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Nous
avons rencontré Philippe Grandrieux lors de son passage
à Montréal pour la présentation de son film Sombre au
Festival International du Nouveau Cinéma, où il s'est
mérité une mention spéciale. Les réactions au film furent
radicalement divisées, mais au-delà d'un jugement de
valeur, il faut voir en Sombre l'un de ces rares films
qui, à travers une démarche personnelle, reprend à leurs
sources les fondements de l'expression cinématographique.
Couler une histoire dans la matière du film, c'est de
reprendre contact avec les liens charnels qui nous tissent
au monde dans les mouvements de la lumière et des sons.
On y retrouve l'effroi et la fascination du premier
regard, tapis dans l'inconscient, sur les chemins du
rêve et de la petite enfance. Les propos du cinéaste
recueillis ici ne sont pas seulement une lueur de clarté
sur son film étrangement beau et obscur. Ils tracent
la voie d'une réflexion sur les enjeux du processus
de création au cinéma; c'est-à-dire là où la perception
et la pensée cheminent dans le film qui prend forme,
vers l'impensé, comme l'horizon au bout des routes que
parcourent en voiture les personnages de Sombre, les
routes du temps et du désir.
***
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Philippe
Grandrieux Montréal 1999
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(nr)
Il semble qu'une sensation particulière de la lumière
soit l'une des principales origines du film, vous avez
d'ailleurs tourné dans votre région d'enfance ?
Ça
venait beaucoup de la lumière, de la couleur. Les prés
dans la Haute-Loire sont d'un vert très éteint, très
assombri, très noir. Les forêts sont denses et très
sombres et il y a peu de différence de luminosité entre
le ciel et le sol, c'est un lieu étrange. Sans doute
que la lumière qu'on a dans la tête est celle de la
petite enfance. Chacun a sa propre lumière, sa mélancolie.
(nr)
Comment un premier long métrage s'inscrit-il dans
votre parcours en tant qu'artiste ?
J'ai
fait l'école de cinéma à Bruxelles, quand on fait l'école
de cinéma on est emporté par le cinéma, je voyais trois
films par jour pendant quatre ans. Et en sortant de
l'école, moi je sentais que je n'étais pas prêt pour
faire un film, pour un tas de raisons, je n'étais pas
au point avec moi-même. J'ai commencé à travailler plus
loin de la fiction. Le documentaire est venu peu à peu.
J'ai eu beaucoup de plaisir à faire des documentaires
pour la télévision et essayer d'autres formes, comme
les plans séquences d'une heure.
(nl)
L'intérêt dans le documentaire, c'était pour le contact
avec les autres ?
Oui,
m'approcher des autres et rencontrer des situations
dans lesquelles a priori je ne serais jamais allé; un
film au Brésil, à Sarajevo… C'est une façon d'être en
contact avec le monde, en le filmant, ça donne une grande
conscience de ce que c'est de filmer.
(nl)
Et de comment le filmer...
Comment
le filmer et la place que l'on occupe quand on filme.
(nr)
Un aspect du film qui me plaît beaucoup est la conscience
et l'intérêt pour l'acte de filmer. Cela vient-il de
l'expérience du documentaire ? Il est intéressant d'ailleurs
qu'un certain courant du cinéma de fiction contemporain
semble se préoccuper de documenter une manifestation
quelconque de la réalité.
Il
y a déjà le fait extrêmement fort que même si c'est
de la fiction en fait il y a toujours une dimension
documentaire, tu filmes quelqu'un qui entre dans une
pièce et d'une certaine façon c'est un documentaire
sur l'acteur qui entre dans la pièce. Oui l'acte de
filmer parce que le cinéma est fabriqué avec des images
, des sons, du rythme, des coupes, de la lumière, des
corps, le mouvement, du cadre, des éléments assez rudimentaires
en fait. Moi je pense que le cinéma est fort quand il
filme des choses extrêmement…hmm… Vous savez, comme
un visage, les arbres, les pierres, l'eau, le ciel…
Il est fort là parce ce que le cinéma ne sert pas à
fabriquer des histoires au sens de la psychologie.
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Rencontre
de Claire et Jean.
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(nr)
Mais quand on parle de la matière du médium, on peut
dire qu'elle est quand même là et qu'elle agit dans
n'importe quel film, il est donc question de la définition
d'une méthode de travail y restant attachée...
C'est
une question aussi de relation à son désir, qu'est-ce
qui met en mouvement son désir de faire un film, donc
cette question de réalité "charnelle", corporelle du
cinéma, en documentaire ou en fiction, est quelque chose
de très important pour moi. Alors quand je filme un
visage, l'engagement que j'ai en tant que cinéaste en
train de filmer ce visage - ma distance, la focale que
j'utilise,la manière dont je prends la lumière - tout
ça sont des actes dans lesquels il y a un engagement
de nature morale de la part du cinéaste. Si la distance
n'est pas la bonne, que la focale n'est pas juste, etc.
la parole ne sera pas véritablement engagée dans une
relation à l'autre, ce sera quelque chose de pris, de
volé, une certaine malhonnêteté du cinéaste au moment
où il filme. Quand je filme je dois sentir que c'est
juste, comme quand on peint...
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(s)
Donc il ne s'agit pas non plus de tourner à
partir d'un découpage technique ?
Non,
il s'agit que dans la relation qui s'établie avec
les acteurs et par rapport à l'histoire qui est
racontée - dans la mise en scène, dans le tournage
- que la distance soit juste, autant au sens technique
du terme - la focale - qu'au sens psychique. C'est
difficile à exprimer...
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(s)
Une question d'instinct ?
Oui,
en quelque sorte. C'est la question d'essayer de toucher
quelque chose en soi qui fait que, à un moment donné,
cette chose puisse être représentée par l'image, ou
le son, la lumière, un cadre, un corps...
(nl)
Il y a donc pour vous cette nécessité de retourner à
la matière de base de l'expression cinématographique ?
Oui
car c'est terrible comment on a pu abandonner le cinéma
pour tomber dans toute cette attitude comportementaliste,
où A+B=C alors il faut écrire un scénario qui montre
bien que A+B=C. C'est affligeant.
(nr)
Et ce retour au geste, aux formes, à la couleur,
un peu comme Monet dans la série des Nymphéas, à la
fin l'abstraction et la sensibilité du geste même de
rendre sa vision sur la toile est plus important que
de représenter le pont, l'étang et les fleurs...
Et
Monet
ne voit plus rien avec ses cataractes quand il peint
les Nymphéas, il est "dans" la peinture, on voit bien
que la question de peindre n'est pas la question de
voir.
(nl)
Mais vous vous attachez quand même à une trame narrative.
Oui
c'est nécessaire sinon on fait des films expérimentaux.
Le cinéma expérimental m'intéresse mais pas pour en
faire.
(s)
Malgré qu'il y ait une séquence purement expérimentale
dans Sombre.
C'est
un peu le paradoxe d'où je suis mais je veux être dans
les salles de cinéma et non dans les musées. Je pense
que nous avons besoin de suivre des personnages, d'un
minimum de récit. C'est magnifique aussi de raconter
une histoire, mais il ne faut pas que je la connaisse
trop, sinon je n'ai plus envie de la raconter. Il faut
que j'aie une telle intimité avec le film que lorsque
je le fais je suis en-deçà ou au-delà de l'histoire.
(nr)
Au-delà des dimensions visuelles et sonores, il me
semble essentiel de parler du cinéma comme art du temps,
d'une expérience du temps, question de toute évidence
primordiale pour vous, considérant les plans séquences
d'une heure que vous avez initiés avec l'Atelier Live
(lancé en 1990, plans réalisés par des artistes comme
Robert Kramer, Robert Frank et Gary Hill). C'est une
approche cependant très différente qui s'affiche dans
le découpage rythmé de Sombre...
Dans
Live c'est la question de la durée, du flux, du continuum
du temps qui m'intéressait. Tourner un plan séquence
d'une heure est assez déstabilisant. On peut construire
quelque chose en 10 minutes. En 30 minutes ça devient
déjà assez difficile d'avoir une idée d'un commencement,
d'un milieu et d'une fin, mais dans un plan séquence
d'une heure on finit par ne plus savoir ce qu'on tourne,
ne plus avoir de repère. Ça m'intéressait de voir ce
qui se passe quand on se met dans cette situation de
ne plus savoir. On se met à filmer "le monde qui arrive",
Live était très lié à cette phrase de Wittgenstein au
début de Tractatus qui dit que "le monde est tout ce
qui arrive".
(nr)
Alors que dans Sombre, lorsque par exemple vous coupez
en "jump cut" deux plans du même angle sur un personnage
dans l'auto, ce qu'on vit est une sensation du temps
amenée par votre manipulation au montage...
Oui,
disons que dans ce film j'ai travaillé sur la 'temporalité'
et non sur le 'flux'.
(s)
Vous tournez plusieurs fois la même scène ?
Non
jamais la même scène. En fait il y eu beaucoup de prises
pour chaque séquence, mais pas au sens où l'on reprend
un plan parce que quelque chose ne va pas. Plutôt on
rejoue et à chaque fois il s'agit d'une autre manière
d'entrer dans la séquence.
(nr)
Ajoutant à l'importance de la présence et de l'ouverture
au processus de création, vous avez vous-même cadré
tout le film n'est-ce pas ?
J'avais
la caméra à l'épaule, l'oeil dans le viseur. Au moment
où l'on tournait j'étais carrément pris dans le champ
du film, le champ à la fois dans sa matière poétique
mais aussi le champ magnétique, celui du désir, celui
qui fait qu'on filme, qu'on arrive à explorer d'une
manière étrange le désir qu'on a pour ce qui est devant
soi.
(nr)
L'oeil dans le viseur, c'est aussi une manière d'exprimer
à chaque instant son point de vue d'auteur.
Oui,
en fait je crois que la grande difficulté est de penser
que le cinéma a autant d'étapes dans sa réalisation,
alors que toutes ces étapes doivent être prises dans
un même geste : écriture, casting, tournage, montage...
Qui sont bien sûr des étapes industrielles dans une
certaine mesure, mais qui devraient toutes être traversées
par la même chose que l'on cherche, sans savoir vraiment
ce qu'est cette chose. D'ailleurs je n'écris pas de
scénario du genre "intérieur, cuisine, jour", c'est
tellement déprimant, je me flingue si j'avais à écrire
comme ça. J'écris des petits bouts, des notes, je cherche
dans le rythme des phrases aussi. Je prends beaucoup
de notes sur les acteurs, la lumière, le son...
(nl)
Donc une approche qui implique quand même un long
travail de préparation ?
Oui
mais en même temps c'est le paradoxe, il ne faut pas
que je sache trop ou alors je n'ai plus envie.
(nl)
Et si on en vient au récit, pourquoi une histoire
de meurtre ?
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Jean perdu
dans un moment de
tendresse avec l'une de ses victimes.
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Bien
sûr je ne me suis jamais dit que j'allais filmer l'histoire
d'un homme qui tue des femmes en série. J'ai commencé
par écrire des bouts de scènes sur un personnage qui
serait comme trop collé aux choses, qui aurait une perception
du monde trop éblouissante. Peu à peu il s'est construit.
C'est moins l'idée du serial killer que celle du loup,
de ces personnages qui viennent des forêts d'Europe
centrale. J'ai pensé en faire un homme très loin de
nous, qui n'a pas d'accès à l'autre, pas d'accès à l'altérité,
un homme totalement pris dans la répétition, l'obsession
répétitive du "même". Il n'est pas pervers cet homme,
il n'a pas de jouissance au moment où il tue... C'est
plutôt un éblouissement.
(nl)
Mais comment justifiez-vous que cet éblouissement
vienne par le meurtre ?
Être
ébloui au sens de ne pas bien percevoir les choses parce
qu'on y est trop collé. C'est encore la question de
la distance, sa distance à l'autre n'est pas juste.
(nr)
Il y eu ces dernières années beaucoup de sexe au
cinéma, alimentant divers discours sur la provocation,
la promotion, les conventions, le public, etc. Mais
dans Sombre, même quand le sexe de la femme est bien
visible, je n'ai pas tellement senti que ça renvoyait
à mon
regard de spectateur, c'était plutôt vécu comme un blocage
dans sa tête à lui en face d'elle ? Les codes du cinéma
conventionnel étaient-ils une question pour vous ?
Non,
je filmais son rapport au corps. J'ai un peu travaillé,
quand j'écrivais le scénario, sur les psychoses catatoniques;
des gens qui sont en arrêt devant rien, une porte, un
morceau de rideau...
(nl)
Mais comment se sent-il, il ne semble pas se poser
de question ou éprouver du remord ?
Je
pense qu'il ne ressent presque rien, sauf à la fin,
après avoir rencontré Claire, là il ressent quelque
chose, il est touché et c'est énorme pour lui. Aussi
il la sauve, de deux manières : parce qu'il est incapable
de la tuer, comme les autres femmes qu'il rencontre,
et parce qu'elle l'aime, aussi invraisemblable que cela
puisse paraître.
(nr)
Est-il toutefois nécessaire que la fiction prenne
une direction aussi extrême s'il s'agit de notre rapport
aux autres, puisque nous pourrions dire que nous sommes
très distants au départ, ou qu'il y a déjà beaucoup
à faire pour atteindre l'autre sous la surface convenue
de nos relations ?
C'est
compliqué. Bien sûr dans le champ des rapports humains,
de la réalité sociale, il est évident que c'est innacceptable,
mais dans le champ de l'inconscient et du désir, c'est
une autre affaire. Mais par exemple quand on rêve, c'est
un monde étrange dans lequel on est plongé et pas un
monde qui divise dans ce qui serait possible et impossible,
permis et interdit, c'est un monde plus confus, plus
obscur, opaque. La matière de Sombre vient beaucoup
de ça, pas comme une représentation du rêve au cinéma,
mais bien quelque chose d'inconscient.
(nr)
Alors dirait-on que ce film est l'intention d'engager
aussi le spectateur au niveau de l'inconscient ?
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La main dans
la bouche : geste répété
de l'impulsion incontrôlable.
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Oui.
Parce que s'il y a dans le film énormément de réel -
au sens de la perception des choses, de ce qui n'est
pas un symbole, qui ne peut être pris par le langage
parlé - il y a toutefois très peu de réalité du monde,
de réalité sociale. Je crois que le film se situe presque
entièrement à l'extérieur de cette réalité. Alors si
on pose la question de la morale dans le film, c'est
peut-être parce que j'ai loupé mon affaire, mais pour
moi, de la poser serait comme de poser la question de
la morale quand on rêve.
(s)
Par rapport à la matière du cinéma, du champ de la
perception et de cette opacité du monde du rêve, j'en
retiens aussi beaucoup le rôle qu'y joue le traitement
sonore...
Oui
le son est un élément décisif pour moi, autant que l'image.
Le son et l'image, c'est quand même ce qui fonde le
cinéma et le regard et l'ouie sont les deux premières
pulsions qui nous constituent. La sensation que j'en
avais pour ce film dès le départ, c'est que la source,
lumineuse et sonore, est très intense mais ce qui en
est perçu est très faible. Nous avons tourné sous un
soleil presque toujours éblouissant mais en prenant
tous les moyens pour que la lumière ne parvienne pas
à impressionner la pellicule; l'idée qu'elle doive traverser
quelque chose de trop dense.
(nl)
N'est-ce pas cette notion du manque qui est aussi
sentie dans l'histoire, chez les personnages ?
Oui...
cette impossibilité de s'approcher de la chose.
(nr)
Normalement la théorie sur l'emploi du son au cinéma
s'articule autour de sa détermination diégétique ou
extra-diégétique, alors que je remarque qu'ici, venant
ou non de l'espace "réel" du film, cela n'est pas vraiment
la question, le son vient d'ailleurs... ?
Les
cris des enfants semblent très puissants mais on en
entend que l'écho, quelque chose qui s'achève, comme
si le son devait traverser un espace considérable. Autant
dans le documentaire le son direct est quelque chose
qui me touche beaucoup, pour la fiction je n'ai pas
de dogmatisme par rapport au son et le direct m'intéresse
très peu.
(nl)
En documentaire c'est une certaine authentification.
Oui,
un peu comme un prélèvement de ce lieu à cet instant.
En fiction l'enjeu est différent, il s'agit surtout
de manipuler et d'organiser un espace mental, de plus
quand je tourne je parle beaucoup aux acteurs. Pour
certaines scènes j'avais mis sur le plateau des haut-parleurs
qui diffusaient des sons très forts, nous tournions
dans un vacarme assourdissant mais tout ça disparaissait
au montage. Le son est une question importante parce
que ça fait partie de ce qui fonde notre rapport aux
choses et, comme pour la lumière, dans Sombre ça vient
beucoup de la petite enfance, d'avant qu'on ne commence
à parler.
(nr)
Donc la mémoire, mais pas tellement celle des lieux
précis et des événements, plutôt la mémoire des sens...
Oui,
la mémoire des sensations du corps.
(nr)
Le nom d'Alan Vega au générique pour la trame musicale
est assez intrigant, comment en êtes-vous venu à collaborer ?
Pour
moi c'est une belle histoire. Je connaissais Alan Vega
mais très peu. C'est Marc Barbé, l'acteur, qui est un
fan de Vega. Pendant le tournage un jour il m'a dit
: "tiens, je vais te faire écouter un truc", et c'était
Fat City d'Alan Vega. Alors petit à petit on s'est mis
à l'écouter sans arrêt en voiture quand on se déplaçait
d'un endroit à l'autre. De plus en plus Vega est devenu
un acteur supplémentaire du film, avec cette manière
qu'il a d'être très pulsionnel dans sa voix. Alors une
fois le film terminé, j'ai cru que ça devrait être lui
qui travaille sur la musique. Je ne le connaissais pas,
je l'ai appelé et il m'a demandé de voir des images.
Je lui ai envoyé une cassette et il a accepté. Ça me
plaisait bien qu'il vienne au film par l'acteur, il
faut que le film reste perméable à ce qui advient, des
choses imprévisibles qu'on n'aurait jamais pu imaginer.
En cinéma documentaire c'est ce qui est fantastique,
la réalité est infiniment improbable avant qu'elle ne
survienne. Tiens, on ne savait pas que cet homme allait
monter l'escalier, quand on le filme c'est magnifique.
Quand on fait de la fiction je crois qu'il faut laisser
le film être rejoint par ça, par ce qui ne peut être
su, ou même conçu, par l'impensé tout simplement. C'est
ce qui me touche énormément et me donne envie de faire
des films.
(nr)
Le dernier plan est une cassure assez radicale dans
le ton du film : des gens en bordure de la route saisis
au passage par la caméra alors qu'ils attendent le Tour
de France. Certains y ont vu un problème éthique du
fait que notre point de vue sur ces gens soit conditionné
par le reste du film.
Eh
bien ça c'est le cinéma, ça sert à fabriquer des émotions
particulières.
(nl)
Mais ce sont quand même des images documentaires
et des gens filmés à leur insu, on ne peut les voir
autrement que ce qu'induit le film : manque, solitude,
gouffre entre les uns les autres...
Oui
mais moi c'est ce qui me touchait, qu'après le film
on pouvait projeter ce qui avait été touché et ce qui
ne l'avais pas été dans le vie de chacun, et donc ça
me concerne aussi personnellement, je suis moi aussi
au bord de la route attendant que le Tour de France
passe. Il y a des choses dans ma vie que j'arrive à
peu près à accomplir et d'autres que je n'arrive pas
à accomplir. C'est ça aussi d'être humain. Ce plan peut
être pris comme un immense contre-champ du film. Non
je n'y voit pas de problème éthique.
(nr)
Pourrait-on parler d'un contre-champ dans la structure
interne du film aussi, car plus tôt Jean s'arrête au
bord de la route et on voit de dos les gens qui regardent
passer les cyclistes, alors qu'à la fin on leur fait
face ?
En
effet, il y a sous quelques aspects une espèce de double
mouvement dans la structure du film, comme au début
la voiture descend la montagne pour entrer dans la nuit,
à la fin on remonte la montagne. Il y a ces enfants
au début qui regardent et sont totalement pris par ce
qu'ils ressentent; la joie, la peur, le désir... Tout
ça est mêlé et à la fin; ces corps, ce qu'on devient
avec ces pulsions premières, c'est le recommencement
en fait. Bref, ce n'est pas à moi de dire ça, mais je
pense que c'est un film assez nietzschéen; descendre
la montagne, l'éternel retour, Zarathoustra...
(nl)
Et y avait-il quelque chose de particulier qui vous
intéressait dans l'événement du Tour de France, il y
a un caractère enfantin à ce genre de rassemblement ?
Oui
et je trouvais assez belle cette disproportion de l'attente
et de ce qui passe une fois rapidement.
(nl)
J'ai parlé à des gens qui toutefois n'ont retenu
du film qu'une exploration de la face sombre de l'être
humain et de la vie. Où y voyez-vous la lumière ?
Pour
moi c'est un film plein de vie. Claire y gagne la vie,
elle passe d'une vie désespérée et non vécue à l'amour.
(s)
Elle est vierge par sa peur du contact avec les autres ?
Claire
est vierge de tout, de la vie, de ses émotions et celui
qui lui donne la lumière est le personnage qui provoque
en nous le plus de répulsion.
(nr)
Mais comment peut-elle l'aimer, qu'est-ce qu'il y
a en lui pour la toucher ?
C'est
difficile à expliquer, elle non plus ne sait pas, c'est
mystérieux. Claire est un personnage assez mystique,
elle est comme touchée par la grâce. Elle est touchée
par cet homme d'une manière très étrange et avec beaucoup
de violence mais elle a cette rare force d'assumer ce
qu'elle ressent pour lui.
(n)
Y a-t-il pour vous un moment précis dans le film
où cet amour se révèle ?
Oui
à mon avis le spectateur peut le voir au moment où Jean
trouve Claire avec le costume de loup et lui dit simplement
"c'est chaud" et elle dit "oui c'est chaud". C'est banal
mais ça signifie qu'à ce moment il comprend ce qu'elle
ressent.
(s)
Nous avons parlé beaucoup du film et j'aimerais aussi
savoir comment il fut possible de mettre en place le
financement et la production, car au Canada pour un
long métrage il serait très difficile de maintenir une
telle démarche avec l'appui nécessaire.
J'ai
eu une avance sur recettes avec le scénario, sans avoir
de producteur à l'époque alors j'ai pu ensuite faire
moi-même un casting de producteurs, ce qui change les
rapports de force. J'ai rencontré des gens qui m'ont
parlé tout de suite d'un casting d'acteurs pour Canal+,
d'un cinéma qui ne m'intéressait pas pour Sombre. Finalement
j'ai trouvé Catherine Jacques, une productrice qui s'est
engagée corps et âme dans le projet et qui a pris des
vraies décisions de productrice à des moments difficiles,
des décisions pour le film. C'est une personne exceptionnelle.
Ensuite les gens d'Arte étaient très enthousiastes et
ont défendu le film jusqu'au bout, puis finalement Canal+
s'y est joint. Nous avons pu amasser dix millions de
francs et le film en a coûté treize.
(nl)
Tout ça à partir d'un scénario approximatif ?
Non
en fait c'était un scénario complet de 40 pages au départ,
ensuite avec des collaborateurs nous avons écrit 130
pages avec énormément de dialogues.
(nl)
Pour obtenir le financement ?
Non
c'est ce que je voulais dans le processus de création,
m'éloigner de ces 40 pages initiales, et plus tard au
moment de tourner j'ai abandonné les dialogues des 130
pages. Je n'avais pas le scénario quand je tournais...
J'ai eu un professeur de cinéma qui était un grand fan
d'échecs et il me racontait que les grands maîtres -
même si ce n'est pas vrai c'est une belle histoire -
avant de jouer le coup, détournaient le regard de l'échiquier
pour le regarder à nouveau, comme s'ils le voyaient
pour la première fois.
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