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  critique

5 courts de Mikhaël Kobakhidzé

Jeune amour, Carrousel, La Noce, Le Parapluie, Les Musiciens



Alain Dubeau , adubeau@total.net

1997, octobre 9


Lisez l'entrevue accordée par Mikhaïl Kobakhidzé à Hors Champ.

Ce programme réunissant cinq courts métrages réalisés dans les années 60 par Kobakhidzé donne à découvrir un univers filmique frais et original. Stoppé dans sa lancée en 1969, après qu'on eut accusé le cinéaste de «formalisme» à l'occasion de LES MUSICIENS, il ne peut songer à reprendre son travail qu'en 1991, avec la chute de l'U.R.S.S.

Ces films nous arrivent précédés de comparaisons à Jacques Tati. L'esprit du maître français transparaît, certes, mais on peut également déceler dans le travail de Kobakhidzé l'influence de Buster Keaton et ses attachants personnages de losers masculins, de même que celle du Norman McLaren de NEIGHBOURS, dont la thématique se retrouve dans LES MUSICIENS. L'ensemble des oeuvres dégage un humour irrésistiblement léger et naïvement poétique. Kobakhidzé juxtapose une trame sonore fortement présente à ses images muettes, en extrayant ainsi tout le potentiel ironique, romantique ou burlesque. Il est intéressant de voir les cinq courts métrages, car on y sent une évolution de la personnalité et des préoccupations du cinéaste.

Ainsi, JEUNE AMOUR propose un ludisme bon enfant, quelque peu amateur, autour de la notion de point de vue subjectif. Un jeune homme amène sa compagne à douter de ses facultés perceptives en déplaçant constamment, à l'insu de cette dernière, des objets dans son appartement. Une farce qui renvoie ultimement à L'ARROSEUR ARROSÉ des frères Lumière. CARROUSEL explore pour sa part les ruptures de ton, passant de la comédie au drame, au suspense même, pour revenir à la comédie. Des images en accéléré de gestes collectifs (la migration matinale de gens vers leur travail, la lecture d'un journal durant l'ascension d'un escalier) illustrent la nature répétitive du quotidien, un peu à la manière de KOYANNIQATSI. La portée documentaire de ce court métrage s'avère donc non-négligeable.

Cette idée du documentaire habite d'ailleurs plusieurs des films de Kobakhidzé, de par leur inclusion du motif de poursuite, présent dans CARROUSEL, LA NOCE et LE PARAPLUIE. Chacun de ces récits comporte effectivement une dimension exploratoire qui, loin de verser dans le «travelogue», transmet plutôt ce qui ressemble à de l'observation ethnographique. Dans le cas de LE PARAPLUIE cependant, la poursuite se double de vertus poétiques, alors qu'un couple tente d'attraper un parapluie volant opiniâtre et narquois.

Du lot des cinq films, les deux plus réussis sont sûrement LA NOCE et LES MUSICIENS. Le premier met de l'avant une trame narrative plus cohérente, presque conventionnelle. On y suit les pérégrinations d'un jeune homme qui, après avoir croisé une belle inconnue dans l'autobus, cherche à se l'acoquiner. Kobakhidzé joue d'interventions sonores avec beaucoup de virtuosité et d'humour ici. Par exemple, une musique qui semble extra-diégétique se révèle en fait diégétique, lorsque le protagoniste appuie sur un bouton de sa radio et interrompt ainsi ce que l'on entend. A d'autres moments, la synchronisation sonore parvient presque à convaincre le spectateur d'une prise de son directe. Mais la limpidité et le volume des sons restitués confèrent une certaine artificialité à ces scènes, qui se veulent plus réalistes. Il en résulte une impression curieusement distancée.

Les pièces musicales remplissent un rôle fort important, en ce qu'elles complémentent et commentent l'action. L'aspect romantique de l'histoire est par conséquent supporté par une valse récurrente tandis que le désarroi amoureux de notre héros, lorsqu'il constate que sa flamme s'est mariée avec un autre, est souligné par une déchirante ballade.

La véritable révélation du programme constitue LES MUSICIENS. Dès sa première image, un paysage (ou l'est-ce bien?) d'une blancheur virginale, le film se démarque des autres par une recherche esthétique palpable. La composition semble suggérer une plaine enneigée, mais ce pourrait tout aussi bien être un studio peint en blanc. Dans ce court métrage, le réalisateur géorgien s'amuse donc avec le concept du trompe-l'oeil, tout en y étalant un minimalisme qui frôle par moment l'abstraction. Les cadrages frontaux (souvent symétriques), la fixité de la caméra et le montage qui sépare presque l'espace que cohabitent deux hommes tantôt amis, tantôt ennemis, voilà des éléments de styles qui régimentent un univers fortement construit. Pourtant, il y règne un chaos narratif qui participe des principes de l'écriture automatique, comme l'atteste cette apparition soudaine et isolée d'un vrai taureau durant la scène farfelue de corrida cache-cache, ou encore ce canon de guerre qui abat un des protagonistes.

Dans la première scène décrite, celle de la corrida, Kobakhidzé montre un homme déjouant les attaques à l'épée de son opposant à l'aide d'un drap blanc qui lui sert de camouflage dans cet environnement enneigé et clairsemé. Le cinéaste se sert très subtilement de la surexposition pour amplifier l'effet d'illusion. Toute cette blancheur qui remplit le cadre renvoie inévitablement à l'écran de cinéma qui nous fait face, et place LES MUSICIENS sous l'enseigne de la réflexivité grâce à un questionnement formel sur la nature d'une image, sa visibilité et sa portée confondante. Mieux encore, c'est le court métrage le plus drôle des cinq, ce qui rend le film particulièrement jouissif.

Sans aucun doute, il vaut la peine de faire un détour pour s'exposer à un univers qui, l'espace de cinq courts films, invite d'emblée à la réflexion tout en s'avérant si simplement divertissant. Cela devrait vous convaincre d'attendre avec impatience, presque trente ans après le dernier film de Kobakhidzé, la sortie de son premier long métrage, LES VARIATIONS SUR L'AMOUR.



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