Aurore
VENGEANCE ET PROFIT
Pendant longtemps, le film des années cinquante qui était tiré de l’histoire de la Petite Aurore l’enfant martyre [1] fut l’objet de boutades collectives qui permettaient de considérer avec affection et amusement les vestiges de ce mélodrame désuet qui fit jadis frémir nombre de nos mères et grands-mères. Par les voies de l’ironie, la culture populaire s’était doucement affranchie de ce type de fiction ultra misérabiliste qui reléguait quasiment le récit de Cosette au rang d’une fable joyeuse et optimiste. La petite Aurore l’enfant martyre, malgré son vernis de série B (voire Z), avait ainsi encore son utilité en offrant un témoignage culturel intéressant sur ce qui avait pu marquer l’inconscient de générations d’une autre époque. Mais c’était sans compter que cette histoire nous reviendrait un jour sous la forme d’un blockbuster qui mélange sans gêne idéologie et mercantilisme avec de fausses prétentions de critique sociale. Pour comprendre à quel point la nouvelle mouture d’Aurore se drape dans les pires attributs du néolibéralisme culturel, il faut d’abord comprendre non seulement les rouages du film, mais également ceux de l’entreprise dont il fait partie intégrante, et qui, elle, est malheureusement bel et bien de son temps.
D’abord, à l’inverse de ce que clament partout les producteurs et les créateurs du film, Aurore n’est pas une œuvre à caractère social sur la violence faite aux enfants non plus qu’un film qui met le spectateur ou la collectivité « mal à l’aise » face à un tel enjeu (on pourrait aussi mettre en doute ce type de prétentions pédagogiques pour le cinéma de fiction, mais c’est une autre histoire). Au contraire, Aurore est un film extrêmement rassurant dont les ressorts fictionnels sont avant tout réglés pour susciter chez le spectateur une véritable haine suivie d’une vengeance, d’un défoulement porté sur l’autre et en tous les cas certainement pas une remise en question tournée vers soi. Le seul malaise que génère le film auprès du spectateur, qui, en l’occurrence, devient plutôt un voyeur, c’est un malaise vis-à-vis de la violence elle-même et non sur les questionnements qu’elle pourrait engendrer en dehors de son caractère factice et spectaculaire. Cette violence physique, plusieurs la trouveront insoutenable mais c’est l’unique élément qui fera ressentir un réel inconfort. Quoi de plus facile et banal pour un film au réalisme non dissimulé ?
Aurore vit heureuse dans sa famille jusqu’au jour où sa mère meurt de tuberculose. Son père se remarie ensuite avec une terrible marâtre qui la prend en grippe et use sur elle de violences inouïes, jusqu’à la mort. Dans le village, représenté principalement par 5 ou 6 patauds sympathiques et légèrement abrutis qui se rencontrent quotidiennement au magasin général, tout le monde est au courant mais personne n’ose faire quoi que ce soit. Le juge de paix et propriétaire du magasin général (Rémy Girard) tentera néanmoins de faire bouger les choses, mais trop tard. Dans ce film, au bout du compte, tous les personnages auxquels le spectateur lambda pourrait s’identifier sont épargnés… Le gentil couple de grands-parents ne peut rien faire car il n’a pas la garde légale de la fillette ; quant aux villageois, si le film souligne leur couardise, ils sont néanmoins caractérisés par une sorte de bienveillance naïve qui n’excuse pas leur irresponsabilité mais l’adoucit considérablement au point de la rendre totalement édulcorée. Concernant le père et la marâtre, le premier est un impulsif inconscient qui travaille trop pour s’occuper de sa famille alors que la deuxième est une espèce de dégénérée maniaco-dépressive. Une ogresse, en somme, donc très loin de nous. Au sujet de la polémique annoncée, c’est donc un « plouf » retentissant qui vient briser le fameux silence collectif que les créateurs d’Aurore prétendaient dénoncer afin de choquer et de remuer les masses.

- Aurore en 1952
Le véritable coupable, celui sur lequel le spectateur qui aura été séduit par les ficelles narratives peut déverser son ressentiment, c’est le curé du village (Yves Jacques). Sorte d’intellectuel théoricien à vocation ratée, le curé rêvait d’aller étudier la théologie au Vatican plutôt que de passer sa vie à sermonner un minuscule village d’agriculteurs (et vu la façon dont ceux-ci sont présentés dans le film, on finit par le comprendre de vouloir être ailleurs). Mis en face de plusieurs signes de détresse venant de la petite Aurore (qui n’a pas très fraîche mine) et de la marâtre qui se confie à lui et justifie ses actes en le manipulant, le curé frustré de son sort préfère sombrer dans un pédantisme anti-populaire et se rend ainsi aveugle face aux sévices causés à la fillette. En refusant de voir la vérité, il se met le bon juge de paix à dos et celui-ci, dans une scène-clé du film, va jusqu’à lui reprocher avec véhémence sa « maudite instruction » (lui reprochant au fond de n’être qu’un intellectuel, donc un sans-cœur). Curieuse façon de présenter la connaissance comme n’étant pas un outil de développement personnel mais plutôt comme une posture régressive qui empêche les sentiments et éloigne de la vérité vraie. Paradoxalement, ce film apparemment anti-catholique épouse l’un des mythes les plus fondateurs de la Bible en transformant en péché le fait de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance.
Mais ce qu’il faut davantage retenir, c’est le travestissement éhonté du scénario qui ne fait que biaiser les questions fondamentales liées au thème du film en faisant du curé le véritable bourreau de l’histoire. Tout converge pour que la haine accumulée par le spectateur déboule sur ce seul homme, qui, encore une fois, n’a rien de commun avec le citoyen moyen qui n’a ainsi aucune raison de se sentir concerné par la fameuse critique du film (qui voudrait s’identifier à un curé pédant ?). Preuve en est le point d’orgue du récit, une finale-émotion dans le style de la Société des poètes disparus où l’on voit nombre de villageois quitter l’église avec fracas sous la mine déconfite du curé qui était en plein discours. Quoi de plus rassurant que de pointer sa vengeance sur un seul ? Quoi de plus consensuel, de plus cliché que d’affubler d’un curé infâme la collectivité québécoise du passé ? Aucune tentative non plus de saisir le peuple québécois dans sa complexité puisqu’on le dépeint comme impuissant et penaud, condamné à gémir dans d’éternels ragots de village. Dans la lignée de ce type de films à reconstitution historique, on repassera aussi, encore une fois, sur la qualité générale d’évocation qui ne s’intéresse jamais aux détails précieux d’une époque (langage (fouillé et non pas stéréotypé), mœurs, croyances, métiers, etc.). Puis cet anti-intellectualisme primaire qu’on retrouve dans le film ; se moquer ou même dénoncer certains intellectuels peut être une très bonne chose, mais la charge sur un ton irrévocable que font les créateurs d’Aurore relève plutôt de l’idéologie malsaine servant surtout à exacerber chez la foule un sentiment anti-intellectuel afin de mieux la contrôler. On obtient alors la définition même d’un film qui est non pas populaire, mais populiste avec ce que cela suppose de plus bas instincts.
Bref, jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil. Une fiction populiste qui se met au plus bas dénominateur commun n’a rien d’extraordinaire et cela existe depuis assez longtemps pour que l’on ne s’en étonne pas en prenant un air de vierge effarouchée. Heureusement, il existe aussi d’excellents films populaires qui ne s’échafaudent pas sur la médiocrité. Ceci étant dit, concernant Aurore, on se doit de noter qu’une nouvelle ligne à été franchie dans l’art d’offrir une fiction consciemment pervertie pour assurer l’effet d’une recette publicitaire. Premièrement, il faut dire qu’il s’agit d’un exemple parfait du film de producteur (il s’agit ici de Denise Robert et Daniel Louis ; familièrement appelés « Denise et Daniel » dans le dossier de presse) dont on ne se surprend pas que la première caractéristique soit d’engager un réalisateur qui n’en est pas un : en l’occurrence le scénariste de télévision Luc Dionne, qui n’avait rien réalisé jusque là (après coup on est encore moins surpris de constater, en lisant son cursus, que le bonhomme a été formé en administration). Ajoutons à cela que l’impulsion initiale du projet est venue de deux distributeurs : Guy Gagnon et Patrick Roy. « Guy et Patrick » ont donc réussi à convaincre « Denise et Daniel » qui, eux, ont tout de suite eu l’idée d’engager « Luc ». Jadis, au Québec, les réalisateurs écrivaient un scénario qu’ils soumettaient à des producteurs, puis ceux-ci se chargeaient ensuite de trouver un distributeur. À l’ère du néolibéralisme culturel, c’est maintenant souvent l’inverse.
Mais passons aussi sur ce dernier élément puisque cela n’est pas non plus nouveau dans le cinéma québécois des dernières années et qu’en plus, dans l’histoire, il est tout de même déjà arrivé que de bons films voient le jour sous l’impulsion d’un producteur. Dans le cas d’Aurore, nous sommes néanmoins obligés de souligner ce schéma inversé « distributeur-producteur-réalisateur » afin de démontrer que le film n’est qu’un prétexte, un élément parmi d’autres qui servent une exclusive mécanique de profit et de séduction. Dans la nouvelle industrie du cinéma québécois cette opération séduction doit se faire dès le début, c’est-à-dire bien avant le tournage. Tout commence lorsque les producteurs organisent une longue série de castings à travers la province afin de trouver la fillette qui incarnera Aurore. Cette tactique empruntée à Star Académie consiste à se servir du casting comme moteur de publicité avant même que le produit soit achevé. Histoire de faire jaser dans les chaumières, on stimule ainsi la participation du public à toutes les étapes de production : on ajoutera à cela des communiqués qui sortiront pendant le tournage, puis, au moment de la sortie du film, la diffusion d’un making-of à la télévision à heure de grande écoute. Sans compter, évidemment, tous les autres éléments de publicité « classique ». Rien de moins que 10 000 ( !) jeunes filles ont donc été sollicitées pour interpréter le rôle principal. Malgré tout, au final, rien d’étonnant à ce que l’heureuse élue soit directement issue du show-business (formée dans une école spécialisée où elle joua dans des comédies musicales comme Grease et dans une adaptation théâtrale d’Harry Potter) et non pas parmi le simple public. On peut donc sérieusement remettre en cause la probité d’une démarche qui consiste à visiter 10 000 fillettes (et leurs familles, n’est-ce pas) pour finalement en sélectionner une qui se trouvait déjà à "portée de main" si on peut dire.

- Aurore en 2005
Or, la mécanique ne s’arrête pas là. Lors de la soirée de « grande première », les invités ont pu trouver, en arrivant dans la salle, une enveloppe vide sur chaque siège avec un appel à la charité pour que chacun fasse un don destiné à un organisme de défense des enfants victimes de violence. Sachant que la jet-set assiste à ce genre de projections et que les médias font le pied-de-grue pour recueillir les commentaires après le visionnement du film, on ne peut qu’applaudir devant une telle efficacité qui s’exerce sur une cause sociale sérieuse tout en se servant de celle-ci dans l’unique but de vendre un pur produit de divertissement. En effet, on ne peut pas reprocher de recueillir de l’argent pour un tel organisme : mais c’est justement ce caractère irréprochable, sacré, qui devient étrangement problématique lorsqu’il se fait travestir en devenant l’outil d’une véritable prise d’otages des spectateurs qui se font vider les poches tout en se faisant prendre par les sentiments. Ajoutons les acteurs et producteurs qui ont martelé partout avant la sortie du film sur le fait qu’il s’agit d’un récit « dur », « triste », à « forte critique sociale » et voilà que le petit moteur ronronne à merveille. Le film ne sert donc à rien d’autre que de justifier cette fameuse critique sociale (qui n’est que simulacre et fausse prétention, répétons-le), et la critique sociale ne sert à rien d’autre que de justifier le film : le tout dans un infini renvoi d’ascenseur publicisé, qui, lui, sert surtout à faire retentir les espèces sonnantes et trébuchantes.
Daniel, le producteur d’Aurore avec Denise, est cité deux fois dans le dossier de presse officiel. « Trouver des solutions pratiques à des défis artistiques, c’est ce que j’aime dans la production. C’est à la fois la synthèse de la création et des affaires. ». Puis, il ajoute : « Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la gestion efficace du projet tout en tirant le maximum du côté créateur. ». Comment être plus limpide ?



