Hors Champ

Médias et Société

Journalisme, pensée et posthumanisme

QUESTIONS À ANTOINE ROBITAILLE

par Simon Galiero
mercredi 26 décembre 2007

Antoine Robitaille est l’un des journalistes les plus polyvalents du Québec ; en plus de se consacrer à une couverture quotidienne de la politique nationale dans les pages du Devoir (il y a initié également une longue série d’articles liés à la philosophie), il s’est aussi fait remarquer en mettant en lumière l’oeuvre d’écrivains et intellectuels notoires (on peut retenir, entre autres, son remarquable entretien avec Alain Finkielkraut, « L’ingratitude »). Il a aussi réalisé des reportages radiophoniques à la radio de Radio-Canada et se fait voir régulièrement dans le cadre de l’émission Bazzo.tv en tant que chroniqueur, relevant avec humour certains usages de la langue dans les médias ou dans la collectivité en général. Écrivain, il a écrit des articles de réflexion pour diverses revues et vient de publier un ouvrage sur le posthumanisme (« Le nouvel homme nouveau », chez Boréal).


Hors Champ : Comment en êtes-vous venu à enseigner les sciences politiques puis à devenir journaliste (métier que vous pratiquez depuis près de 20 ans) ?

Antoine Robitaille : Vers l’âge de 20 ans, j’ai conclu que l’idéal, pour moi, ce serait d’être professeur et journaliste en même temps. Le premier métier, pour rester en lien constant avec le « fond des choses », pour approfondir mes connaissances sur l’histoire, l’économie, la philosophie, la littérature, etc., tout en les transmettant. D’ailleurs, il n’y a pas meilleure façon de se motiver à bien étudier. L’autre métier, journaliste : pour rester toujours en éveil, attentif à ce qui se passe. Pour observer « l’histoire qui se fait », en rendre compte. Pour confronter ses connaissances à la réalité. Or, à l’époque où j’ai dû commencer à travailler (dans les années 91 93), le manque d’emplois pour les membres de ma génération - la X - m’a forcé - et sans doute permis - de réaliser mon idéal ! Il n’y avait plus de poste nulle part, ni dans un métier, ni dans l’autre ! Et je ne souhaitais pas terminer mes études de droit, entamées après ma maîtrise en science politique. Alors j’ai accepté des charges de cours au cégep et décidé de faire, en parallèle, de la pige en journalisme et des contrats de rédaction. De plus, j’ai eu mes enfants tôt. Le premier - j’en ai trois - est arrivé alors que je n’avais pas 26 ans. Autre aiguillon pour travailler.

H. C. : Quelles ont été vos premières influences littéraires ou artistiques (dans tous les domaines) ? Peut-être une façon de nous résumer un peu le parcours ou l’évolution de votre pensée...

A. R. : Même si j’étudiais en science politique, j’étais passionné de philosophie, d’histoire et de littérature. Ma directrice de mémoire de maîtrise me dit un jour que pour mieux écrire - parce qu’elle et moi trouvions que j’écrivais mal -, il me fallait lire davantage de romans et de poésie ! Je me suis exécuté et me suis pris au jeu. Cela m’a permis de réactiver un « capital » que j’avais accumulé plus jeune : cette langue de Molière, que j’avais apprise par cœur, notamment lorsque j’avais interprété Le Bourgeois gentilhomme et Le Malade imaginaire au secondaire. Quelques années plus tôt, j’avais commencé à participer, avec mes amis philosophes, à des groupes de discussion sur des œuvres de grands auteurs (Platon, Descartes, Rousseau, Heidegger, etc.) dont nous n’aurions jamais lus certains ouvrages au complet, sans cette motivation incomparable qu’apportent les rendez-vous de discussion avec des amis. Alexis de Tocqueville est sans doute un des auteurs qui m’ont le plus influencé, avec Rousseau (en contrepoids, peut-être). « L’évolution de ma pensée », dites-vous. Ais-je une « pensée » ? Je suis, donc je pense, certes… Mais…

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Sur le plateau de Bazzo.tv

H. C. : Vous avez travaillé à plusieurs ouvrages, incluant des livres, articles de revues et journaux, en plus de participer à nombre d’émissions radiophoniques (comme invité, intervieweur ou réalisateur) et même de télévision (Bazzo.tv)... En tant qu’intellectuel, ces multiples plates-formes représentent-elles pour vous le même "terrain de jeu" ou accordez-vous davantage d’importance à l’une ou l’autre ?

A. R. : D’abord, réglons une question : suis-je un intellectuel ? Si on prend la définition large du terme, celle de Pierre Bourgault - quelqu’un dont la profession consiste principalement à travailler avec les idées -, oui. Vous me demandez ensuite de hiérarchiser les « terrains de jeu » ! L’écrit prime, selon moi. J’ai brièvement enseigné dans un programme de communications au cégep. Pour motiver les étudiants à écrire, je disais qu’on avait beau répéter que l’audiovisuel allait tout bouffer, l’écriture restait la meilleure préparation à toute activité médiatique. Autrement dit, vous voulez faire un reportage télé, vous devez savoir écrire. Et vous devez écrire votre topo. Le même raisonnement s’applique à la radio, mais en fait à tout exercice intellectuel… L’écrit est le substrat des téléromans, des films. Et pour penser - j’ai l’impression de le vivre ici même en répondant par écrit à ces questions -, rien de mieux que l’écrit : on se voit penser. C’est le miroir de nos mouvements d’idées, de nos raisonnements, de notre argumentation. C’est une gymnastique fructueuse, si on s’y adonne sincèrement, si on accepte de se regarder dans ce miroir. La beauté de la chose, c’est qu’on peut se corriger constamment à l’écrit : on peut préciser, resserrer, nuancer, synthétiser. C’est une gymnastique intellectuelle essentielle qui tend à disparaître dans les écoles, où l’on croit de plus en plus que la création d’un diaporama électronique ou d’une bande dessinée peut remplacer les exercices d’écriture fondamentaux comme la dissertation, la version et le thème. Chose certaine, comme journaliste, une fois que j’ai écrit, je suis plus à l’aise de me présenter sur chacun des « terrains de jeu » dont vous parlez.

H. C. : Quelles différences percevez-vous, de l’intérieur, entre ces différents médias ? Vous arrive-t-il de vous demander si votre place ou celle de vos collègues y est toujours pertinente ?

A. R. : Je me demande toujours si ma participation est pertinente. Ça aura l’air cucul, mais je fais de mon mieux, en me disant que c’est un privilège de s’exprimer sur la place publique. Les différences ? La télé m’a l’air parfois stupide parce qu’elle sollicite trop de sens en même temps. J’observe avec désolation ce phénomène chez moi quand je suis téléspectateur. Souvent, mon esprit se trouve capté par des détails visuels insignifiants (« Ah, tiens, la barbe de Michel Serres est bien longue aujourd’hui ? » ; « Bizarre, cette cravate de Bernard Derome » ; « Tu as vu, Richard Latendresse porte un gilet pare-balles »). De plus, j’ai une « consommation » télévisuelle tellement débile, souvent - par exemple, je vais regarder des émissions comme Drôles de vidéos ou Les criminels les plus stupides, ou encore des poursuites policières à TLC ou à quelque Canal D -, et j’en retire tellement de plaisir (comme lorsque je me permets une crème glacée vraiment cochonne, genre Drumstick) que j’en viens à me demander si la télé peut être pour moi vraiment « culturelle ». Pourrait-il y avoir réellement une émission littéraire, par exemple ? Certes, il y a eu Apostrophe, et même Bouillon de culture. Certes, j’ai déjà eu des plaisirs intellectuels formidables en regardant plusieurs documentaires. Mais ne sont-ce pas là que des exceptions ? Je me le demande. Est-ce que la télé n’est pas vouée au strict divertissement ? Est-ce qu’on peut attendre beaucoup plus d’elle ? Le sort de la culture se joue-t-il à la télé, dans les médias ? Ne se joue-t-il pas davantage à l’école, où les professeurs, depuis une loi adoptée en 1994, sont d’abord et avant tout des pédagogues, et non des maîtres de la discipline qu’ils enseignent ? Quand je fais de la télé, j’ai le sentiment que mon sens théâtral est très sollicité. Je me prête au jeu, et ça m’amuse. Il ne faut pas bouder son plaisir. La radio, c’est autre chose : c’est la parole en action, qui habite la pièce de l’auditeur. Le journalisme écrit détermine en grande partie l’ordre du jour des informations électroniques. D’où la pression, sur les journalistes de l’écrit, de fouiller les dossiers davantage. D’autant plus qu’ils ne sont pas soumis à la règle du « pas d’image, pas d’histoire ».

H. C. : Comment expliquez-vous que plus grandit le nombre de canaux médiatiques (une profusion chaque fois inégalée du nombre de chaînes offertes à la radio et la télévision) et plus disparaissent des émissions comme Passages et bien d’autres consacrées "sérieusement" (sans gadgets ni formules séduisantes) au monde de la pensée et des arts ?

A. R. : Si vous tenez compte de l’Internet lorsque vous parlez d’accroissement du nombre de canaux, vous ne pouvez pas dire que les émissions consacrées à la pensée disparaissent. Depuis dix ans, je télécharge des émissions de France-Culture absolument fabuleuses. Et que dire de ce qu’on trouve dans l’anglophonie. Et si je maîtrisais l’espagnol ? La quantité est infinie ! Il est vrai que localement, plusieurs de ces émissions ont disparu. Plusieurs d’entre elles versaient toutefois souvent dans un hermétisme inutile.

H. C. : Il est vrai qu’Internet permet de rassembler des ressources de façon incroyable. Mais pourquoi autant de rigidité à la télévision ? Il y a 20 ans, Radio-Canada présentait des films de Bergman. Elle ne le fait plus, même à minuit un soir de semaine. Aussi les chaînes dites davantage "culturelles" offrent de moins en moins d’émissions "radicales" (qu’on les trouve hermétiques ou non). Même une simple petite heure par semaine accordée à une émission telle que "Passages" semble être une exigence farfelue.

A. R. : Ce que vous dites pour Bergman est en partie faux, du moins pour une autre télé publique, Télé-Québec, qui a annoncé dans sa programmation d’automne 2007 la diffusion de quarante films d’auteurs dont le dernier Bergman, Saraband. Ensuite, je ne comprends pas très bien ce que vous entendez par une émission « radicale ». Quant à la disparition de certaines émissions culturelles, elle s’explique en partie par la profusion dont vous parliez plus tôt. Vous voyez : moi qui aime l’histoire, la philosophie, etc., je me suis trouvé des canaux, notamment France Culture, qui me portent peut-être depuis dix ans à moins écouter les émissions culturelles d’ici. Je trouve trop facile, par ailleurs, de dire qu’en matière d’émissions culturelles, la responsabilité ne revient qu’aux programmateurs. Je crois qu’il y a une responsabilité des artisans de toute émission du genre. Certaines des émissions culturelles qui ont disparu - je le sais pour avoir collaboré à quelques-unes d’entre elles - semblaient souvent faites par une clique pour une clique. Elles semblaient aussi parfois très peu préparées. Celui qui se présente dans les médias doit, comme le professeur devant une classe, penser constamment à ceux à qui il s’adresse. Il doit vouloir partager ses découvertes en se mettant à la place de celui qui les reçoit, donc en se demandant si l’autre n’a pas besoin d’une explication de base ou de contexte. Il ne doit pas considérer non plus que l’émission lui est due en laissant entendre que si on la lui enlève, « la culture est foutue ». En outre, n’est-il pas possible aujourd’hui, pour des vrais passionnés ayant le sentiment d’avoir perdu du terrain, de se donner une radio Internet culturelle afin de produire des émissions du type Passages ? Selon moi, de toute façon, le sort de la culture, je le répète, se joue à l’école. Les passionnés des émissions culturelles devraient savoir aussi que des publics, ça se développe. Ce n’est pas dans des écoles où l’on a cessé d’enseigner les grandes œuvres, où l’on ne donne à lire que des traductions, que le public se développera. Traiter l’État, les politiciens et les programmateurs des médias d’incultes fera bien moins pour la culture au Québec que la mise sur pied d’un véritable mouvement. Il faudrait ici, en somme, avoir un réflexe américain, au sens noble du terme : créer des associations, militer pour la culture à l’école. Mettre la main à la pâte. Pas simplement faire de grands et beaux discours déplorant l’état de nos médias. Pas simplement déplorer. Mais agir. Je sais, c’est facile pour moi de dire cela, puisque je suis confiné à un rôle d’observateur.

H. C. : Comment appréhendez-vous votre métier de journaliste ? Vous écrivez quotidiennement de nombreux articles pour Le Devoir, liés notamment à la politique québécoise, mais même dans ces articles on reconnaît toujours chez vous cette volonté de situer l’actualité dans un champ de réflexion plus large. Croyez-vous être atypique en ce sens ?

A. R. : Je ne sais pas si je suis « atypique ». Pour ce qui est de « situer l’actualité dans un champ… », c’est vous qui le dites. J’accepte le compliment. Mais je sais une chose : j’ai la chance d’écrire pour un journal qui m’accorde un espace deux fois plus grand que celui dont disposent mes collègues des autres quotidiens. Donc, souvent, c’est ce qui me permet d’ajouter un ou deux détails qui donnent du contexte. Le Devoir a aussi un lectorat assez particulier, qui demande des amorces plus vastes, voire des sujets carrément intellectuels.

J’ai de plus l’impression, pour être un lecteur du Devoir depuis longtemps, pour bien connaître ce lectorat que je vois réagir depuis 1994…, j’ai l’impression, dis je, que je l’ai intériorisé, ce lectorat ! Pour le reste, j’aborde mon métier comme n’importe quel journaliste devrait le faire : je veux révéler de l’inédit, sinon écrire une portion de l’histoire - petite ou grande - qui se fait. Être le médiateur des faits. Porter « la plume dans la plaie ». (« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie », disait Albert Londres [1]) Mais comme je suis « assisté » par ce lectorat que j’ai en moi (donc imaginaire), ma perspective et ma façon de faire mon métier sont peut-être particulières.

H. C. : Chez les jeunes journalistes que vous côtoyez dans divers médias, percevez-vous un lien fort avec des références littéraires (politiques, philosophiques, sociologiques, romanesques) ainsi qu’une envie ou une capacité à relater les événements du jour en les plaçant au-delà de leur immédiateté factuelle ? Ou cela est-il l’apanage de la « vieille école » ?

A. R. : Il y a plusieurs « vieilles écoles ». Il y en a des ennuyeuses : « Sujet, verbe, complément et que des faits. Le plus neutre possible. » Je ne crois pas que ma façon de travailler soit très vieille école. C’est la mienne, et celle du Devoir ; elle s’inspire de celle de journalistes que j’ai admirés, mais surtout aimé lire, plus jeune : Gilles Lesage, Lise Bissonnette, Jean-Claude Leclerc, Paul-André Comeau, Michel Venne, Raymond Giroux, Michel Roy, Lysiane Gagnon, Laurent Laplante, Robert Saletti, Claude Julien, Claude Imbert, et j’en oublie. Quant aux jeunes, il y en a de toutes sortes. Certains me semblent très cultivés, tout autant que curieux et « allumés ». D’autres, moins. Une jeune journaliste m’a déjà reproché d’avoir cité Tocqueville dans un texte. Dans Le Devoir ! Aussi, je crains la spécialisation à laquelle peuvent conduire les écoles de journalisme, les carences en culture générale qui peuvent en découler. Je crains les moules trop rigides. Notre métier en est un d’écriture. On ne devrait pas couper la formation de journaliste de ces multiples autres formes d’écriture - roman, poésie, essai, histoire, etc. - qui peuvent inspirer la nôtre. Toutefois, il ne faut pas nier que notre métier est un art qui s’apprend. Pour ma part, aucune culture générale n’aurait pu remplacer ma pratique du journalisme étudiant, ni mon stage à La Presse. J’ai bien dit « art » et non « science ». On peut s’inquiéter de ce réflexe de l’université contemporaine de transformer tout ce qu’elle touche en science. On pourrait faire un parallèle avec ce que je disais plus tôt des professeurs. Je crains le journaliste uniquement formé en journalisme, spécialisé dans les « débats sur les médias » ; comme je crains le professeur uniquement formé en pédagogie, spécialisé dans les « débats sur la pédagogie ». La comparaison n’est pas parfaite, mais il y a dans un cas comme dans l’autre une dérive possible où la réflexion et le travail sur la forme finissent par évacuer le fond.

H. C. : Aurais-je tort de vous décrire, à l’instar de Camus et peut-être même de Finkielkraut, comme un intellectuel « radicalement modéré » ? C’est-à-dire avec une pensée précise et affirmée, voir « contre » le relativisme, mais rarement à la remorque de tel ou tel parti-pris idéologique ou d’un certain nombre d’affects collectifs ?

A. R. : Je l’ignore, vraiment. Je crois qu’il faut faire la critique d’un certain relativisme mou contemporain (genre « c’est ton opinion et tu la partages »), certes, mais j’ai sans doute des partis pris. Quant à me comparer à ces noms…

H. C. : Dans un article intitulé « Les intellectuels au Québec - Pas de débat ? » (Le Devoir, février 2003), vous dites trouver que la jeune génération réussit de plus en plus à poser avec bonheur les questions de l’héritage, de la filiation, de la transmission... D’abord, en quoi ces questions sont-elles importantes pour vous, puis, en quoi toucheraient-elles davantage certains intellectuels de la jeune génération ?

A. R. : Peut-être que je prenais mes vessies pour des lanternes… Il demeure qu’étant de la génération X, né en 68, arrivé à l’école primaire en 74, au secondaire dans les années 80 et à l’université au début des années 90, j’ai le sentiment d’avoir souffert d’une carence en transmission, si je puis m’exprimer en ces termes. Je ne suis pas le seul à avoir ce sentiment, cette impression que la génération du baby-boom a refusé de transmettre son bagage culturel, ne voulait que transmettre l’idée de rupture. Tout en reprochant aux jeunes générations de ne pas avoir ce même bagage. Les gens de ma génération ont souvent envie - et c’est ce qui définit, je crois, la sensibilité de la revue Argument, à la création de laquelle j’ai participé - de déplorer les effets de cette carence. Je suis frappé par la convergence de ces thèmes dans les œuvres des créateurs de ma génération. J’en nommais quelques-uns dans le texte.

H. C. : Il y a quelques temps déjà, il y eut dans les pages du Devoir de grandes confrontations autour de l’enseignement de la littérature au Québec... Certains professeurs et intellectuels affirmaient presque vouloir carrément éliminer l’étude de la littérature française, au profit de la littérature québécoise, alors que d’autres trouvaient cette opposition simplement ridicule et voyaient cela comme l’expression d’un complexe désuet. Il y eut d’ailleurs par la suite un peu le même genre de débats, toujours aussi passionnés, autour de l’enseignement de la philosophie et de la langue française. Comment vous situez-vous par rapport à ces questions et comment avez-vous réagi à l’époque ?

A. R. : C’est assez simple : dans le camp des classiques. Hannah Arendt a tout résumé dans une phrase génialement paradoxale : « C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux. »

H. C. : Vous êtes extrêmement prolifique dans l’art de faire découvrir la pensée d’intellectuels de tous horizons, autant par vos entretiens avec eux que par des initiatives originales comme la série des "devoirs philosophiques" initiée au sein du Devoir. Quelle importance ont pour vous ces dialogues, ces rencontres ?

A. R. : D’abord le plaisir. Ça a l’air stupide, mais « l’intelligence est une zone érogène » (c’est une phrase de la top modèle Cindy Crawford, m’a-t-on dit). Un bon texte, un essai, ça m’est attirant. Tout à l’heure, après avoir écrit cette réponse, j’ai envie d’aller lire le dernier article de Robert Putnam qui, semble-t-il, démontre qu’il est faux qu’un milieu diversifié soit plus riche en « capital social ». De gauche, multiculturaliste, Putnam était déconcerté par ses propres découvertes, selon ce que j’ai lu ! Voyez, j’ai hâte de lire le texte, de travailler à le comprendre ; peut-être de parler à l’auteur et ensuite d’écrire sur le sujet pour le faire découvrir aux lecteurs. J’aime ça, c’est tout. Ça rejoint sans doute une forme d’éros déjà décrite par les anciens.

H. C. : Quels ont été, pour vous, les débats ou les questionnements les plus engageants dans les dernières années au Québec et quels pourraient être ceux de l’avenir ?

A. R. : Aïe, vous les avez, les questions ! Le débat autour de la réforme de l’éducation, indéniablement. Sur l’enseignement du français. Celui qui touche les accommodements raisonnables et la diversité. Dans l’avenir ? « L’amélioration » de certains humains, forme insoupçonnée et absolument inéquitable de médecine « à deux vitesses ».

H. C. : Que pensez-vous des frasques médiatiques autour de Finkielkraut ces dernières années ? Comment vous situez-vous par rapport à ses interventions ainsi qu’aux nombreuses accusations qui ont été portées contre lui (réactionnaire, négrophobe, etc.) ?

A. R. : Finkielkraut est un ami. J’ai toujours envie de le défendre. Mais il faut se souvenir de la phrase d’Aristote : « Platon est mon ami, mais la vérité aussi est mon amie. S’il me faut choisir entre les deux, j’opte pour la vérité. » Cela dit, il demeure qu’il a souvent raison, à mon avis. J’aime sa façon de participer au débat public, partout. Ses prises de position sont courageuses et il ne méprise aucun phénomène social, pas même ce qui peut sembler anodin (dernier exemple, le jogging du président). Je trouve certaines accusations à son endroit très douteuses. Celle de « Finkielkraut, négrophobe », par exemple, que j’ai retrouvée ici relayée par Dany Laferrière. Elle me paraît absurde et calomnieuse. Laferrière a-t-il vérifié ses sources ? Critiquer l’humoriste Dieudonné fait-il de vous un « négrophobe » ?

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H. C. : Ce "spectacle" entre Finkielkraut et certains autres intellectuels médiatiques révèle-t-il pour vous de quelque chose de propre à notre époque ? Je veux désigner par là ce fossé qui se crée entre la vision profonde de l’intellectuel (son oeuvre, ses écrits) et la représentation très réduite que l’on en fait dans les médias ?

A. R. : Pourquoi parler de « spectacle » ? Les échanges entre les intellectuels ne sont pas d’aujourd’hui… Quant à la notion d’intellectuel médiatique, elle me dérange. Émile Zola était-il « médiatique » ? Victor Hugo ? Il est certain qu’aujourd’hui, les grands lecteurs sont de moins en moins nombreux et par conséquent, ce qui est une activité extérieure à l’œuvre écrite (la participation à un débat télévisé par exemple), pour certains intellectuels, devient l’essentiel aux yeux de la masse. Il reste que chez ceux qui usent - et surtout ceux qui abusent - de l’expression « médiatique », il y a souvent beaucoup d’envie. Eux sont incapables de « passer » dans les médias, de s’y faire comprendre. Et souvent, ils n’ont pas une œuvre plus abondante que ceux à qui ils reprochent d’être strictement « médiatiques »…

H. C. : Je crois comprendre que le terme d’"intellectuel médiatique" vous agace... Ceci étant dit je voulais surtout souligner l’écart, chez les intellectuels qui interviennent plus que d’autres dans les médias, entre leur oeuvre écrite et la façon dont elle est appréhendée (souvent sous son aspect le plus spectaculaire) dans les débats publics médiatiques. Finkielkraut justement n’est pas tant ciblé pour ses livres que pour ses interventions médiatiques. Pourtant il y dit sensiblement la même chose, mais dans un cas il semble que parfois cela passe moins bien... Au fond peut-être que ma question n’est pas si intéressante, ou alors elle est trop insidieuse. Mais comme vous intervenez justement dans plusieurs médias tout en étant un inconstable "passeur" de la pensée de grands intellectuels, je me dis que vous êtes bien placé pour observer cette mécanique...

A. R. : La responsabilité de la disparition des « grands lecteurs » - à la racine du phénomène -, c’est encore une fois, selon moi, à l’école et à la formation des maîtres qu’il faut l’attribuer. Les professeurs, dans notre société, ne sont malheureusement plus eux-mêmes de grands lecteurs, de multiples études le prouvent. Il faut donc expliquer la mutation du rôle de l’intellectuel par la « demande » et non pas seulement par l’offre.

H. C. : Si je ne me trompe pas, c’est d’ailleurs suite à l’un de vos articles dans lequel vous rapportiez ses propos que Gérard Bouchard a été récemment accusé de "mépriser" le public de TVA et TQS... Qu’avez-vous pensé de cette histoire après coup ?

A. R. : Ces déclarations de M. Bouchard ont paru très curieuses à plusieurs, parce qu’il avait été embauché pour consulter et non pour convaincre.

H. C. : Plusieurs intellectuels et écrivains se sont penchés dans les dernières années sur des particularités de notre époque : surconsommation, hyperfestivisme, déculpabilisation, "poétisation" de la vie urbaine, revanchardisme idéologique, devoirs de mémoire, militantisme ludique, assujetissement de la "contestation" à l’imagerie publicitaire, etc. Tous semblent être rassemblés, de près ou de loin, par une certaine communauté d’esprit : que ce soit Finkielkraut, Muray, Duteurtre, Kundera et quelques autres. Leurs réflexions vous semblent-elles importantes et y a-t-il selon vous des auteurs québécois qui témoignent des mêmes constats ?

A. R. : Évidemment, ça me semble important. Au Québec, des piliers de la revue L’Inconvénient sont passablement influencés par les auteurs que vous citez.

H. C. : Que pensez-vous de l’oeuvre de Philippe Muray ? Celui-ci s’est avéré être un pourfendeur hors pair des aléas de l’actualité "posthistorique", armé d’un sens de la formule redoutablement drôle... Partagez-vous son humour acide et sa disparition laissera-t-elle pour vous un vide ? Lors d’une table ronde organisée par la revue 24 Images, vous aviez mentionné que vous aimiez le travail de Muray mais qu’il avait une façon de se distancier que vous ne partagiez pas entièrement... Cela est-il encore le cas ?

A. R. : Muray nous manque, bien sûr. Je pense souvent à lui, à ses analyses. L’autre jour, il m’a « suivi » dans le Vieux-Québec lors des Fêtes de la Nouvelle-France. Je pensais constamment à lui en voyant cette mascarade certes sympathique, mais qui concentre tous les travers de notre époque (festivisme, instrumentalisation du passé, etc.). J’ai l’impression qu’il a compris et débusqué le ridicule de notre époque mieux que quiconque. J’ai eu une petite polémique avec ses admirateurs québécois. Nous avions publié un dossier « Catastrophisme » dans Argument, dont j’avais signé la présentation et où je présentais le catastrophisme comme une sorte d’effet pervers du génie de Muray. Un ami de Muray m’a traité dans L’Inconvénient d’homo festivus parce que j’osais critiquer le maître ! En fait, je n’émettais que quelques nuances. J’ai répondu dans Argument en édito. Au fond, je considère que le catastrophisme de Muray cède à l’esprit de système, lequel enferme et empêche de regarder la réalité dans toutes ses nuances. Je n’aime pas non plus ce type de pensée qui décrit un vaste phénomène censé toucher toute la société…, sauf celui qui le décrit et l’analyse. Autrement dit, si tout est festif à notre époque, si le festivisme a tout conquis, eh bien Muray aurait dû se demander en quoi une part de lui-même est festiviste.

H. C. : Vous vous apprêtez à publier un "livre-reportage" intitulé Le nouvel homme nouveau, voyages dans les utopies de la posthumanité, chez Boréal. Cet ouvrage portera semble-t-il sur le transhumanisme, le posthumanisme et même le cyborgisme... Où est né votre désir de vous pencher sur ces questions ?

A. R. : Une conjonction de trois événements : la découverte de la notion de dopage génétique dans un colloque, le clonage de Dolly et la lecture du roman Les Particules élémentaires, de Michel Houellebecq.

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H. C. : Vous aviez déjà réalisé un documentaire radiophonique sur le posthumanisme, cet ouvrage en sera-t-il le prolongement ?

A. R. : En partie, oui.

H. C. : Quelles découvertes,même sommaires, avez-vous tiré de ce périple dans les utopies posthumanistes ? Ce travail a-t-il engendré des réflexions inattendues, surprenantes ?

A. R. : Que nous avons tendance à stigmatiser ces pensées posthumanistes, mais que c’est pour mieux cacher, souvent, que nous partageons, au moins dans une certaine mesure, leurs prémisses. La différence, c’est que les posthumanistes poussent la logique le plus loin possible. Il se pourrait que tranquillement, nous devenions tous posthumanistes. Des phénomènes comme le Ritalin, la vogue de la chirurgie plastique, les émissions de transformation extrême, l’idéologie de la santé parfaite, prédictive, l’espoir des thérapies géniques, la disparition de la notion de « mort naturelle » : les symptômes en sont nombreux.

H. C. : Médicaments, prothèses, dispositifs médicaux-intelligents, stimulateurs, intelligences artificielles,machines spirituelles,humains génétiquement modifiés (HGM), etc. Voilà autant de notions liées au transhumanisme et au posthumanisme... Croyez-vous que ces nouveaux horizons scientifiques puissent être, pour des mouvements militants comme les extropiens, l’incarnation radicale du désir humain de "tuer la mort" ?

A. R. : Je ne sais pas si c’est un désir « humain ». Certains disent - je pense à Léon Kass, interviewé dans mon livre- que ce sont des désirs humains qui ne seront jamais vraiment satisfaits. Jusqu’à récemment, on acceptait l’idée qu’il y avait un terme à la vie. Notre époque sécrète des utopistes qui disent qu’un jour, nous tuerons la mort. C’est peut-être dans cette nouvelle conception de l’éternité qu’il y a nouveauté.

H. C. : Selon vous de quoi se nourrissent ces utopistes ? Qu’a de particulier notre époque pour engendrer une telle nouveauté ?

A. R. : Une conception de la liberté comme la mise à disposition de toute chose. Liberté sans limite, qui ne peut souffrir d’avoir un héritage à préserver. La liberté comme l’extension infinie de l’éventail des choix. Le choix comme assise de toute action légitime, les autres étant contraintes. Peut-être aussi d’une américanisation du rêve, au sens où le rêve de ce qu’on veut devenir ne peut supporter de rester à l’état de rêve.

H. C. : Cette volonté de perfectionner le corps humain jusqu’à le transformer de bord en bord n’est-il pas l’expression d’un gigantesque déni ? De la mort, de la vie, de la nature ?

A. R. : Bien sûr.

H. C. : Face à de tels enjeux, comment pourraient survivre nos vieux repères et la notion même de transmission ?

A. R. : Bonne question ! Des humains éternels ne se reproduiraient plus. Transmettre n’aurait plus aucune signification pour eux.

H. C. : Finalement, n’y a-t-il pas là une action, déjà amorcée, consistant à détruire tout ce qui fait que l’homme est homme ? Si la "post" humanité survient, c’est donc dire que l’humanité aura disparue ?

A. R. : Nécessairement. Comme l’australopithèque a disparu. Il y aura peut-être des époques de coexistence des anciens humains et des nouveaux. Si ce monde advient, il sera radicalement différent du nôtre. Comme lecteur de Huxley, l’idée me terrifie, personnellement.

H. C. : Sur une note comique, un humoriste français disait récemment qu’on désigne maintenant un enfant agité comme étant "hyperactif", alors qu’avant on appelait simplement ça un casse-couilles...Vous qui êtes un homme de mots, ne trouvez-vous pas qu’il y a aujourd’hui comme une sorte d’hystérie dans l’emploi de certains termes, y compris de néologismes ? Se peut-il que les mots puissent servir à mettre sous le tapis certains problèmes, notamment en éducation ? Par exemple on remplace "analphabètes" par "personnes en voie d’alphabétisation", "élève" par "apprenant", etc. N’est-ce pas encore là une sorte de volonté de déni, une déresponsabilisation, une façon de "greffer des prothèses" à des mots précis avec pour effet d’en réduire le sens et la portée ?

A. R. : La langue a toujours été ainsi détournée, d’après ce que je comprends de mes lectures sur le sujet. Mais avec l’avènement de la démocratie moderne (et j’ajouterais des médias de masse) le langage subit une mutation. Tocqueville avait noté qu’en aristocratie, la langue est fixe, « doit naturellement participer au repos où se tiennent toutes choses ». Il écrit encore qu’en démocratie où « c’est la majorité qui fait la loi en matière de langue », « on fait peu de mots nouveaux, parce qu’il se fait peu de choses nouvelles ; et, fît-on des choses nouvelles, on s’efforcerait de les peindre avec les mots connus et dont la tradition a fixé le sens ». Au fond, les démocraties aiment « le mouvement pour lui-même », note Tocqueville. « Cela se voit dans la langue aussi bien que dans la politique. Alors qu’elles n’ont pas le besoin de changer les mots, elles en sentent quelquefois le désir.

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Notes

[1] Terre d’ébène, La Traite des Noirs, récit, Paris : Privat/Le Rocher, coll. « Motifs ».

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