Match Point, de Woody Allen
ENTRE CRIME ET CHÂTIMENT
Londres. Un jeune entraîneur de tennis d’origine sociale modeste se retrouve assimilé dans la haute société anglaise. Engagé à une jeune femme issue d’une famille très riche, il se retrouve dans l’eau chaude lorsqu’il tombe amoureux de la fiancée de son beau-frère (Scarlett Johansson). Acculé au mur, il doit effectuer un choix douloureux entre sa passion et le confort de sa position sociale récemment acquise.
Épargnons-nous d’abord ce cliché, largement véhiculé actuellement, qui consiste à dire que la sortie de Match point concide pour Woody Allen à une sorte de « retour à la qualité ». Comme si le cinéaste avait soudainement abandonné, aux environs d’Husbands and wives (1992), toute volonté de perpétuer cette profondeur et cette originalité qui faisaient la marque de son cinéma durant les années 70/80. Car s’il est juste de considérer comme de grandes œuvres des films tels que Stardust memories, Hannah and her sisters, Another woman ou encore Crimes and misdemeanors, pour ne nommer que ceux là, il serait cependant tout à fait incohérent de nier l’importance et la « réussite » de Bullets over Broadway, Deconstructing Harry, Celebrity, Anything else, Melinda and Melinda et de bien d’autres, qui, quoique parfois inégaux, ont toujours eu le mérite d’offrir de véritables propositions (Mighty aphrodite, Sweet and lowdown, Hollywood ending).
Par rapport aux années 80, le seul « retour » que l’on peut trouver pertinent dans Match point, est le lien entre le jeune personnage principal du film (Chris Wilton) et celui qui était magnifiquement incarné par Martin Landau dans Crimes and misdemeanors (Judah Rosenthal). Tous deux athées mais issus de milieux croyants, ils sont placés au centre d’insoutenables dilemmes moraux, pris entre un relatif sentiment de culpabilité et une perception sombre et fataliste des choses ; cherchant désespérement une bonne raison de ne pas commettre un crime qui les sauverait d’un mauvais pas, le tout dans un monde sans Dieu, et donc, à priori, sans châtiment. Vision prétendûment lucide qui leur fait assumer et aller au bout de leurs actes mais qui les condamnent du même coup à vivre un sort autrement plus cruel que celui d’être pris par la justice et dévoilés au grand jour… Effectivement, tous deux passent non seulement à côté de ce qui aurait pu être une vie véritablement heureuse (comme Rosenthal avec le personnage d’Angelica Huston, Wilton semble en parfaite harmonie avec le personnage de Johansson, et pourtant tous deux vont renier cet amour sincère) mais aussi enlèvent-ils tout sens, toute valeur à cette vie de confort qu’ils veulent sauvegarder à tout prix (et qu’ils parviennent effectivement à préserver).

Cette matière tragique, remarquablement installée par Allen, nous laisse dans un désarroi profond qui nous remue et nous fait douter, mais qui aussi nous illumine face à une évocation aussi simple et juste de la complexité des êtres : coincés entre une terrifiante solitude et un besoin viscéral de sociabilité, pris entre ce que nous somme réellement, l’image que nous désirons projeter et ce que les autres voudraient que nous soyons. Le personnage de Wilton porte sur ses épaules des questionnements existentiels similaires à ceux que le Meursault de Camus renvoyait à la société toute entière : reflet indésirable de l’absurdité de la condition humaine, monstre de nihilisme face à l’éphémère de toute relation amoureuse, et, surtout, révélateur de l’immense vacuité de toute structure sociale qui se fonde sur l’hypocrisie, les faux-semblants et le désir mimétique d’y occuper une place toujours plus brillante que celle de son voisin.
Même si Allen s’attarde davantage à créer le portrait intime de Wilton et à décrire son rapport secret à un environnement précis (celui de la bourgeoisie anglaise, qui ressemble au fond à toutes les bourgeoisies), il n’échappe pas au cinéaste de subtilement placer cette tragédie dans un ensemble plus large, utilisant un vocabulaire amplement galvaudé dans l’actualité… À preuve cette scène poignante où Wilton engage un dialogue avec les fantômes de ses victimes (scène très « bergmanienne ») et où il tente bien mal de justifier ses actes : « Les innocents sont parfois tués pour ouvrir la voie à de plus grands desseins. Vous étiez simplement des dommages collatéraux ». Au cynisme inquiet et mordant d’Anything else, s’ajoute ici une tristesse encore plus profonde et percutante sur le sort du monde. Tristesse qui ne parvient pourtant pas à nous faire oublier l’un des plus beaux moments du film : Wilton et Johansson s’embrassant éperdûment sous une averse sauvage.




