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Chronique télévision

MODERN FAMILY : FAUX DOCUMENTAIRE ET AUTHENTICITÉ

par Pierre Barrette
mardi 21 juin 2011

La comédie de situation existe depuis les débuts de la télévision, et même si son âge d’or est certainement derrière nous, chaque saison amène avec elle son lot de nouvelles productions dont certaines démontrent des efforts notables pour renouveler un format – dont les rires en canne et les personnages stéréotypés ne sont plus des éléments obligatoires – longtemps considéré comme mineur. La sitcom vedette de HBO, Curb your enthusiasm, utilise même du matériel vidéo ultraléger et laisse aux acteurs une grande place à l’improvisation, avec pour effet de créer des effets réalistes surprenants, à la limite de l’expérimentation. On s’attendrait moins à rencontrer une telle audace dans une émission diffusée par le réseau ABC, et pourtant, la domcom [1] Modern Family propose un contenu assez avant-gardiste et une forme particulièrement intéressante pour qui s’intéresse aux mutations actuelles de la culture télévisuelle, et notamment à l’impact de la téléréalité sur la fiction. On y suit les tribulations quotidiennes de trois familles : l’une recomposée (Jay, le patriarche, est remarié à une jeune latino mère d’un garçon), l’une gaie (le fils de Jay et son conjoint, qui ont adopté une petite chinoise) et l’autre plutôt traditionnelle (la fille de Jay, son époux et leurs trois enfants). On comprend que dans ce kaléidoscope de la vie familiale contemporaine, à peu près toutes les particularités (générationnelles, ethniques, sexuelles) du couple moderne sont représentées, ce qui permet aux auteurs de tracer un portrait à la fois mordant, caustique, mais somme toute assez juste de la famille d’aujourd’hui, avec une composante « socialement osée » qui n’est pas si fréquente sur les grands réseaux.

Modern family emprunte la forme du « mockumentary » (faux documentaire), comme avant elle The office, la célèbre série anglaise, ou plus près de nous Les invincibles. Ce n’est pas d’hier que des films ou des émissions de télévision usent d’un tel stratagème – on peut penser au génial Zelig de Woody Allen – mais la prolifération des concepts de téléréalité a probablement contribué à une pratique qui tend depuis quelques années à s’étendre. En fait, les seuls éléments du documentaire à proprement parler qui sont habituellement conservés par ces émissions – le cas de The office est un peu plus complexe -, ce sont les entrevues avec les protagonistes de l’action, qui viennent « réfléchir » sur un plan discursif, par un commentaire en regard à la caméra, la séquence qui se termine. On ne sait rien comme spectateur de l’hypothétique document en train d’être tourné, puisque ces scènes ne renvoient à aucune instance extérieure connue qui en justifierait l’irruption au sein de la fiction. Elles représentent en fait une convention dont on peut imaginer qu’elle est acceptée du public par une sorte d’effet de « contamination générique », car elles rappellent, davantage que les « talkings heads » du documentaire traditionnel, le « confessionnal » des téléréalités.

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Qu’est-ce qu’un tel emprunt ajoute à l’architecture particulière de la comédie de situation ? Très certainement une composante réflexive, qui permet à la narration d’acquérir une épaisseur qu’elle n’a pas d’habitude. Ces fréquents retours sur l’action sont en effet de l’ordre d’une méta-textualité [2] qui, même intégrée à la fiction (car ils en font bien entendu partie), offre une perspective critique, une sorte de mise à distance forcée de son contenu. Non seulement les scénaristes disposent-ils de la sorte d’un outil de plus à mettre au service de la psychologie des personnages – le procédé joue un peu le rôle de l’aparté au théâtre – mais c’est toute la matière comique qui s’en trouve enrichie. Le « confessionnal », présent dans des émissions de téléréalité telles Big Brother, Loft story ou Star Académie, a plus souvent qu’autrement pour fonction de faire paraître les participants « transparents » à eux-mêmes, ce qui provoque moult épanchements émotifs et autant de séances de « bitchage » sur le dos des autres concurrents. Dans le contexte de la fiction, ces fausses confessions ont un effet un peu similaire : elle contribue à affecter les propos des personnages d’un coefficient d’intégrité supérieur, déjouant du même coup le théâtre social que constitue toujours dans une certaine mesure la mise en scène des situations d’interaction [3].

Lorsqu’on met en parallèle la nature des propos véhiculés dans Modern Family avec le procédé du faux documentaire, on comprend peut-être encore mieux la fonction de ce dernier. Comme mentionné plus haut, même si certaines des questions délicates abordées par la populaire comédie – notamment celles de l’homosexualité et de l’adoption d’un poupon chinois par un couple gai – font aujourd’hui partie du paysage télévisuel, elles se retrouvent très majoritairement traitées par des émissions diffusées sur le câble, dont beaucoup par des chaînes de type Premium (telles HBO et Showtime) qui n’ont pas à composer avec la frilosité des commanditaires. On peut croire que l’enveloppe comique de Modern Family permet d’atténuer fortement l’aspect controversé des thèmes qu’on y développe, mais il n’y a pas que cela. Les fausses entrevues, avec le retour réflexif et le jeu sur la forme documentaire qu’elles permettent, contribuent à situer le propos dans un cadre social et psychologique explicite, plaçant du même coup ses éléments dérangeants sur un plan discursif « rationnel » qui contribue à en désamorcer le côté explosif. On peut se demander en ce sens si la désaffectation des formes dramatiques traditionnelles par un pan important du public au profit de la téléréalité n’est pas ici en quelque sorte exploitée par la fiction, comme si « l’authenticité » (même feinte, c’est là son grand paradoxe) de la téléréalité venait insuffler à ces histoires une véracité qu’elles n’ont pas autrement.

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Notes

[1] La comédie de situation se présente sous trois espèces : la domcom (domestic comedy) tourne exclusivement autour des aléas de la vie familiale, l’actcom est centrée sur l’action, avec un humour très « physique », alors que le sous-genre de la dramedy allie des aspects de la comédie et du drame.

[2] Gérard Genette (Palimpsestes, Paris : Seuil, 1982) définit la métatextualité comme la relation de commentaire qui unit un texte à un autre texte.

[3] Les très grands moments de télévision comique que nous offre la série originale anglaise The Office dépendent en bonne partie du procédé en question : jamais autant que dans ces scènes en effet ne paraît le caractère parfaitement odieux du personnage central.

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