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Cinéma expérimental ?



Jean-Claude Bustros ,

, 1998, mai 21


En collaboration avec Main film

Aujourd'hui plus que jamais, il est difficile de cerner ce qu'est le cinéma expérimental. Sans aucun doute, c'est un genre filmique qui se réclame de la Peinture, de la Nouvelle, de l'Essai, de la Poésie. Mal aimé à cause de son impureté formelle, il n'a cessé d'étendre ses frontières, investi comme d'une mission de pillage de toutes les formes artistiques et de tous les genres d'expressions filmiques, généralement audiovisuels.

D'où la multiplication étourdissante de visages qu'il porte aujourd'hui. Si dans le public il y a un consensus généralisé sur l'utilisation du terme "expérimental", c'est soit lorsqu'on dit d'un film qu'il n'est pas conventionnel ou lorsqu'on qualifie un film non conventionnel de "simplement mauvais" ou "incompréhensible".

Pour cela et par cela, sans toit ni loi, étranger et proscrit, le cinéma expérimental est une forme d'art qui garantit un certain chic lorsqu'on en parle, mais qu'on ne veut pas vraiment amener à la maison. Ce qui fait dire si justement au cinéaste allemand Matthias Müller, que le cinéma expérimental est un sans-abri, laissé pour compte par l'histoire de l'art et des médias et forcé à l'errance par sa famille légitime, celle du cinéma populaire. Et si on en juge par le peu de passion, relativement à d'autres médiums, que lui vouent les grandes centrales de l'art et des médias (musées, galeries, édition, distributeurs de films, salles de cinéma), on peut supposer que sa survie dépend bien plus de l'attraction qu'il a su exercer sur des générations d'artistes filmeurs que du soutien d'une infrastructure de sensibilisation adéquate.

Ce filmeur qui s'intéresse aux formes "non conventionnelles" repérées dans les films expérimentaux, est d'abord attiré par la surprenante palette d'expressions qui se déploie dans chaque cadre de ce genre de film. Ici, l'invention est à l'état pur. Il faut tout réapprendre à chaque film. En regardant un film expérimental, même si on n'a rien compris, on aura au moins saisi que l'univers proposé est farouchement unique et singulier. Les repères ne sont pas ceux d'un langage mais bien ceux d'un individu. D'où l'étiquette de nombriliste que les détracteurs de ce genre filmique aiment à lui coller.

Ajoutez à cela qu'un film expérimental est l'oeuvre d'une personne ou, dans de très rares cas, d'une équipe réduite au minimum et on se retrouve devant une intimité parfois déconcertante.

Cette possibilité de réinventer la roue à chaque essai, que n'offre pas dans la même mesure le cinéma traditionnel, a su garantir au cinéma expérimental une perpétuité étonnante, malgré l'abnégation critique (pour n'en nommer qu'une) à laquelle il est condamné.

Contrairement aux autres cinémas, il est affranchi de toute affiliation, qu'elle soit de nature ethnique, géographique, sexuelle ou économique, et de toute autre barrière qui rendrait sa pratique inaccessible au premier abord.

Le cinéma expérimental est le premier sinistré des temps post-modernes. Et le seul qui a su proclamer en manifeste cet état de fait. Alors que d'autres genres cinématographiques se perdent en conjectures sur l'état de leur présent et que le monde de l'art médite sur la fin de l'histoire, le cinéma expérimental n'a cessé de reconfigurer sur celluloïd les bromures agités d'une conscience pour un nouveau paradigme sensoriel.

Alors, pourquoi le cinéma expérimental est-il si méconnu ici, au Québec, ou même pourquoi reçoit-il si peu la faveur du public en général ? Ce sont des questions qui doivent être débattues ailleurs que dans ce pamphlet. A cela, je m'aventurerais quand même à proposer les idées suivantes, quitte à ce qu'elles soient le point de départ d'un débat. D'abord, qu'au Québec, l'attachement populaire va plutôt vers un cinéma de réalisme poétique à facture documentaire ou dramatique. Ensuite, que le vidéo d'art, mieux encadré, donc plus visible, lui a dérobé la place qu'il mérite.

Lorsque Kaisa Tikkanen du Goethe-Institut me proposa de jumeler à la rétrospective sur le cinéma Allemand des années 90, une programmation de films expérimentaux canadiens, j'ai voulu saisir là, l'occasion d'offrir au public de Montréal un éventail de films qui témoignent de la résilience du film expérimental au Canada.

Certes, le canada anglais semble avoir maintenu la tradition expérimentale avec plus de succès qu'ici et cela alors que la vidéo d'art s'y porte très bien aussi. Bien que la langue y soit pour quelque chose, je préfère attribuer le maintien de cette tradition à l'énorme contribution de cinéastes comme Michael Snow, David Rimmer, Barbara Sternberg et Mike Hoolboom, dont le travail est reconnu à travers le monde au même titre que celui des américains Stan Brakhage, Al Razutis et Barbara Hammer (pour n'en nommer que quelques uns).

Pour une raison ou une autre, nous n'avons pas su, au Québec, aussi bien encadrer des artistes importants qui, s'ils ne se sont pas exilés pour de bon, ont trouvé ailleurs une structure de soutien plus adéquate. Je pense à Vincent Grenier qui vit à New York, Louise Bourque, à Boston, François Miron et Mark Nugent, qui ont longtemps habité aux États-Unis.

Pour ceux qui sont restés et je fais partie de ceux-là, la reconnaissance est venue d'ailleurs ; du Canada anglais, de l'Europe et des États-Unis.

Ici, j'ai à peine effleuré la surface d'un sujet qui mériterait une analyse beaucoup plus profonde. Hélas, le manque de temps et les restrictions d'espace de ce pamphlet ne me permettent pas de couvrir tous les points que j'aimerais aborder : notamment, l'importante contribution faite depuis vingt ans par le département de cinéma de l'Université Concordia, pour l'essor du cinéma expérimental au Québec.

Un autre sujet que j'aurais aimé aborder ; l'infiltration de plus en plus évidente (pour un bien ou pour un mal) du cinéma expérimental dans les autres cinémas, clip publicitaire et vidéo Rock inclus. Finalement y-a-t-il un lien à faire entre cinéma expérimental et nouveaux médias.

La programmation que je propose pour ces cinq jours est sûrement imparfaite, il existe des omissions importantes. D'abord, j'ai voulu m'en tenir aux années 90 et présenter une grande sélection d'oeuvres dans le cadre de programmes courts et peu nombreux. Aussi, il manque plusieurs cinéastes importants. Cinq soirs ne suffiraient pas à faire le tour des oeuvres de Carl Brown, de Michael Snow ou de Bruce Elder. Je regrette également qu'il n'y ait pas plus de films de Michael Hoolboom, assurément le plus prolifique des cinéastes canadiens. Il en est de même pour Barbara Sternberg, dont le film présenté ici (C'est la Vie) ne suffira pas à mesurer l'importance de son oeuvre.

Néanmoins, je crois que ce programme saura brosser un tableau assez convaincant de la production canadienne dans ce domaine et, je le souhaite, contribuera à rendre hommage à ce genre cinématographique si incompris.



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