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Sur Moloch d'Alexandre Sokourov

Les Nazis intimes

Nicolas L Rutigliano, adminhc@horschamp.qc.ca

1999, décembre 10


Ce qui frappe, tout d'abord, c'est l'esthétique particulière du film. Décors de pierre, atmosphères oniriques, les images paraissent floues, légèrement brouillées. Le traitement de l'image semble révolutionnaire, c'est inhabituel, novateur... mais bon, c'est Sokourov ! Déjà le réalisateur nous avait habitué à cette esthétique originale avec Mère et fils (1997), film aux images minutieusement travaillées, où le cadre découpait une réalité maquillée, présentée sous forme de tableau. Dans ce film superbe, les formes se mélangeaient aux autres formes, la mère et le fils étaient réunis à la nature dans un amalgamme de couleurs, de mouvements et d'espaces; l'osmose entre l'homme et le temps, la vie et la mort, étant parfaitement représentée par le traitement visuel. L'imagerie de Moloch, si elle s'apparente à celle de Mère et fils (techniques semblables: filtres, vaseline sur la lentille, etc...), n'a malheureusement pas la même puissance évocatrice. Il n'en demeure pas moins que Sokourov, par cette approche, continue de créer une distanciation du spectateur face à la réalité des images. Choix astucieux dans ce dernier film, puisque le cinéaste s'attaque à la délicate tâche de représenter des personnages aussi monstrueusement mythiques qu'Hitler et son proche entourage.

Le projet de faire un film de fiction à la vocation historique est une idée intéressante. Cependant, nombreux sont les historiens qui pourraient reprocher au Moloch de Sokourov un manque flagrant de références historiques. Bien sûr, le cinéaste n'a pas joué la carte du documentaire. Pourtant, en abordant l'un des moments les plus noir de l'humanité, il fallait être à la hauteur des attentes! Car l'inconcevable abomination qui a tristement marqué la première moitié de ce siècle demeure encore aujourd'hui un objet d'incompréhension et de fascination. Avec ce film, on aurait voulu enfin avoir toutes les réponses: "Qu'est-ce qui s'est réellement passé?" mais surtout "Comment cela a-t-il bien pu se passer?". Moloch en décevra peut-être plus d'un à cet égard. Ici, aucune image des camps de concentration, pas de champs de bataille, aucune tuerie.

Sokourov déjoue les conventions, il relate un épisode anodin de la vie du Führer, au printemps 1942, alors que ce dernier et son entourage- son amante Eva Braun; le fidèle Martin Bormann; l'expert en propagande Josef Goebbels; son épouse dévouée, Magda - se retrouvent dans un inquiétant château pour y passer quelques journées de repos.

En déplaçant ses protagonistes dans cette forteresse perchée au-delà des nuages, hors de tout contexte historique, Sokourov dévoile dès le début la motivation qui l'anime à faire un tel film; il éclipse toute l'horreur des événements militaires de l'époque pour se consacrer exclusivement à l'étude des liens qui unissaient Hitler et son entourage. Pourrait alors surgir un premier malaise puisque cette étude se fait à partir d'acteurs évoluant dans des situations fictives. Il s'agit avant tout de l'interprétation personnelle que se fait Sokourov du Führer et de ses acolytes. Le fait d'utiliser des personnages historiques participe, d'une certaine façon, à authentifier le récit du réalisateur, mais ses images n'ont aucune valeur documentaire. Dès lors, dans cet univers du subjectif et de la représentation, le cinéaste, par sa mise en scène, tente de guider la réflexion du spectateur. Par exemple, lors de la séquence de la promenade, alors que l'on voit Hitler et sa clique danser comme de véritables abrutis, Sokourov coupe ensuite avec un plan de deux officiers S.S. affairés à scruter l'horizon. Les deux officiers tournent le dos à l'action, ils ont les jambes écartées, les bras croisés, tout dans leur posture impose force et stabilité; ils sont en parfaite opposition avec l'absurdité de la danse précédente, comme si le parti nazi était une machine bien huilée qui fonctionne d'elle-même, sans même la supervision de son chef-contrôleur. Sokourov manipule le montage et l'image pour forcer l'émergence du sens. Mais il le fait sciemment puisque, par son traitement visuel parfois proche de l'onirisme, il souligne le caractère fictif de son récit.

En mettant en scène ses personnalités historiques dans un lieu où tous les repères spatio-temporels sont annulés, Sokourov réussit un exploit fascinant: son récit parvient à déborder le cadre qui le contient. Dans ce film, il y a plus que le lien unissant l'écran au regard du spectateur, le bagage culturel de chacun se doit d'intervenir. Imaginons le même récit, dans lequel évoluent par contre des personnages complètement inconnus. La trame narrative demeure pratiquement inexistante mais le film remplit toujours sa fonction: il étudie les rapports qu'entretiennent certains êtres humains. Le fait d'utiliser, comme matière d'analyse, des individus ayant réellement existé insuffle indéniablement aux images visionnées un niveau de lecture supplémentaire. Nous connaissons tous l'issue de cette guerre, le suicide d'Hitler et d'Eva Braun, les horreurs qui y ont été perpétrées ainsi que les conséquences funestes provoquées par la volonté de puissance de quelques êtres. C'est en ce sens que je dis que le film déborde son cadre, car c'est en associant ces références historiques aux actions que dévoile l'écran que Moloch atteint sa véritable dimension didactique. En observant d'assez près la façon dont ces êtres se comportent entre eux, on peut percevoir dans le plus anodin trait de caractère une motivation ou une piste qui permettrait d'expliquer l'absurdité d'une telle guerre. Sokourov psychanalyste? Pourquoi pas. Une chose est certaine, c'est qu'en isolant ses personnages en tant qu'individus et non en tant que figures de pouvoir, il tend à les démythifier, à en faire des gens comme les autres.

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"Accepter de percevoir la nature humaine d'Hitler est la condition indispensable sans laquelle nous ne comprendrons jamais le nazisme, nous ne décèlerons jamais à l'avance la monstruosité potentielle de ceux qui ambitionnent l'obtention d'un pouvoir politique. Le mythe d'Hitler, qui le représente sous les traits d'un diable maléfique, un criminel incompréhensible, constitue depuis longtemps un obstacle à cette compréhension."

Alexandre Sokourov

En voulant humaniser le Führer, Sokourov s'attaque à l'un des plus grands mythes du 20e siècle. Sa motivation pourrait sembler ambiguë, d'un côté l'on sent chez le réalisateur un certain plaisir exutoire à vouloir ridiculiser Hitler, tandis qu'ailleurs est plutôt perceptible la fascination qu'exerce le personnage sur son imaginaire. Lorsque Sokourov filme le Führer en gros plan, alors que ce dernier se livre à un discours haineux, il est juste de se questionner sur la nécessité d'une telle image. En ne dévoilant au spectateur que le visage terrifiant d'Hitler (en fait l'image est tellement délavée que l'on ne perçoit que les traits distinctifs du dictateur: la houppette, les deux yeux et la moustache noire), le cinéaste pourrait participer à la consolidation du mythe. Pourtant, ceci fait partie de sa démarche. Sokourov oppose le mythe à la réalité. Dans une séquence incroyable, on voit le Führer, en caleçons dans sa salle de bain, se livrer à un monologue délirant et hargneux. Le plan est large, Hitler apparait ici sous les traits d'un bouffon halluciné. Toute la dichotomie de Moloch se retrouve dans ce contraste des caractères ainsi que dans l'opposition du gros plan au plan large. Les gros plans du dictateur sont effrayants, ils symbolisent le mal, ils représentent le mythe du démon moustachu; les plans larges, quant à eux, nous dévoilent les faiblesses d'un être humain déchiré par une dualité surprenante, ses rodomontades absurdes, ses lamentations hypocondriaques. Par cette métaphore, Sokourov semble vouloir dire qu'il faut parfois se décoller de trop près pour bien voir, pour réaliser toute l'ampleur et les conséquences d'une situation. En démythifiant ses personnages de telle façon, il s'attaque à la perception que l'on se fait du pouvoir. Il tend à désacraliser le politique, à détruire toute expression paternaliste du pouvoir.

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"Les Russes ont toujours préféré contempler l'expression paternaliste du pouvoir, plutôt que ses fondements. Staline, comme Hitler, a su manipuler l'image du père parce qu'intuitivement il en comprenait l'importance. Ce n'est pas par hasard que l'un d'entre eux se nomma père du peuple, l'autre père de la nation. Malheureusement, un chef mesuré, sage, patient, ne pourra naître que d'une société heureuse."

Alexandre Sokourov

Là réside la thématique principale du film de Sokourov: faire d'Hitler et de son entourage un groupe de gens normaux, pour tenter d'expliquer ou de représenter les fondements de la pensée fasciste. En observant les protagonistes, on remarque bien vite que l'idéal aryen prôné par Hitler ne tient pas la route! En effet, il est étonnant de constater que l'élite dirigeante du parti nazi était formée de personnes qui, loin d'être parfaites, étaient plutôt les antagonistes du "surhomme" aryen. Ainsi, Hitler, malgré un talent évident à s'exprimer devant les foules, y est décrit en misanthrope pathétique qui s'emporte dans des délires schizoïdes, qui se lamente sans cesse comme un gamin trop gâté, complètement obnubilé par son dédain du corps et de la vie. Bormann nous est présenté sous les traits d'un homme primitif, enclin aux mesquineries les plus basses, ayant un désagréable problème sudorifique. Goebbels est quant à lui l'individu le plus intrigant: de frêle constitution, dépourvu de toute masculinité, il semble totalement inadapté à un tel environnement, un problème à la jambe le fait clopiner sans cesse (un handicapé comme conseiller du Führer?). Reste Eva Braun, l'amante, le personnage principal du film.

Eva est amoureuse d'un homme incapable de l'aimer. Dans cette forteresse de la solitude, elle tue le temps comme elle le peut. Elle recherche l'attention, elle danse nue, écoute de la musique... Malgré le fait qu'elle nous soit présentée comme étant la personne la plus lucide de l'entourage du Führer, Braun demeure, elle aussi, un être foncièrement égocentrique. Alors qu'elle sait toute l'horreur qui se déroule à l'extérieur, elle ne semble préoccupée que d'une chose: le fait qu'Hitler lui refuse une progéniture. Dans l'éventail humain que nous propose Sokourov, l'on remarque chez chacun cette absence d'une conscience de l'autre. Et c'est dans ce manque de considération pour autrui, dans ces rapports de pouvoir et d'autorité, qu'il est possible d'observer les prémisses de la pensée fasciste. Dans son étude hypothétique du personnage Hitler, le réalisateur laisse même sous-entendre qu'il y avait chez le Führer ce penchant dérivatif à vouloir résoudre des problèmes personnels par le biais de moyens politiques.

(3)

"Il n'y a pas que le nazisme à exiger des hommes qu'ils sacrifient tout à leurs ambitions. Il n'y a pas que le nazisme à vouloir éliminer la peur de la mort en sacrifiant la vie des autres. N'importe quel pouvoir est - en ce sens - un Moloch en puissance. Le pouvoir n'est pas un don de Dieu. Cela, je l'ai toujours su. Le pouvoir qu'un homme exerce sur ses semblables est une invention humaine. Le pouvoir est égoïste. Le geste des puissants s'explique par une série de mobiles simplistes, très humains; il est rare que les puissants agissent selon des critères spirituels."

Alexandre Sokourov

On pourrait reprocher à Sokourov de faire d'Hitler un homme pouvant se retrouver dans le salon de tout le monde car, ce faisant, il participe à une certaine banalisation de la violence des faits. De plus, son film n'apporte aucune explication valable au phénomène du nazisme, bien que l'on puisse voir dans l'étude des rapports entre le Führer et son entourage certaines pistes qui recoupent l'idéologie du mouvement. Pourtant, c'est loin d'être suffisant, car c'est laisser sous-entendre que le nazisme s'est formé à partir de la seule personne d'Hitler, ce qui est faux. Le pouvoir est un engrenage complexe, le réduire à la simple figure du père est une erreur. Moloch ne peut donc être considéré comme un film-héritage pour le prochain siècle; suite à son visionnement, jamais personne ne pourra comprendre comment un tel groupe a pu diriger un tel empire. Mais c'est un film essentiel, nécessaire, qui pousse l'individu-spectateur à devenir responsable, à se souvenir et se questionner pour que jamais pareille tragédie ne se reproduise. Godard a dit une phrase très belle et très juste: "l'oubli fait partie de l'extermination", le film de Sokourov va dans ce sens. Plutôt qu'un rappel historique global, ce que l'on retient de Moloch, c'est qu'Hitler et les autres étaient semblables à tout le monde. De là le danger d'oublier.




(1) Extrait d'une lettre adressée à Sokourov par le célèbre psychanaliste Erich Fromm.

(2) Extrait du dossier de presse, texte écrit par Alexandre Sokourov au sujet de son film Moloch.

(3) Extrait du dossier de presse, texte écrit par Alexandre Sokourov au sujet de son film Moloch.




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