|
|
Cinéma expérimental ? , 1998, mai 21
En collaboration avec Main film
D'où la multiplication étourdissante de visages qu'il porte aujourd'hui. Si dans le public il y a un consensus généralisé sur l'utilisation du terme "expérimental", c'est soit lorsqu'on dit d'un film qu'il n'est pas conventionnel ou lorsqu'on qualifie un film non conventionnel de "simplement mauvais" ou "incompréhensible". Pour cela et par cela, sans toit ni loi, étranger et proscrit, le cinéma expérimental est une forme d'art qui garantit un certain chic lorsqu'on en parle, mais qu'on ne veut pas vraiment amener à la maison. Ce qui fait dire si justement au cinéaste allemand Matthias Müller, que le cinéma expérimental est un sans-abri, laissé pour compte par l'histoire de l'art et des médias et forcé à l'errance par sa famille légitime, celle du cinéma populaire. Et si on en juge par le peu de passion, relativement à d'autres médiums, que lui vouent les grandes centrales de l'art et des médias (musées, galeries, édition, distributeurs de films, salles de cinéma), on peut supposer que sa survie dépend bien plus de l'attraction qu'il a su exercer sur des générations d'artistes filmeurs que du soutien d'une infrastructure de sensibilisation adéquate. Ce filmeur qui s'intéresse aux formes "non conventionnelles" repérées dans les films expérimentaux, est d'abord attiré par la surprenante palette d'expressions qui se déploie dans chaque cadre de ce genre de film. Ici, l'invention est à l'état pur. Il faut tout réapprendre à chaque film. En regardant un film expérimental, même si on n'a rien compris, on aura au moins saisi que l'univers proposé est farouchement unique et singulier. Les repères ne sont pas ceux d'un langage mais bien ceux d'un individu. D'où l'étiquette de nombriliste que les détracteurs de ce genre filmique aiment à lui coller. Ajoutez à cela qu'un film expérimental est l'oeuvre d'une personne ou, dans de très rares cas, d'une équipe réduite au minimum et on se retrouve devant une intimité parfois déconcertante. Cette possibilité de réinventer la roue à chaque essai, que n'offre pas dans la même mesure le cinéma traditionnel, a su garantir au cinéma expérimental une perpétuité étonnante, malgré l'abnégation critique (pour n'en nommer qu'une) à laquelle il est condamné. Contrairement aux autres cinémas, il est affranchi de toute affiliation, qu'elle soit de nature ethnique, géographique, sexuelle ou économique, et de toute autre barrière qui rendrait sa pratique inaccessible au premier abord. Le cinéma expérimental est le premier sinistré des temps post-modernes. Et le seul qui a su proclamer en manifeste cet état de fait. Alors que d'autres genres cinématographiques se perdent en conjectures sur l'état de leur présent et que le monde de l'art médite sur la fin de l'histoire, le cinéma expérimental n'a cessé de reconfigurer sur celluloïd les bromures agités d'une conscience pour un nouveau paradigme sensoriel. Alors, pourquoi le cinéma expérimental est-il si méconnu ici, au Québec, ou même pourquoi reçoit-il si peu la faveur du public en général ? Ce sont des questions qui doivent être débattues ailleurs que dans ce pamphlet. A cela, je m'aventurerais quand même à proposer les idées suivantes, quitte à ce qu'elles soient le point de départ d'un débat. D'abord, qu'au Québec, l'attachement populaire va plutôt vers un cinéma de réalisme poétique à facture documentaire ou dramatique. Ensuite, que le vidéo d'art, mieux encadré, donc plus visible, lui a dérobé la place qu'il mérite. Lorsque Kaisa Tikkanen du Goethe-Institut me proposa de jumeler à la rétrospective sur le cinéma Allemand des années 90, une programmation de films expérimentaux canadiens, j'ai voulu saisir là, l'occasion d'offrir au public de Montréal un éventail de films qui témoignent de la résilience du film expérimental au Canada.
Pour une raison ou une autre, nous n'avons pas su, au Québec, aussi bien encadrer des artistes importants qui, s'ils ne se sont pas exilés pour de bon, ont trouvé ailleurs une structure de soutien plus adéquate. Je pense à Vincent Grenier qui vit à New York, Louise Bourque, à Boston, François Miron et Mark Nugent, qui ont longtemps habité aux États-Unis. Pour ceux qui sont restés et je fais partie de ceux-là, la reconnaissance est venue d'ailleurs ; du Canada anglais, de l'Europe et des États-Unis.
Un autre sujet que j'aurais aimé aborder ; l'infiltration de plus en plus évidente (pour un bien ou pour un mal) du cinéma expérimental dans les autres cinémas, clip publicitaire et vidéo Rock inclus. Finalement y-a-t-il un lien à faire entre cinéma expérimental et nouveaux médias. La programmation que je propose pour ces cinq jours est sûrement imparfaite, il existe des omissions importantes. D'abord, j'ai voulu m'en tenir aux années 90 et présenter une grande sélection d'oeuvres dans le cadre de programmes courts et peu nombreux. Aussi, il manque plusieurs cinéastes importants. Cinq soirs ne suffiraient pas à faire le tour des oeuvres de Carl Brown, de Michael Snow ou de Bruce Elder. Je regrette également qu'il n'y ait pas plus de films de Michael Hoolboom, assurément le plus prolifique des cinéastes canadiens. Il en est de même pour Barbara Sternberg, dont le film présenté ici (C'est la Vie) ne suffira pas à mesurer l'importance de son oeuvre. Néanmoins, je crois que ce programme saura brosser un tableau assez convaincant de la production canadienne dans ce domaine et, je le souhaite, contribuera à rendre hommage à ce genre cinématographique si incompris. |