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  Médias et Société

1999, juin 03
Star Wars
RÉFLEXIONS SUR L'HYSTÉRIE


par Nicolas Renaud

 

Étant tout jeune à la sortie du premier Star Wars, comme bien d'autres enfants j'avais fait dépenser à mes parents la moitié de leur paye sur la panoplie de jouets à l'image du film. D'innombrables heures à faire la guerre dans la cacophonie du plastique qui ne meurt jamais. Le plus marquant de ces gadgets fut le broyeur à déchets (bien que c'était le "Faucon milennium" qui couronnait le roi du quartier), avec ses murs qui se rapprochent pour tout écraser et forcent Luke, Han, la princesse et quelques tas de ferraille parlant à l'astucieuse esquive de dernière minute. On tourne la vis manuellement pour écraser les figurines, le tout venait avec un tas de petits morceaux d'éponges en guise de rebus divers qui s'applatissent entre les murs et reprennent ensuite leur forme, rien ne se brise. Impossible aussi de détruire les figurines, la vis tourne dans le vide ou se brise avant qu'on puisse casser un bras à Luke. Triste et nécessaire, l'imagination qui bute sur la banalité de l'objet réel. C'est donc avec ce jouet que la fantaisie commença de s'écrouler, bien qu'il coincidait peut-être avec le passage à un autre stade de la croissance psychologique. Encore plus triste, à observer l'agitation qui entoure la sortie de Phantom Menace, il semble que bien des adultes n'aient jamais franchi ce stade.

Hystérie propre à la démesure de notre culture de masse et de ses idoles, enrobage du vide comme stéroïde de la fascination, dont l'objet n'a peut-être pas pour l'individu autant d'importance que le besoin d'appartenir au conscensus, "d'être dans le coup", de ne pas être à l'écart de ce dont tout le monde parle, ou plutôt de ce dont on les fait parler. À Los Angeles, des bagarres éclatent dans les magasins qui vendent des objets plus rares (dont les prix peuvent dépasser les 200$) à l'effigie du film et un peu partout on campent pendant des jours devant les multiplex pour se procurer des billets. Les médias n'ont qu'à montrer quelques personnes costumées se rendre aux projections et l'effet de chaîne s'enclanche. Il faut d'ailleurs croire, puisqu'ils n'ont pas encore vu le film, que ces gens déguisés le sont à partir des figurines en magasin, fruits mûrs du marketing qui colle à la peau.

Jennifer Briggs, une enseigante vivant en Caroline du Nord, a officiellement changé son nom pour Obi-Wan Kenobi Briggs.

Le vrai cinéma est au dépanneur et au comptoir fast food, images omniprésentes, dans le sac de chips, sur la cannette de Pepsi («cannette à collectionner» y est inscrit au bas), primes, concours, coupons rabais, pacotilles... L'envie de consommer vient en consommant. L'esprit des enfants ça peut rapporter gros.

Déjà le premier Star Wars était bien mince, une fête des moyens les plus avancés de l'époque érigée sur un scénario où se multiplient les clichés usés depuis des centaines d'années dans toute la dramaturgie populaire, une faiblesse de contenu, des messages contradictoires et une interprétation médiocre. Pourtant il y avait une certaine authenticité, un charme bien unique qu'on perçoit encore en le visionnant aujourd'hui, propre à séduire toute une génération. Mais c'est de cette séduction première dont jouit le nouvel épisode de l'entreprise, et non du film en soi, qui est encore plus superficiel et grotesque, inflation de l'émerveillement infantile pour la technologie y étant pour quelque chose. Le public y court, comme une horde de mouches qui colle à un néon rose, assister à la perversion et l'exploitation du mythe, qu'ils nourissent et perpétuent sans trop savoir pourquoi (car ce n'est jamais le sens qui fonde la mythologie de l'ère mass-médiatisée, mais le «hype»). Perversion des termes : on dit que Phantom Menace est la plus grosse production «indépendante» à voir le jour, tout comme les grandes corporations sont indépendantes de l'État et nous abusent de la même manière.

Entreprise gigantesque, sans intégrité ni subtilité, comme tout le reste de l'oeuvre de Georges Lucas, comme réalisateur, producteur ou scénariste (dont Indiana Jones, de Spielberg), et dont les scènes les plus spectaculaires sont souvent un remodelage odieux de certains passages des films de Kurosawa et bien d'autres, vol à l'étalage de l'histoire du cinéma commun à l'american way.

Deux adjectifs qui décrivent le mieux cette entreprise : opportuniste et incestueuse.

Certes Lucas est un génie dans la perfection de ses moindres gestes de réalisateur et d'homme d'affaire.

Sublime hallucination que d'espérer voir apparaître le micro et la perche au coin de l'écran.

La sobriété de vie et l'élévation spirituelle du Jedi vs la consommation compulsive commandée du public.
Le message de non-violence vs les jouets qu'on vent aux enfants pour qu'ils s'épuisent à faire "bing bang tu es mort".

Si peu subtil était l'accoutrement à l'allure nazi de Darth Vader (avec certains attributs du samouraï japonais) et de ses troupes, il fallait s'attendre à ce que les méchants soient asiatiques cette fois-ci. Jamais rien de totalement innocent dans ce genre de divertissement américain à grand déploiement ( Independence Day était le plus direct et le plus obscène), inconscient ou non, toujours la manifestation d'un esprit réel. Ici, rejeton logique de la propagande et paranoïa des États-Unis envers la Chine ces dernières années.

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