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Entretien avec Mikhaïl Kobakhidzé

La résistance pacifique



Alain Dubeau , adubeau@total.net
Donato Totaro , donato@horschamp.qc.ca

1997, octobre 9


Vous pouvez également lire la critique d'Alain Dubeau sur les 5 courts métrages de Mikhaïl Kobakhidzé

A l'âge de 58 ans, Mikhaïl Kobakhidzé affiche une allure resplendissante et manifeste une attitude parfaitement sereine, en dépit de l'adversité à laquelle il a dû faire face. Nous avons rencontré le charmant réalisateur géorgien (que son interprète et distributrice Monique Gailhard présente ensuite affectueusement comme Micha) sur la terrasse ensoleillée du café Nexxus. Assis confortablement par cette magnifique journée de juin, sirotant une bonne bière froide, nous lui avons posé des questions sur son oeuvre (cinq courts métrages) et bien d'autres choses...

Hors-Champ: Avez-vous tourné vos films avec ou sans prise sonore?

Mikhaïl Kobakhidzé: Mes films sont muets, sans aucun son direct. J'ai rajouté le son, la musique et les bruits après.

HC: Comment s'insère le traitement du son dans votre processus créatif?

MK: J'utilise le son de façon très mesurée, avec beaucoup de précautions. Pour moi la bande-son, au même titre que la musique, doit provoquer des associations. Le son direct ne m'intéresse pas du tout.

HC: Même aujourd'hui?

MK: Si j'ai besoin de son direct, je le ferai, mais ce n'est pas mon intention première, ce que je veux, c'est que la bande-son sur les images, évoque des associations, puissent transmettre ce que j'ai envie de dire.

HC: Ce concept d'association n'est-il pas très soviétique? On pense par exemple à Kouleshov.

MK: Le principe d'association n'existe pas uniquement dans la musique, il existe aussi dans les images. C'est un principe qu'on retrouve partout dans le monde.

HC: L'utilisation du son génère un effet comique. Un peu comme dans MIRACLE A MILAN, où l'on voit deux hommes se disputer, et lorsque l'altercation devient particulièrement échauffée, leurs voix deviennent des jappements de chiens.

MK: Ah oui, Vittorio De Sica. J'ai vu ce film-là.

HC: Une scène de CARROUSEL est particulièrement drôle. C'est celle où l'on voit l'homme tentant de séduire les femmes (qu'on associe à un prédateur en chasse par les rugissements de lions entendus) se faire frapper par une grande blonde, et qu'on entend un fracas de verre.

MK: En fait, il a reçu ce qu'il devait recevoir.

HC: Vos films reflètent-ils votre sens de l'humour?

MK: Oui, sûrement. En règle générale dans le cinéma d'auteur, les films traduisent ce qu'est leur créateur. Je ne peux pas créer et faire quelque chose qui n'est pas en moi.

HC: En fait, pour quelqu'un comme Buster Keaton, la comédie c'est quelque chose de très sérieux. C'était quelqu'un qui, même en entrevue, conservait son sérieux et considérait la comédie comme une chose très sérieuse.

MK: Buster Keaton lui, faisait de la comédie classique. Il créait des situations spécialement pour qu'elles soient drôles, alors que ce n'est pas le cas avec mes films.

HC: Les déplacements synchrones, presque chorégraphiés, des deux personnages dans la dernière image de CARROUSEL, celle où on les voit de chaque côté d'un édifice au coin d'une rue, rappelle une scène semblable dans LE NAVIGATEUR de Buster Keaton.

MK: Je n'ai pas vu ce film. Mais vous savez, la fin de CARROUSEL est malheureusement coupée. Comme le négatif du film s'est perdu, on a fait un internégatif à partir d'une copie dont la fin manque. On y voyait les protagonistes quitter le cadre et le film se terminait sur une image de la rue vide.

HC: Y a-t-il des cinéastes qui vous ont particulièrement influencé?

MK: Je ne peux pas nommer précisément, un réalisateur qui ait eu une influence sur moi. Mais dans la mesure où on ne fait rien dans ce monde sans être influencé par quelqu'un ou quelque chose, mon subconscient a emmagasiné des informations comme tout le monde, et je pense que j'ai dû être transformé par cette richesse cinématographique.

HC: On évoque souvent Tati lorsqu'on parle de vos films. Mais on peut aussi y voir des parallèles avec un réalisateur canadien, Norman McLaren (LES VOISINS, 1952 avec LES MUSICIENS, 1969 et IL ÉTAIT UNE CHAISE, 1957 avec LE PARAPLUIE, 1967). Le connaissez-vous?

MK: Malheureusement, je n'ai jamais vu ses films. Mais j'aimerais bien les voir. Vous savez, le subconscient n'a pas de frontières. La vie est un secret, un mystère...

HC: Le cinéma aussi?

MK: Pour le moment le cinéma n'est peut-être pas encore un secret, mais ça deviendra un secret colossal, un mystère.

HC: Qu'est-ce qui vous fait dire ça?

MK: Le cinéma doit arriver à une transformation, doit faire d'autres découvertes et aller vers quelque chose de neuf, qui n'a pas été fait encore. Cela peut se trouver dans le vent qui souffle, dans une feuille qui tombe, dans une capacité à trouver des informations dans des choses très simples. C'est le même principe que lorsqu'on essaie de retranscrire les rêves que l'on fait. On les retranscrit avec des images, des idées et des mots. Le cinéma doit peut-être essayer de suivre le même processus, c'est à dire de transmettre des images que les yeux ne voient pas forcément.

HC: La censure vous a fait beaucoup de mal à l'époque où vous avez tourné vos courts métrages. La situation s'est sûrement améliorée et c'est probablement plus facile de faire des films maintenant en géorgie?

MK: La censure aujourd'hui s'est relâchée. On peut parler de tout ce qu'on veut. Le trouble, c'est de trouver des sous. Quand il y a beaucoup d'argent, il y a la censure. Quand il n'y pas d'argent, il n'y pas de censure. Le mieux, ce serait d'avoir de l'argent et pas de censure!

HC: On remarque dans vos films un intéressant croisement entre la qualité documentaire du tournage en lieux réels et l'aspect fantaisiste de vos récits.

MK: Vous avez très bien remarqué que je me suis toujours servi d'un fond non pas documentaire, mais d'images réelles, d'actualités, sur lesquelles j'ai greffé des histoires qui sont inventées. Mais le fond restait un tissu réel. C'est très évident dans LA NOCE, CARROUSEL par exemple. Mais par contre, dans LES MUSICIENS, j'ai enlevé la notion d'espace et de temps. Une fois enlevées ces deux notions, j'ai eu les mains libres pour faire tout ce que je voulais.

HC: Comment avez-vous exécuté l'effet du parapluie volant dans LE PARAPLUIE?

MK: Très facile. C'est très simple quand il n'existe pas d'ordinateurs! Alors commence le travail manuel. Le parapluie était attaché par un fil de nylon, et on le trimballait comme un micro.

HC: C'est très réussi.

MK: On a beaucoup travaillé quand même! Mais une fois qu'on a trouvé la solution, ce fut très facile.

HC: La fin du film est plutôt heureuse, optimiste même, puisque la femme avance devant la caméra qui effectue un traveling arrière, en direction d'où se tient son partenaire du début.

MK: La tristesse dans ce film est ailleurs. Parce que le fait est qu'il y a eu un changement, cette attirance pour un autre, et que malgré tout, ce ne sera pas comme avant, il y aura quelque chose qui s'est passé et il restera cet élément de tristesse.

HC: Effectivement, nous avons perçu une certaine ambiguïté dans l'image finale. On ne sait pas si elle le rejoint complètement.

MK: C'est comme ça que je l'ai conçue, cette ambiguïté. C'est pour ça que j'ai terminé le film sur son image à elle et que lui je ne le montre pas.

HC: Dans LA NOCE, le jeune femme ne dupe-t-elle pas son soupirant, en ne lui faisant pas savoir qu'elle se marie?

MK: Il n'y a aucune scène dans le film dans laquelle il est clair qu'elle lui témoigne un quelconque intérêt amoureux. Il y a une rencontre et cette rencontre fait qu'elle le reconnaît par la suite. Le sens même du film se trouve dans le fait que nous tirons des plans sur la comète, on décide de faire ceci, cela, mais la vie elle décide, et en général, ça ne va jamais dans le sens où on le voudrait.

HC: Donc, il reste cet élément de duperie, comme dans le plan d'ouverture où l'homme se réveille et on entend les cloches de l'église. On pense que le son provient de l'extérieur de sa fenêtre de chambre. Puis il éteint sa radio et le son se tait. Était-ce un commentaire sur l'oppression religieuse du communisme?

MK: C'est tout à fait autre chose. C'est l'horloge du Kremlin qui sonne, et cette sonnerie est complètement différente du bruit des cloches d'une église. Lui, il éteint, il ferme le Kremlin. Et là, c'est un message!

HC: Ce qui est encore plus fort que le message qu'on y a vu!

MK: Oui, certainement!

HC: Mais ça demeure une duperie pour le spectateur, un peu comme celle manifestée par la dame envers le jeune homme, non?

MK: Les gens qui font de l'art ou qui créent quelque chose ont toujours leurs intentions. Ceux souvent qui regardent ce que font les créateurs, y mettent leurs interprétations, en fait chacun peut y voir ce qu'il veut. C'est une interprétation qu'on peut effectivement trouver dans LA NOCE. Mais ce n'était pas mon idée initiale, je n'y avais pas pensé.

HC: Avez-vous réalisé d'autres films à part les cinq que nous avons vus?

MK: Oui. En 1963, à Tbilissi, j'ai fait un court métrage qui s'appelait 8 1/2, qui n'a rien à voir avec celui de Fellini.

HC: Que racontait-il?

MK: C'est une histoire qui parle d'amoureux, dans laquelle je montre la vie quotidienne de façon très inventive, qui n'a rien à voir avec la réalité. Dans cette ville, tout le monde connaît tout le monde. Tous se saluent, sauf les deux protagonistes.

HC: Un peu au contraire du début de CARROUSEL?

MK: Exactement. On y voyait des saluts répétés débouchant sur un paroxysme où il y avait cent personnes d'un côté de la rue qui disaient bonjour à cent autres personnes de l'autre côté. C'était la symphonie des saluts! A un moment, on entend une voix dont on ne connaît pas la source qui disait: "Bonjour". Alors tous levaient la tête pour répondre "Bonjour". Et la voix rajoutait: "Comment va la vie?". Les gens répliquaient: "Pas mal, pas mal. Couci-couça". Alors là on m'a appelé à la censure et on a dit: "Comment ça! En Union Soviétique, les gens vivent bien." Et j'ai dit "Bon, d'accord je vais faire ce que vous voulez, je vais changer. Je vais leur faire dire que tout va bien". Et en réalité, c'est ce que je voulais vraiment faire, quoi, avec le résultat suivant:

(A ce moment, le ton du cinéaste devient très sarcastique.)

  • "Bonjour"
  • "Bonjour"
  • "Comment allez vous?"
  • "Ouais, super! Très bien!"

Quand ils ont vu ça, ils ont anéanti le film, ils ont tout brûlé les négatifs. Le film n'existe plus. J'ai aussi fait un autre film que j'ai laissé à l'institut (VGIK). Quand j'y suis retourné, il avait disparu.

HC: Entre votre dernier film, en 1969, et maintenant, qu'avez-vous fait?

MK: Je n'ai jamais parlé de ça, mais j'ai fait de multiples travaux puisque j'avais une famille à nourrir. J'ai pratiqué énormément et très sérieusement le yoga. Ça m'a permis de ne pas m'écrouler. Mais je crois qu'on ne peut rien faire dans la vie sans conserver un sens de l'espoir.

HC: Vous devez être heureux de revenir au cinéma après tant d'années.

MK: Oui bien sûr.

HC: On a très hâte de voir votre long métrage... A quoi peut-on s'attendre?

MK: Je ne peux pas répondre à cette question pour l'instant. Enfin vous verrez!

HC: En relation avec l'espoir, on dénote un rapport entre vous et Andrei Tarkovski.

MK: Tarkovski était très croyant, quelqu'un de très religieux.

HC: Vous nous le rappelez même physiquement, dans vos gestes, votre voix et la façon de vous exprimer.

MK: Vous n'êtes pas les premiers à me dire cela. (Rires).

HC: Pensez-vous que la répression stalinienne a fait en sorte que la foi religieuse s'est vue exprimée plus fortement après la chute du dictateur?

MK: En Union Soviétique, la foi, la croyance n'était pas tournée vers Dieu, elle était tournée vers le communisme. Ça veut dire que tous les piliers du régime étaient athée, puisqu'ils croyaient au pouvoir du communisme. Mais on ne peut pas interdire à quelqu'un de croire. Ils pouvaient fermer les églises, mais ça ne veut pas dire que les gens devenaient athée. Au contraire, plus on leur ferme les églises, plus ils croyaient en Dieu. Quand tu sens réellement la lutte entre le Bien et le Mal, ça exacerbe en quelque sorte le besoin de croire.

HC: Aujourd'hui, comment va la vie pour Mikhaïl Kobakhidzé?

MK: La vie est toujours belle pour moi. Je ne parle pas de la vie que je vis moi-même, au jour le jour. Mais je sais qu'il y a des endroits où je ne suis pas aujourd'hui et où la vie reste quand même belle. Et je sais qu'un jour, j'irai là.



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