Engagement, culture et morale
AIRE TÉLÉVISUELLE
Nous vivons à l’heure des "feelings" : il n’y a plus ni vérité ni mensonge, ni stéréotype ni invention, ni beauté ni laideur, mais une palette infinie de plaisirs, différents et égaux. La démocratie qui impliquait l’accès de tous à la culture se définit désormais par le droit de chacun à la culture de son choix, ou à nommer culture sa pulsion du moment. "Laissez-moi faire ce que je veux" : aucune autorité transcendante, historique ou simplement majoritaire ne peut infléchir les préférences du sujet post-moderne ou régenter ses comportements. Muni d’une télécommande dans la vie comme devant son poste de télévision, il compose son programme, l’esprit serein, sans plus se laisser intimider par les hiérarchies traditionnelles. Libre au sens où Nietzsche dit que ne plus rougir de soi est la marque de la liberté réalisée, il peut "lâcher tout" et s’abandonner avec délices à l’immédiateté de ses passions élémentaires. - Alain Finkielkraut (La défaite de la pensée, Gallimard, p. 142)
L’engagement
L’occidental post-moderne a besoin de son carburant hédoniste, de sa dose de plaisir, dont il veut jouir sans contrainte, sans responsabilité et surtout sans culpabilité. Plus il est assujetti à la société de consommation et au miroir publicitaire qu’elle lui tend, plus il veut hurler sa liberté sur tous les toits. Et plus celle-ci est vaine, plus le cri est revendicateur. Le mot même de liberté devrait logiquement être obsolète ; il est encore utilisé parce que nous avons besoin de l’associer aux principes de valeurs universelles et de droit humain afin de lui donner un semblant de légitimité morale. Le véritable terme serait plutôt autonomie ; nous voulons être autonomes pour mieux gambader dans le désert de nos pulsions narcissiques et consommatrices. Le bien, le mal, le mensonge et la vérité importent finalement peu, puisqu’à l’ère de la psychologie cathodique chacun a trouvé « sa » vérité.
On peut percevoir l’indignation générale liée à un événement ou un autre, mais c’est tout ce que l’on perçoit. Un éternel chapelet d’indignations qui n’ont ni conclusions, ni conséquences. L’engagement (social, politique, culturel) ne prouve jamais autant son inutilité que lorsqu’il se défend comme valeur autonome et sans contraintes à l’intérieur d’un système qui lui permet de faire valoir son engagement d’une façon aussi inoffensive qu’un enfant qui joue avec des legos. À peine peut-on encore garder espoir par les bénévoles (et autres vocations) qui travaillent à empêcher que la misère concrète du monde et de son environnement ne fasse exploser la poubelle. Ils demeurent, heureusement, plutôt silencieux dans le champ virtuel de la télévision. Celle-ci ayant remplacé l’idée d’un engagement collectif par un vedettariat de bonne conscience. Le jour où ils seront vedettisés dans une très probable émission de télé-réalité marquera peut-être le soubresaut final de l’engagement comme notion véritablement utile.
La culture
Pour voir à quel point la médiocrité est enfin dégagée de toute culpabilité, il suffit de se pencher quelques minutes sur n’importe quel média. Récemment, dans une entrevue sur une chaîne française de radio relayée par Internet, un jeune réalisateur de publicités et de vidéo-clips qui venait de gagner un prix dans un prestigieux festival de pubs, affirmait fièrement que « le cinéma trop vieux ( !) l’emmerdait » et qu’il trouvait « beaucoup plus créatif l’art de faire des clips ». Plus frappant encore, à la question très originale « Vous considérez-vous comme engagé ? », il répondait avec enthousiasme que « oui, je me fais un devoir de participer quand je le peux aux manifs anti-mondialisation, et avec ma copine nous achetons le plus possible d’aliments bios ».
La Bruyère donnait, dans Les Caractères, une définition du mot « fat » : « Le fat est entre l’impertinent et le sot : il est composé de l’un et de l’autre ». C’est entre l’impertinence et la sottise que plusieurs se font désormais leur nid en appelant liberté et différence leur manque flagrant de culture et de pensée. Mais cela ne serait pas si grave, dirait Kundera dans sa définition de la misomusie [1], si le misomuse n’était pas frustré et ne voulait pas à tout prix revendiquer son propre vide au détriment de ce qui a un réel contenu.
Une émission de télévision littéraire, sur la chaîne TV5 du Québec, est tout à fait révélatrice. Le concept est simple : deux acteurs québécois connus (jamais les mêmes) assis l’un en face de l’autre, se posent des questions sur leur rapport à la littérature. Dans l’une des émissions, l’acteur Emmanuel Bilodeau affirmait fièrement, en parlant de Tchékhov, que le Québec regorgeait d’auteurs de théâtre « aussi talentueux que Tchékhov pour rendre l’âme humaine ». En dehors de cette déclaration toute misomusienne, il faut noter le concept implacable d’une émission dans laquelle deux acteurs pas forcément aptes à poser ou à répondre à des questions sur la littérature s’en donnent néanmoins l’opportunité (dans un dialogue le plus souvent rempli d’inepties). C’est précisément d’acteurs branchés dont la télévision veut se nourrir, et dans tous les domaines, car leur prétention à dire ce qu’ils pensent avec une innocente spontanéité n’est jamais dérangeante, et préserve « naïvement » la démocratisation télévisuelle de la culture de ceux qui oseraient la remettre en cause. En échange, ils peuvent y faire croire qu’ils ont une vie intéressante (« toutes les vies sont intéressantes ! ») et des réflexions profondes sur n’importe quel sujet.
La morale
Au Québec, dans la semaine du 12 janvier, le cardinal Turcotte, représentant local de l’église catholique, déclarait qu’il ferait passer un test de VIH aux gens qui voudraient devenir prêtres. Jamais n’a-t-il dit qu’il exclurait automatiquement des personnes atteintes du sida, mais simplement que la prêtrise exigeait des responsabilités difficiles, et qu’une personne devrait avoir tous les éléments de réflexion avant de s’y lancer définitivement. Y compris si elle est atteinte d’une maladie mortelle. Cela n’en prenait pas plus pour qu’un branle-bas de combat médiatique se mette en place pour faire débat. Tous les chantres de la Vertu post-moderne se sont précipités (en courant de toutes leurs forces, comme s’ils fuyaient la Mort elle-même) vers l’autre côté de la barrière. Le côté où le mot « bien » est marqué en grosses lettres sur une pancarte scintillante. Le cardinal est devenu ce jour-là le porte-croix de toutes les tares homophobes et discriminatoires. Face à lui, l’élite courageuse a mis en place le bûché de la Vertu.
La question aurait pu être creusée. On aurait pu désapprouver cette forme de fichage et s’assurer d’une vigilance sur sa pratique sans pour autant lancer les grenades dénonciatrices de l’homophobie. Un échange aurait au moins eu lieu dans le respect de la contradiction. Mais les ligues de vertus ont remplacé le politique et le religieux par l’absolue ligne droite du Bien total. Ce qu’il y avait de plus visiblement néfaste dans la pratique du pouvoir de l’Église catholique (qui régnait encore sur le Québec il y a quelques décennies, faut-il le rappeler), se retrouve désormais entre les mains de moralisateurs auto-sacralisés. Ceux-ci présentent sous l’angle de la morale compassionnelle ce qui pourrait relever d’un despotisme comparable à celui du clergé d’autrefois en terme d’influence (et tout aussi confortablement caché derrière le masque de la probité).
Après avoir interviewé le cardinal Turcotte, une journaliste de Radio-Canada se tourne vers un sidéen homosexuel pour lui demander, de toute sa compassion frémissante : « Comprenez-vous une attitude comme celle-là ? ». Plissant le front à s’en faire exploser les sourcils, la journaliste avait toute la misère du monde dans l’œil. Elle venait de faire du cardinal Turcotte le bonhomme sept heures [2] en personne. L’ère de la liberté d’expression ne tolère pas les libertés qui ne sont pas à son image, et voilà un curé qui sait maintenant ce que goûte la liberté bio.
Tout cela fait écho à un autre débat créé de toutes pièces l’été dernier par la télévision : l’attitude de l’Église face au mariage gai. Dans une société où les hétérosexuels ne se marient presque plus, il fallait absolument condamner les éventuelles réticences de l’Église à ce sujet pour s’assurer que le droit à la différence triomphe. Ceci afin que les gais et lesbiennes puissent... se marier. La différence de l’Église dans la société, elle, n’était bien entendu pas prise en compte.
Ces mêmes hardis défenseurs de la veuve et de l’orphelin (une victimisation contre laquelle plusieurs homosexuels se sont battus à juste titre) sont susceptibles de sortir dans la rue pour scander les slogans d’un fraternel métissage, prouvant hors de tout doute que l’idéologie Benetton a fait son chemin. Ils se vantent de ne pas « répéter les erreurs du passé », pour mieux justifier leur abonnement inconditionnel à un présent déconflictualisé et réconciliateur. Mais peu de gens s’attardent à penser les conséquences totalitaires qui peuvent découler d’un monde dont on veut extraire toute forme de dualité. Un monde que l’on voudrait finalement résoudre en un seul et même bloc de conformisme idéologique. Les fonctionnaires de la rébellion publicitaire ont achevé de donner un sens à une lutte pour le bien, en créant des sphères où le bien règne en tant qu’objet de consommation qui permet justement à chacun de se sentir rebelle et unique.
Épilogue sur le non-événement
Toujours au Québec, au début de l’hiver, des policiers se relaient couramment afin de surveiller que la rivière des Prairies (aux abords de Montréal) ne déborde pas. « La situation est suivie de près par plusieurs intervenants, dont le département de police, le département des incendies, les mesures d’urgence, Hydro-Québec, la sécurité civile et le gouvernement fédéral. », nous dit une brève qui résume la situation. Il faut bien sûr ajouter les médias à cette longue liste. Rarement a-t-on vu autant de factions extraordinaires mises en état d’alerte pour surveiller jour et nuit une rivière qui ne déborde pas. Le non-événement dans toute sa splendeur. Le hasard n’existe pas, il faut maintenant prévoir ce que la nature réserve aux citoyens payeurs de taxes. Il est devenu hors de question qu’une rivière déborde sans prévenir : cela ne concorde pas avec les plans de Bien Inc. et ses clients-citoyens.
Dans L’Oracle et l’Impie, la fable de La Fontaine, un païen audacieux tente de tromper le Ciel en se présentant au dieu Apollon avec un moineau vivant niché entre ses deux mains. Il demande à Apollon de lui dire si l’oiseau est mort ou non ; si le dieu lui répond qu’il est en vie, il l’étouffera avec ses mains pour lui montrer une petite bête inerte, s’il lui répond le contraire, il laissera devant lui s’envoler l’oiseau. C’est ce que tentent de réussir aujourd’hui l’Information télévisuelle et ses nombreux complices de la post-modernité : tromper le ciel pour mieux désarmer notre définition du mensonge.

- Le Tricheur - Georges de la Tour



