Hors Champ

Cinéma

Naissance et deuil, amour et mort

BIRTH

par Simon Galiero
dimanche 5 juin 2005


- « Dis-moi comment tu me vois afin que je sache vraiment qui tu es. » (Francisco à sa femme dans El)

Le synopsis de Birth pourrait faire croire qu’il s’agit d’un de ces films à suspense qui fascinent le plus grand nombre depuis The Sixth Sense [1]. Une veuve (Nicole Kidman) qui s’apprête à se remarier fait la rencontre d’un garçon qui prétend être la réincarnation de son mari mort dix ans auparavant… Ce résumé a tout pour susciter chez le spectateur la pulsion jubilatoire de voir un film qui peut « résoudre » un tel mystère. Or, disons-le d’emblée, la publicité autour du film est une duperie volontaire et beaucoup ont dû être déçus : Birth n’est pas un thriller et est à mille lieues de toute résolution archétypale des mystères qu’il prétend évoquer. Si le film nous fait ressentir une tension forte et constante, celle-ci est beaucoup plus existentielle que celle générée par les ressorts du suspense conventionnel dont les ambitions sont généralement plus factices.

Birth est admirable à tout point de vue : réalisation, photographie, musique et interprétation (tous les comédiens du film, Kidman en tête, sont magnifiquement troublés et troublants). On note également l’apport de Jean-Claude Carrière au scénario, qui ne doit pas être étranger à la réussite du projet et à l’empreinte buñuelienne qui se fait sentir ici ou là. Mais il faut d’abord et surtout retenir de Birth la qualité de son ensemble, par les voies originales et osées qu’il explore et l’expérience générale qu’il procure.

Une voix off se fait entendre sur fond noir. Un conférencier raconte à son auditoire la réaction qu’il aurait si un oiseau venait lui affirmer qu’il est la réincarnation de sa femme défunte. « Je serais alors obligé de vivre avec un oiseau », blague-t-il. Puis il ajoute : « Mais je ne crois pas à ce genre de choses, je suis un scientifique ». Et il termine : « Ce sera la dernière question, je dois aller faire mon jogging avant de rentrer chez moi ». La première image du film apparaît : un homme, de dos, court dans le Central Park à New-York. Au bout d’un certain temps, à bout de souffle, il s’affaisse dans un tunnel obscur et reste immobile. Au même moment, on donne naissance à un garçon.

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La naissance
en-tete

Dix ans plus tard, toujours à New-York, lors d’une soirée festive dans un luxueux appartement d’une famille bourgeoise, un homme (Danny Huston) annonce ses fiançailles avec son amoureuse (Nicole Kidman). Quelques jours après, alors que toute la famille est réunie pour célébrer l’anniversaire de la « patriarche » (Lauren Baccal, la mère de Kidman dans le film), un garçon inconnu surgit de façon énigmatique dans l’appartement en disant vouloir s’adresser confidentiellement à Kidman. Il prétend alors le plus sérieusement du monde être son époux et lui suggère fortement de ne pas se remarier avec son fiancé actuel. Jamais ne douterons-nous, tout au long du récit, que l’enfant croit sincèrement être ce qu’il prétend.

Au début, cette curiosité inattendue est prise avec un certain amusement. Mais la situation tourne rapidement au vinaigre : le garçon se fait insistant et il commence à devenir considérablement gênant pour les uns et les autres. Kidman devient instable et se met à succomber au charme du garçon, le fiancé se sent de plus en plus menacé et devient carrément jaloux de l’enfant ( !), puis, finalement, l’entourage au grand complet se décompose et n’est plus préoccupé que par cette situation absurde.

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Une famille heureuse

Les personnages se mettent alors à réagir par rapport à un réel parallèle, fictif, qui ne sort que de la « bouche d’un enfant ». Personne n’y croit vraiment, car cela est inacceptable pour tous, et pourtant tout le monde devient hypnotisé par cette possibilité inconcevable. On retrouvait déjà cette forme de paralysie collective dans L’ange exterminateur. Les affirmations du garçon deviennent concrètes et la réalité qui en découle se met à être tangible : peu importe le phénomène qui se cache derrière, peu importe qu’on y croie ou non, le garçon devient réellement une réincarnation du mari puisque tous les protagonistes réagissent comme si c’était le cas.

C’est à ce moment que les masques tombent : Kidman ne s’est jamais remise de la mort de son mari et souffre d’une terrible solitude ; son fiancé est un possessif jaloux prêt à user de violence contre un enfant ; la mère incarnée par Baccal (elle-même une veuve) est une femme froide et autoritaire qui s’est détachée de tout sentiment et on sent que tout cela éveille en elle des émotions refoulées ; la belle-sœur enceinte réagit agressivement comme si elle se sentait menacée ; son époux (le frère du mari défunt de Kidman) devient quant à lui perplexe et attendri.

Le mal est ainsi déjà fait : le garçon est venu révéler le paradoxal état de conscience de chacun. Sous l’apparat d’une famille heureuse et disciplinée, régie par des codes stricts, se cache la tragique et perpétuelle renaissance des émotions dissimulées de chaque individu. La perception du monde apparaît alors comme étant à la fois d’une grande profondeur mais aussi d’une grande vacuité. Les questions se rapportant au mystère du film sont là, bien présentes, mais jamais elles n’abordent autre chose que ce que le mystère suscite. Elles ne mènent donc pas à une quelconque explication, qui ne pourrait d’ailleurs qu’être décevante. Comme chez Luis Buñuel, il nous faut abandonner l’idée d’interpréter, de dédoubler ce qui fait et ce qui ne fait pas sens ; il nous faut accepter que la réalité présentée n’est autre que ce qu’elle est. À cette différence près que dans Birth, si le fameux mystère n’est pas élucidé, le film se conclut tout de même sur une note rationnelle qui préserve néanmoins l’effet d’irrationalité posé tout au long.

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Un mari jaloux

Ce mince fil entre fiction et réel, entre superstition et vérité, a rarement été évoqué à un tel degré de précision. On constate l’étourdissant brio avec lequel les scénaristes et le réalisateur Jonathan Glazer créent un jeu de reflets qui se répondent les uns aux autres afin d’aborder des thèmes aussi importants que le deuil, l’amour, la naissance et la mort (et, ultimement, la représentation que s’en font les hommes). Mais, au-delà de cela, il ne faut pas y voir uniquement une brillante maîtrise des ficelles de la narration : le véritable intérêt de Birth repose plutôt sur sa vue d’ensemble, sur la très forte ambiguïté dans laquelle il nous plonge tout en faisant naître en nous des questionnements inhabituels. Notre rapport à l’objet est très concret en raison des émotions qu’il provoque, mais il demeure au final difficile à définir : il évite ainsi un rapport purement intellectuel ou cérébral tout comme il évite de susciter un contentement réactif basé uniquement sur l’assouvissement des attentes du spectateur. Le dispositif narratif, tissé comme une grande toile, parvient à unifier l’expérience du film et à garder intacte sa dimension humaine.

Preuve en est le retournement final du film : la femme d’un ancien couple ami de Kidman et de son mari décédé, interprétée par Anne Heche, prend à partie le petit garçon et lui révèle qu’il ne peut pas être une réincarnation puisque le défunt était son amant et que celui-ci n’aimait pas réellement sa femme… Elle le lui prouve en lui montrant des lettres d’amour jamais ouvertes que Kidman envoyait à son mari et que celui-ci donnait à elle, Anne Heche, sans les avoir lues (pour lui démontrer que c’est elle qu’il aimait et non sa femme). L’enfant est alors bouleversé, ébranlé dans son amour qu’il croyait véritable envers Kidman. Il retourne la voir et lui dit, sans lui expliquer pourquoi, qu’il ne peut pas être son mari (puisque effectivement ce dernier avait une amante et apparemment n’était pas amoureux de sa femme).

Les questions que soulève le film à ce moment précis se font alors légion et le véritable sens du récit jaillit soudain dans toute sa complexité. Le réel est repoussé dans ses derniers retranchements puisque l’on se sert de la raison pour résoudre une situation qui est irrationnelle, alors que le film adoptait jusqu’ici la tendance inverse : révéler la nature exacte des personnages à l’aide d’une proposition improbable. Finalement tout rentre dans l’ordre, l’illusion s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue et chacun retrouve sa place (et sa position sociale, le garçon étant issu d’un milieu plutôt défavorisé). Mais le doute a été installé : les événements étranges qui viennent parfois débusquer notre véritable nature ne sont-ils pas au bout du compte beaucoup moins inusités que la façon névrosée, frôlant la folie, que nous avons de nous camoufler à nous-mêmes ?

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La femme et l’enfant

Notes

[1] Le cinéaste d’origine indienne M. Night Shyamalan étant le nouveau maître de ce genre, avec Signs et The Village.

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