en moins ailleurs -
que depuis bientôt quarante ans, des milliers de cinéphiles
ont fait la rencontre d'oeuvres-phares du cinéma mondial.
Tour à tour, les plus beaux Wiseman, Bresson, Fellini
et Tarkovsky y ont côtoyé les films de Perrault et de
Carles sur un écran qu'on a toujours voulu démocratique
par sa diversité et accessible par un prix délibérément
populaire.
L'affaire
est maintenant publique : le musée du cinéma finira
le présent exercice financier avec un déficit appréhendé
d'environ 400 000 $ qui viendra alourdir une dette déjà
écrasante de 652 000 $. Une situation financière plus
que précaire qui, après avoir paralysé le mandat d'acquisition,
force maintenant la direction à réduire les activités
publiques de diffusion et oblige la Cinémathèque à suspendre
- voir même reculer dans certains secteurs - l'accomplissement
de son mandat pour trouver chaque sou nécessaire à la
satisfaction des créanciers.
Petit
plaidoyer pour le renforcement d'un bastion d'une culture
essentielle qui se retrouve dans les images du monde,
de sa beauté et de sa mémoire qui défilent sur les écrans
de notre Cinémathèque.
Fondée
à Montréal sous le nom de Connaissance du cinéma
en avril 1963 par une dizaine de requérants - dont le
président-fondateur Guy L. Côté (1)
- , la corporation à l'origine de la Cinémathèque se
dote d'un mandat en quatre points : promouvoir la culture
cinématographique ; créer des archives de cinéma ; acquérir
et conserver les films qui s'y rattachent ; projeter
les films et exposer les documents de façon non commerciale,
dans un but historique, pédagogique et artistique. Aujourd'hui,
le mandat reste le même, s'articulant autour de la conservation,
du soutien aux archives et de la diffusion.
La
précarité de l'accomplissement.
Pour
le quidam qui fréquente les installations du boulevard
De Maisonneuve à Montréal, les effets du sous-financement
chronique de la Cinémathèque se font déjà sentir. À
l'été, la suspension d'une deuxième journée d'activités
publiques par semaine précédait la mise en veilleuse
des expositions dans les salles Norman-Mclaren et Raoul-Barré,
ralentissant du même coup la diffusion des collections
films et afférentes (2).
Les expositions n'ont à vrai dire jamais décollé, le
public n'ayant manifesté que peu d'intérêt pour des
manifestations pourtant riches en contenu comme Lumière
sur la projection (1997, 1999) ou Formes en mouvement,
regard sur l'animation. (depuis 1999). Ici, s'il y a
place à l'autocritique, il faut cependant dire à la
décharge de la Cinémathèque que l'absence d'un véritable
budget promotionnel n'a pas permis de rejoindre ce public
pontentiel, simplement en se faisant connaître.
Plus
récemment, on apprenait également la réduction de moitié
du tirage de La Revue de la Cinémathèque qui passera
à seulement 20 000 exemplaires disponibles. Le contenu,
lui, sera pratiquement réduit à un simple programme
des projections, laissant de côté les textes de présentation
des cycles et rétrospectives. Inutile de dire que c'est
un recul déplorable dans une perspective d'éducation
et de mise en contexte des images, une réflexion qui
se fait déjà de plus en plus rare. En février, on sait
déjà que la direction retranchera encore une projection
par jour, effritant dangereusement ce lien privilégié
avec le public qu'est la diffusion, à moindres coûts,
d'oeuvres cinématographiques.
Pour
le mandat de conservation, la situation est déjà jugée
très préoccupante. Depuis plusieurs années, tous les
budgets d'acquisition ont réduit comme peau de chagrin
jusqu'à tomber à zéro, sauf pour la Médiathèque Guy-L.-Côté
(3) qui a tout de même ciblé ses
acquisitions de livres et magazines. En clair, ça veut
dire que les collections de la Cinémathèque stagnent
depuis deux ans, que la collection de cinéma d'animation
qui fait à travers le monde la réputation de l'organisme
ne peut s'enrichir d'oeuvres récentes. De plus, dans
le réseau d'échanges d'oeuvres et d'expertise entre
les cinémathèques du monde, une telle situation équivaut
à "endetter" notre cinémathèque qui profite de prêts
sans pouvoir toujours rendre la pareille. Pour un musée,
c'est une situation inacceptable qui, si elle perdure,
peut signifier un retard accumulé et la dégradation
d'une expertise de grande valeur et d'une renommée enviable.
Et
puis, comme toute situation de précarité financière,
le personnel a lui aussi écopé. En 1997, il y a déjà
eu la suppression de trois postes, dont un justement
relié aux acquisitions. La réduction des activités publiques
signifie également une réduction de travail pour les
projectionnistes, préposés à l'accueil et les autres
employés à temps partiel. Et sans argents neufs, l'équipe
de la Cinémathèque pourrait se voir contrainte à de
nouveaux sacrifices.
Le
sevrage de la culture.
Ouvrir
ce lieu commun qu'est la nature dichotomique du "cinéma
entre industrie et art" serait hors propos. Il faut
cependant dire que la plupart des politiques publiques
en la matière ont finalement favorisé l'émergence d'une
industrie millionnaire plutôt que le développement d'une
idée du cinéma comme manifestation culturelle en propre.
Cela étant écrit, il est possible de mettre à l'avant
l'idée reçue et généralement partagée que le cinéma
est affaire de sous et que ceux qui n'ont pas les moyens
n'ont qu'à s'abstenir. Cette logique de rentabilité
qui s'applique à la production des images peut nous
fournir une explication du peu d'intérêt que ces mêmes
images suscitent lorsqu'elles sont tombées en désuétude,
c'est-à-dire hors des circuits commerciaux.
En
grande partie subventionnée par l'État québécois, la
Cinémathèque s'est développée à l'aune des deniers publics
(4) tout en conservant son indépendance
administrative. Sans jouir des avantages pécuniaires
des musées d'États, refusant la logique de gestion d'une
entreprise privée, l'ambiguïté de son statut (5)
n'est pas sans effets pervers. Sa grande dépendance
financière face à l'État, qui ne cesse d'exiger l'augmentation
des revenus autonomes (6) fait
planer une épée de Damoclès au dessus de la Cinémathèque.
Et à chaque coup de vent, la lame tourbillonne.
Dans
les officines ministérielles, on invoque comme une profession
de foi les "revenus autonomes" et autres "partenariats"
pour pallier à un désengagement étatique dans la culture.
L'État québécois, qui demeure l'un des rares d'Amérique
du Nord à s'être pourvu d'un véritable Ministère de
la Culture et des Communications, ne s'est cependant
jamais accordé les budgets nécessaires. Fixée à 1% du
budget gouvernemental, la part minimale qui revient
à la culture n'a jamais encore été pleinement acquittée.
Le financement de la culture - aide à la création comme
mise en valeur du patrimoine - reste inadéquat, ce que
ne cesse de souligner entre autres le Mouvement pour
les Arts et Lettres, mieux connu sous l'acronyme révélateur
du MAL.
Quant
à ses "partenariats" avec l'industrie privée du cinéma
et de la télévision - et encore une fois millionnaire
! - , la Cinémathèque a bien entrepris quelques timides
démarches. L'intérêt d'être associés à un organisme
aussi prestigieux n'efface cependant pas la crainte
qu'ont les potentiels partenaires privés d'engouffrer
leurs budgets de commandites dans le trou béant d'un
déficit chronique. Si la plupart des musées n'ont plus
les moyens de résister à l'assault d'un corporatisme
qui, généreux de millions de dollars, a su se rendre
inévitable dans la diffusion culturelle (7),
la Cinémathèque peut se targuer d'avoir jusqu'ici conservé
son "intégrité". Mais voilà : lors de la dernière assemblée
générale, les membres de la Cinémathèque ont accepté
d'ouvrir un membership corporatif qui permettra, après
paiement d'une cotisation annuelle établie selon les
revenus de l'entreprise, d'obtenir un droit de vote
aux futures assemblées. Bien que le nombre de sièges
qui leur sont réservés soit pour l'instant bien limité
et que l'on se questionne encore sur l'intérêt des compagnies
visées à obtenir un tel membership, une brèche est ouverte.
Du
mécénat, il semble que l'absence d'une tradition québécoise
en ce domaine s'ajoute au profil, disons, discret de
la Cinémathèque : moins vieux, moins prestigieux, moins
riche que le Musée des beaux-arts de Montréal, lui aussi
privé, le Musée du cinéma ne séduit pas les grandes
fortunes qui semblent n'y voir peut-être, et à tort,
qu'un petit musée provincial au rayonnement limité.
Pourtant !
"...notre
fait, notre geste et notre dit."
Les
solutions sont relativement nombreuses allant du moins
pire à l'idéal. Cependant, dans la plupart des cas,
l'augmentation et la garantie d'un financement public
stable demeurent les plus souhaitables.
D'abord
parce que c'est la mémoire imagée, non seulement du
Québec mais d'une partie du monde, que la Cinémathèque
conserve dans ses voûtes de Boucherville et que c'est
là une responsabilité collective énorme qu'il nous faut
assumer.
L'actuelle
ministre Agnès Maltais n'a pas tout faux. Celle-ci a
déjà écrit au cinéaste Jean Beaudry, l'actuel président
de la Cinémathèque, pour lui faire part d'une subvention
ponctuelle de 161 000$ et de l'engagement de son ministère
à aider la direction dans ses efforts de redressement
par la mise en place d'un plan triennal.
Malheureusement,
à court comme à long terme, c'est trop peu et trop tard
: malgré cette aide ministérielle non récurrente et
les économies réalisées par ce déplorable ralentissement
des activités de conservation et de diffusion, il reste
encore un manque à gagner de quelques 150 000$.
L'actuel
gouvernement péquiste doit, en regard du nationalisme
moderne qu'il prétend incarner, s'engager à ce que nos
images soient non seulement conservées mais diffusées.
La Cinémathèque québécoise est le lieu exeptionnel du
dialogue d'une petite cinématographie nationale, comme
celle du Québec, avec le cinéma mondial ; un dialogue
à la base de notre rapport au monde qui est devenu le
seul véritable moyen d'être au monde.
"L'Antiquité
avait de la chance. Son art était de marbre ou d'airain.
Le nôtre est de celluloïd, pellicule diaphane
qui se désintègre sans prévenir et s'évapore dans
l'atmosphère ; qui se suicide par le feu dans son
propre appareil et qui en peu de temps abdique ses
couleurs. Ainsi le cinéma est menacé de mort, lui
dont la vocation est d'incarner la vie. Notre postérité
exige qu'on le protège pour qu'il garde en mémoire
non seulement ce que l'on pense, comment on le parle,
le rythme de nos rires, la chanson de nos pleurs ;
pour qu'il capte à jamais les aujourd'hui qui passent,
pour qu'il rende à l'éternité notre fait, notre geste
et notre dit."
Claude
Jutra, cinéaste et co-président d'honneur de
la Cinémathèque québécoise, octobre 1981.
Pour
aider la Cinémathèque Québécoise,
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ici
Notes
:
1)
Guy L Côté (1925 - 1994) Entré à l'Office national du
film du Canada en 1952, il y travaille à la fois monteur,
réalisateur et producteur. Comme réalisateur, il tourne
de courts documentaires (dont Railroaders, 1958 et Fishermens,
1952). Comme producteur, on lui doit entre autres Le
Règne du jour, 1966 ; Les Voitures d'eau, 1968 de Perrault
; Où etes-vous donc ? de Gilles Groulx. Côté est également
très actif dans la mise en place d'un réseau de ciné-clubs
où il oeuvre en tant que programmateur de la Fédération
canadienne des ciné-clubs.
2) Les collections de la Cinémathèque sont composées
de 36 000 films internationaux de toutes les époques,
25 000 émissions de télévision, 500 000 photos, 1 900
appareils ancients, 12 000 scénarios. Elle partage ses
richesses entre quatre conservateurs, responsables respectivement
du cinéma québécois, du cinéma d'animation, de la télévision
et vidéo et des collections afférentes. Les collections
afférentes sont entre autres constituées d'appareils
anciens, d'affiches, photogrammes, costumes, scénarios,
manuscrits, artefacts, etc.
3) La Médiathèque Guy-L.-Côté constitue l'un
des centres de documentation cinématographique les plus
riche d'Amérique : 45 000 livres, 3 000 titres de revues
et quelques 125 000 dossiers de presse consacrés au
cinéma.
4) Le Ministère de la Culture et des communications
du Québec subventionne la Cinémathèque à hauteur de
1 050 000 $. Le Fédéral, lui, verse, via le Conseil
des arts du Canada, quelques 152 500 $ alors que la
Ville de Montréal injecte 192 733 $ en son propre nom
et 80 000$ par l'entremise de la Communauté urbaine.
À ces quelques 1 474 733$, il faut ajouter les revenus
de diffusions, de location et de services qui ne suffisent
pas à boucler la boucle.
5) En vertu de la Loi québécoise sur le cinéma de
1978, la Cinémathèque québécoise a droit au statut de
cinémathèque "reconnue". Le seul effet probant de cette
reconnaissance est de voir une partie du financement
annuel de l'organisme être assurée par Québec.
6) C'est à dire les fruits des activités de diffusion,
la cotisation des membres, les locations de services
et d'espaces, etc.
7) On pense ici aux grandes compagnies de tabac
qui financent tant le sport (!) que de grands événements
culturels (festival de Jazz, de cinéma, etc., etc...),
aux constructeurs automobile qui exposent, en échange
de beaux dollars, la carcasse d'une voiture de l'année
dans le hall d'un grand musée.
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