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Orlan, la chirurgie plastique et « l'art charnel »

Orlan, quand l'art est le produit de la science



Nicolas Renaud , nic@horschamp.qc.ca

1997, octobre 6


La présence d'Orlan à la 3e manisfestation de Champ Libre a bel et bien créé un événement. On se bousculait presque à l'entrée, dans la salle il y avait des gens debout dans tous les coins, une personne s'est évanouie après seulement quelques minutes de sculpture au scalpel sur le grand écran et les habitués des Foufs étaient au rendez-vous avec un certain droit de parole (incluant tout un langage de bruits, rots, sifflements...) que semblaient leur conférer toutes les brosses virées en ces murs. Je cherchais les cracheurs de feu et la petite chambre aux rideaux noirs où je pourrais voir une «erreur de la nature » pour 50¢. Enfin, Orlan était là en chair et en os et en vidéo-chirurgie pour mettre au clair et promouvoir les intentions qui supportent son travail, dans lequel interviennent une critique de l'histoire de l'art et des standards de beauté, une désacralisation du corps et une révolte contre le milieu de l'art contemporain en général. Puis comme cadrage a priori de ses performances et de son propos il y a le fantasme de l'identité ( moi=moi , caractère essentiel - bien que niant toute essentialité - de la conscience de notre époque et de définition du moi ) qui ici trouve enfin son dieu visible dans la toute-puissance de la science, sous l'incision démiurge des chirurgiens plastiques (ma formulation). (Ou, par ironie forcée des mots, l'évolution du mot plastique dans l'art du 20e siècle, de l'utopie universaliste du «high modernism» de Mondrian à la solution individualiste de la bourgeoisie médiatique d'Orlan).

Je tiens donc à vous livrer mon opinion sur l'artiste charnelle française (d'une popularité pourtant bien mitigée en France m'a-t-on dit), puisque samedi le 27 septembre, espérant me voir livrer une explication rigoureuse, honnête et défendable sur un terrain de discussion de l'art (l'objet donc d'une conférence du genre) auquel l'artiste de toute façon ne renonce pas dans son langage, je me suis retrouvé passablement frustré par la complaisance et la superficialité du propos, voire la part d'ignorance sous-entendue derrière la prétention des idées mais camouflée en s'assurant de mentionner ici et là des noms importants ( Antonin Artaud est ainsi revenu à plusieurs reprises, parce qu'il parlait du corps et lui il est mort et respecté, et Lacan, ainsi que « ...mon ami Ben Vautier... », « ...mon ami Jean-Paul Gaultier... » qu'il était toujours convenu de glisser entre deux phrases boîteuses.). Je n'ai rien contre le sang dans l'art (celui de l'artiste, entendons-nous), ni contre le fait qu'on crache sur un retour à la peinture, mais quand le sang est sur des écrans de télévision, sur les mains d'un chirurgien payé plus cher qu'un tableau de De Kooning, j'ai besoin qu'on résorbe mes préjugés acquis contre l'art choc , par une justification intelectuelle valable si justement au départ le choc me semble vide, car ce type de performance est toujours facile (le plein la vue supplée au manque d'imagination et de recherche), médiatisé et en effet choquant pour bien des gens. Mais dans la justification de ce genre de travail, une part de la validation de l'élément de choc attribue toujours la faute au spectateur dans le cas d'un jugement réticent. Dans le cas d'Orlan, si le spectateur refuse ses images, elle plaide le conditionnement d'être dérangé par l'image de l'intérieur du corps, de la vue du sang, tout comme ça peut être le cas pour la pornographie ou la mort. (1) . Parfait, je suis d'accord avec cela, nous ne devrions pas être dérangés par la vue de ce qu'il y a sous la peau, cette mission de l'artiste est louable. Laissez-moi toutefois vous en proposer l'envers, surtout dans le contexte d'une conférence sur son travail. Lorsque pendant les 45 minutes que dure la conférence, le public la regarde saigner sur un écran géant, il sera, dans la majorité des cas, disposé au plus haut niveau à recevoir la justification qu'elle en offre en même temps, aussi superficielle celle-ci puisse-t-elle être, et d'en accepter les conclusions.

Je ne dit pas manquer totalement de respect pour le travail d'Orlan, et ce que je critique c'est le message et le sens qu'elle y véhicule, et non le fait que la chirurgie plastique constitue son travail en tant qu'artiste, et surtout pas le fait que son corps constitue le matériau premier de son oeuvre. Je veux simplement poser quelques questions qui selon moi s'imposent, aussi parce que les trois invité(e)s du panel qui suivait se sont simplement appliqué à faire l'apologie de l'oeuvre, avec le soutien d'un propos intellectuel mais plus à la manière de fans que de critiques. Une seule question fut réellement posée à Orlan par l'une des membres du panel, question qui d'ailleurs n'était pas des plus pertinentes, et à laquelle Orlan s'est de toute façon refusée à répondre, utilisant le merveilleux cliché au menu du jour : c'est laissé à notre interprétation. Cette dernière affirmation, qui s'avère maintenant être toujours une possibilité pour les artistes post-tout (et avant-rien) est, j'imagine, une conséquence des courants des 40 dernières années où l'on a proposé la mort de l'auteur, et de la préséance du signe sans contact avec la réalité qui le précède puisqu'il la construit. Des artistes veulent alors jouir de tous les privilèges du créateur mais refusent de communiquer un sens investi (mentionnons toutefois qu'Orlan déclare le plein engagement politique, social et idéologique).

Je ne me fait pas la voix chrétienne fondamentaliste ni le discours traditionnaliste et conservateur, mais il faut réaliser l'utopie simpliste que recèle le propos d'Olan, dans sa réaction juvénile à la religion (évacuation de toute possibilité de vie spirituelle ou de monde symbolique fictif vers une croyance de tout l'être dans l'avoir ) et une fascination tout aussi adolescente pour le pouvoir de la science. Toutes ses transformations tournent autour de ce concept psychanalytique qu'elle privilégie : « On n'est jamais ce que l'on a et l'on a jamais ce que l'on est ». Relisez-le 50 fois et ce n'est plus qu'un one liner qui frôle le sophisme. Alors pourquoi pas un autre, contradictoire, du genre «On n'a toujours que ce que l'on est», alors là on se dirait : pourquoi avoir quoi que ce soit de plus, je suis déjà. Comprenons alors que quand Orlan dit «est», elle parle d'identité au sens du pour soi devant les autres, et non d'être au sens de l'en soi dans le regard des autres. Elle ramène la valeur de l'être au désir particulier, individuel, et l'éloigne d'une valeur collective de l'individu qui peut fonder l'unité sociale . La chirurgie plastique peut modifier notre identité quand on se regarde dans le miroir, mais il faut plus que ça pour affecter l'être et en rehausser la valeur. De plus elle utilise l'image médiatisée, télévisée, qu'elle prétend subvertir. Mais la télévision est ce qui fragmente l'espace publique dans l'isolement individuel et peut alors imposer une image collective, causant la crise de l'indivudu dans sa différence . Mais alors pour résoudre cette crise, est-il indiqué de poursuivre constamment la promotion de la différence (qui partout se retourne en promotion d'intérêts particuliers), ou ne serait-il pas mieux de travailler à rebâtir l'image collective? Alors vous pourriez dire : n'est-ce pas ce qu'elle fait en rendant public un acte privé? Et je dirais non, ça ne change pas grand-chose au niveau social que quelqu'un me dise : regarde, je fais ce que je veux, toi aussi tu pourras peut-être un jour faire ce que tu veux.

Elle dit avoir sorti l'art des institutions et du marché. Pour le mettre où? Dans une salle d'opération, accessible seulement aux riches, et où la science a force de vérité. Sachons toutefois que dans toute l'histoire, et même par sa nature quantitative, la science n'a jamais été un mode de connaissance ultime livrant la vérité du monde. Elle livre des informations sur le monde, peut bien sûr agir sur lui et mieux le comprendre, mais n'est toujours au mieux qu'une approximation, et en rien ne peut-elle vraiment nous fournir des réponses sur le sens de notre place dans ce monde. Nous y pensons de moins en moins tellement la science est partout et rend nos vies plus confortables, on aime bien oublier ce que l'on est pour ce que l'on a. Si j'étais riche on pourrait me refaire un nez, mais pourtant on ne peut pas me soigner d'un rhume ou d'une allergie (et c'est mieux ainsi car ça fait vendre des médicaments, chaque fois que vous êtes malade vous faites rouler l'économie, il y a des salaires sur votre carte soleil et des pharmaciens avec un MBA). Mais Orlan a une foi totale en la science, elle pourra allonger notre vie, nous libérer de la douleur, modifier notre visage, l'empêcher de rider,etc. Donc ceux qui auront de l'argent mourront à 120 ans avec un visage radieux. Le meilleur des mondes ! Les autres, faute d'argent et d'esprit, seront sans doute raéliens pour espérer retourner avec les extra-terrestres et se faire reprogrammer l'ADN. Orlan est bien de son temps, dommage qu'il n'y ait pas de chirurgien de l'histoire pour remplacer notre rotule de plastique par une vraie.

Abolissons la douleur, qu'Orlan nous dit, vive la morphine! Alors ne cherchons plus à comprendre la douleur, endormons-la, nous accoucherons avec le sourire, nous mourrons en chantant. Le travail d'Orlan propose-t-il vraiment une libération, n'est-ce pas plutôt une esquive du réel, une limitation de ce que nous sommes, douleur et mort comprises, une éjection du monde par le dedans, une illusion de possesion individuelle de l'être et non d'être dans le monde (pour ce qu'il est avant et après chacun de nous), le confort et non le sens de la vie?

(1)

Réfléchisson toutefois, dans les cas extrêmes des oeuvres provocantes, sur la distance qui sépare la subversion d'un conditionnement et la pensée éthique, et peut-être n'y trouverons-nous souvent que le premier, donc simplement l'effet de choc, qui meurt en lui-même par l'absence de retombée éthique pour le spectateur par rapport à lui-même et à ses semblables.

P.S. Même si elle critique les standards de beauté, tout le monde est d'accord pour dire qu'Orlan est maintenant plus belle après toutes ses opérations, et si tout le monde avait accès à la chirurgie, je suis sûr que ses petite bosses sur les tempes pourraient devenir à la mode, parce que tout le monde veut être différent mais quand même comme tout le monde !


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