Hors Champ

Cinéma

Simplicité, ambition et résistance

UN BREF MOT SUR À L’OUEST DE PLUTON

par Simon Galiero
mercredi 17 juin 2009

Réal. : Henry Bernadet et Miryam Verreault / Québec / 2008 / 90 min / français
 

Il devient difficile, par les temps qui courent, de distinguer les œuvres significatives qui se démarquent réellement à l’intérieur du cinéma québécois, tellement les coups de klaxon fusent de toute part. On croyait, dans les dernières années, que les oripeaux du professionnalisme n’allaient être un écran de fumée que pour les films à tendance commerciale, mais c’était une couleuvre gigantesque que seule une société avide de reconnaissance pouvait avaler aussi facilement, laissant du même coup tomber tout ce qui pouvait servir à l’exercice d’une pensée critique détachée du goût du jour et de la crainte de n’être pas alignée sur ce qui fera ou ne fera pas date. Parmi le lot des films « bien faits » mais sans consistance, des films autoproclamés « radicaux » qui se contentent de reproduire la marque clichéifiée du cinéma d’auteur mainstream, ou encore tous ces films qui reprennent à leur compte les mandats du jour du « Ministère de la culture, de la communication et de la condition féminine » et s’inscrivent volontairement sur les rails du « débat de société »… Bref, parmi tout ce qui joue habilement des affects contemporains pour s’assurer une adhésion ici ou là, peu de films semblent être réellement le fruit d’une pratique souveraine, qui donne à voir non seulement une œuvre complète et achevée, mais aussi, pour l’œil plus cinéphile, la formidable conquête du dispositif mis en place pour créer cette même œuvre.

Indéniablement, À l’ouest de Pluton se révèle être le fruit d’une telle conquête, et ce à partir d’une trame toute simple qui ne saurait en masquer la profondeur ; les pérégrinations d’un groupe d’adolescents d’une banlieue de Québec, des individus dont la condition propre et le monde dans lequel ils se trouvent se révèleront peu à peu au spectateur. Grâce à un travail de longue haleine auprès de jeunes comédiens non-professionnels (qui aboutit à une magnifique interprétation de bout en bout), les 2 réalisateurs du film sont ainsi parvenus à élaborer une fiction dont l’écriture se situe à la fois en amont et en aval du cheminement effectué avec ses interprètes. S’inscrivant, volontairement ou non, aux sources du cinéma québécois depuis les années 60 et 70 (on pense au trop méconnu Avoir 16 ans (1979) dont À l’ouest de Pluton pourrait être une digne continuité, mais aussi à un certain cinéma de l’Europe centrale de la même époque avec des films comme L’as de pique de Milos Forman et plusieurs autres), les auteurs font fi des moyens économiques très modestes à leur disposition pour extirper une trame romanesque à partir d’un contexte précis (la banlieue, la polyvalente) qui correspond à celui des comédiens dans leur vie courante réelle. Plus même que de faire abstraction des moyens économiques, ils s’en servent littéralement, en faisant dès lors un outil d’évocation qui porte en lui-même une part de la nécessité qui ressort de l’expérience du film. « Faire un film, c’est réaliser un documentaire sur le tournage qu’on est en train de faire », disait l’autre. Cela est d’autant plus probant avec un objet comme À l’ouest de Pluton, dont la simplicité, l’intelligence et la maîtrise du procédé aboutissent cependant non pas au procédé lui-même comme finalité (bien qu’il y participe en partie), comme le veut un large pan du cinéma conceptuel, mais bel et bien à une œuvre écrite et dialoguée qui échafaude une fiction se nourrissant d’observations naturalistes tout en créant de nombreuses correspondances liées à la condition humaine et à certains thèmes de l’existence. Une ambition à la fois si simple mais si exigeante, et dont l’avènement d’un tel film vient combler une cruelle absence.

Un tel exercice, que plusieurs pourraient s’empresser de qualifier de « gentiment modeste » afin de faire oublier toute la vacuité de nombreux films et des discours qui les soutiennent et les justifient (et qu’un film comme À l’ouest de Pluton pourrait démasquer par sa seule consistance), ne peut avoir été mené à terme que par une exigence d’un autre ordre ; celui d’un travail consciencieux et détaché de tout faux-semblant, basé uniquement sur le besoin d’évoquer ce qui constitue le monde humain… Une œuvre à la fois classique et moderne, généreuse et brillante, simple et ambitieuse : tout à coup, on a presque envie de parler de résistance.

Site officiel : http://alouestdepluton.com/

Recherche

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • Entretien avec Rodrigue Jean et Mathieu Bouchard-Malo

    LA POÉSIE DU VIVANT

    Rodrigue Jean occupe une place absolument singulière dans le paysage cinématographique québécois. D’origine acadienne, mais vivant à Montréal depuis plusieurs années, Jean aboutit au cinéma après avoir été chorégraphe, dans les années 90. Ses longs métrages de fiction, Full Blast, Yellowknife, Lost Song, ainsi que ses documentaires L’extrême frontière et Hommes à louer composent un œuvre d’une rigueur extrême, révélant une « poésie du vivant » qui transite par des situations-limites, un refus du psychologisme et des typologies si communes dans notre cinéma.

  • Dossier "Western crépusculaire"

    MARLON BRANDO, COWBOY CRÉPUSCULAIRE

    En 1960, Marlon Brando décide de passer derrière la caméra pour tourner ce qui sera son seul film en tant que réalisateur : One Eyed Jacks. À la fin de One Eyed Jacks, le héros, réconcilié avec lui-même, s’éloigne vers l’horizon sur son cheval avec l’espoir, un peu abusif, de retrouver sa fiancée au printemps pour la naissance de leur enfant. Cette fin romantique n’annonçait en rien le retour de Brando dans l’univers du western, dans la peau d’un tueur à gages, aussi mystérieux que sadique, pour les besoins du très beau (et très violent) western d’Arthur Penn The Missouri Breaks.

  • Cinéma national

    INDUSTRIE ET SUCCÈS

    Le succès d’une industrie peut être très bref s’il ne sait pas provoquer les perpétuelles émotions qui assureront sa pérennité auprès du grand public : la fierté, la reconnaissance, l’attendrissement ou l’identification collective au succès sont la nourriture quotidienne de celui-ci.

Films à voir

HORS CHAMP propose une liste de titres parmi la production contemporaine mondiale, ainsi que les choix du comité éditorial à travers l'Histoire du cinéma.

Nos suggestions

Évènements

ISSN 1712-9567
copyright 2011

OffScreen       Conseil des arts du Canada   iWeb Technologies   Conseil des arts de Montréal