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  émulsion

Window Water Baby Moving

Un passage entre deux perceptions



Katherine Jerkovic , adminhc@horschamp.qc.ca

1999, février 23


Hanté par les mêmes préoccupations esthétiques, mais dans une démarche encore plus maîtrisée, et dans un style d'autant plus raffiné et purement "hybride", Window Water Baby Moving (1959) est, à mon humble avis, un film incontournable dans la tradition du cinéma expérimental américain. Le style de Window Water Baby Moving est assez unique dans le sens où Brakhage mélange du pur expérimental avec du documentaire réaliste. Il présente un moment partagé avec sa femme enceinte et puis l'accouchement de celle-ci. Les premiers plans sont d'une beauté presque idyllique. Ils montrent sa femme enceinte prendre un bain, sous une fenêtre dont la lumière dépeind de très beaux contrastes et donne aux corps un ton chaud orangé. L'évènement est évidemment filmé avec beaucoup de souci esthétique: le reflet de la lumière dans l'eau, le tremblement de cette lumière, aussi reflètée sur le visage de sa femme, les ombres sur son ventre, etc... Ces plans sont aussi signifiants en ce qu'ils révèlent les points d'intérêt de l'auteur: le ventre et le visage de sa femme. Sauf quelques exceptions, ce sont ces deux éléments-là qui remplissent les cadres. Mais, et surtout, ce qui est signifiant c'est que Brakhage filme ces deux éléments de façon séparée. Nous voyons toujours le ventre seul, sans le reste du corps de la mère, lui seul fait toute l'image; et de nombreux gros plans sur le visage de la mère, beau, jeune et joyeux. C'est comme si l'auteur donnait déjà une entité à son bébé qui n'est pas encore né, cet enfant existe pour lui en tant qu'être indépendant.

Avant que la séquence de l'accouchement commence, il y a quelques secondes de noir. Comme dans Reflections on Black , il se sert du noir comme ponctuation, comme mode de pause et transition. L'accouchement est filmé dans un style documentaire: sur le moment, sans censure, "hand held". L'esthétique est ici plus accidentelle et maladroite que dans les séquences du bain; séquences qui reviennent de temps en temps, comme s'il s'agissait de flashbacks ou d'un montage par opposition. Probablement les deux. L'aspect est rougeâtre et cru, et les points d'intérêts de la caméra sont de nouveau le visage de sa femme et le bébé naissant. A nouveau, ils sont filmés en gros plans séparés. Les inserts du moment du bain reviennent, créant des parallèles intéressants comme celui du visage riant dont on constate qu'il ressemble à la grimace de douleur de l'accouchement... L'auteur y inscrit la relation entre plaisir et douleur, une question complexe, mystérieuse et toujours subversive. Un autre parallèle touchant est établi entre les plans du nouveau bébé pleurant pendant qu'on coupe son cordon ombilical et les plans du gros ventre dans l'eau du bain. La différence entre ces plans n'est pas, bien sûr, qu'une question de "contenu": la tranquillité du ventre maternel vs l'angoisse d'en être radicalement détaché; la différence formelle est aussi marquée. Les secondes de noir ont ponctué la transition entre un moment idyllique et un moment où l'on sent que la réalité s'impose. Pour le dire en d'autres mots, ces différences esthétiques nous parviennent comme deux perceptions différentes de l'instant réel, deux sensiblités également intenses mais en différents niveaux du regard. Le dernier parallélisme, entre le bébé pleurant et le ventre maternel, transmet que le nouveau bébé aussi entre dans cette autre dimension de la réalité. Ceci est caractéristique chez Brakhage, les changements esthétiques accompagnent des changements dans l'histoire racontée, dans le sujet traité. P. Adams Sitney ( Visionary Film: The American Avant-Garde , 1979 New York, Oxford) dit que les premiers films de Brakhage hésitent entre l'expressionisme et le réalisme dramatique, ce qui me semble apropprié.



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