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Aux étudiants en cinéma ! L'école imaginaire Le lieu des questions (sans devoir lever la main)
Nicolas Renaud , nic@horschamp.qc.ca 1997, septembre 12J'aimerais m'adresser aux étudiants qui ont choisi le cinéma, surtout ceux et celles qui viennent d'amorcer leur première année dans un programme impliquant la pratique, dans une université ou autre institution d'études supérieures. Mon point de vue risque toutefois de n'être communicable qu'à une minorité d'entre vous, car vous ne serez pas concernés, à moins d'un changement radical d'attitude, si vous êtes parmi ces gens : ceux et celles qui vont étudier le cinéma avec l'espoir d'avoir un emploi, ceux qui ne veulent jamais entendre parler de théorie, qui s'inquiètent de ne pas avoir assez de formation technique, ceux qui prennent toutes leurs références cinématographiques chez Coppola, De Palma, Tarantino, et font des blagues sur Godard ou le cinéma expérimental, ceux qui n'oseraient jamais agir contre les consignes de l'enseignant, ceux qui veulent faire un autre hommage à Chaplin ou au film noir, ou un autre film de vampire, ou le portrait du jeune mal aimé avec l'immanquable scène de suicide, ceux qui veulent à tout prix se faire des contacts pour se retrouver dernier assistant bénévole sur un tournage de « pros », et quelques autres. Et si vous êtes un étudiant de l'INIS, il est peut-être déjà trop tard. Je crois qu'il est important que vous questionniez votre rapport à l'institution en tant qu'étudiant, puisqu'il est analogue à la position que vous auriez en tant qu'artiste par rapport à la majorité et à l'État. Vous ne faites face qu'à la reproduction à l'échelle d'une même structure d'orientation et de maintien des modèles.
Tout d'abord, je dois dire qu'à mon avis, si vous avez le désir (et surtout le besoin) de faire des films, le choix d'étudier dans un programme de cinéma ne constitue pas nécessairement une voie privilégiée. Pourquoi pas les arts visuels, ou la philosophie, la sociologie? Parce que vous devez savoir que les écoles de cinéma, tout comme la plupart des cinéastes, ne parle que de cinéma, alors que le cinéma ça ne peut pas seulement n'être que du cinéma, sinon ce n'est rien. Enfin, si c'est votre choix, il n'en dépendra que de votre attitude et de votre volonté pour ne pas reproduire passivement (même si vous y mettez beaucoup d'énergie) des formules standardisées et pour vous intéresser à autre chose (peut-être un bon premier pas pour qu'on puisse espérer sortir du formalisme post-moderne auto-référentiel qui domine présentement). Autrement dit, la valorisation de votre démarche éducative en cinéma dépendra au départ de votre assertion qu'une forme d'art ne s'enseigne pas comme une spécialité (et que le cinéma peut-être une forme d'art), celle-ci ayant pour objectif le perfectionnement fonctionel de l'individu à l'intérieur d'un système préétabli et dont la progression ne peut se faire que par-dessus ce qui est déjà là, et non par exploration d'avenues parallèles et opposées. Est-ce ainsi que vous envisagez votre investissement dans le cinéma ? À moins que vous ne le fassiez pas pour vous exprimer, mais pour simplement travailler (alors travailler à quoi? ). Il y aurait donc beaucoup de choses à discuter, à questionner et à essayer dans les salles de classe. Mais quelle sera votre attitude lorsqu'on vous fera prendre en note les dix étapes à suivre pour écrire un scénario (en outre un conditionnement idéologique qui rend l'approche scénaristique inhérente à la création filmique)? Comment irez-vous chercher un appui constructif et critique si l'on ne vous demande jamais de vous justifier par rapport à ce que vous faites ? Comment réagirez-vous aux processus de sélection fragmentés dans les facilités administratives de l'école et limitant vos possibilités de créer (comme le choix des « réalisateurs » en 2e année du programme de Concordia)? Accepterez-vous d'être obligé de passer des fins de semaine à comprendre la fonction bien précise de votre position sur le plateau de tournage d'un confrère de classe (la nécessité de l'entraide devient de toute façon évidente aux yeux de tous), et que cette aliénation dans la quincaillerie et les méthodes de l'industrie compte pour 40% de votre évaluation (c'est le cas avec certains enseignants à Concordia)? Accepterez-vous qu'il ne vous soit pas permis de toucher aux images si vous écrivez (INIS)? Allez-vous, déjà à l'école, vous mettre à genoux devant tout le monde pour pouvoir toucher à la caméra? Ne croyez pas toutefois que je propose le chacun pour soi dans un volte-face à la structure d'enseignement, bien au contraire. L'important est votre esprit critique par rapport à ce que vous recevez et la possibilité de discuter et de soumettre aux commentaires ce que vous apportez. Je ne dis surtout pas non plus de se fermer à l'histoire et à la théorie, je crois qu'il est essentiel d'y consacrer une bonne partie de nos études, mais qu'au moment de passer nous-mêmes à la pratique, il faut surtout garder en tête les questions qui ont été posées au cinéma, et beaucoup moins les différentes réponses que des cinéastes y ont apporté. Il faut quand même les connaître ces réponses, ces formes que le cinéma a prises, et leurs nuances d'un réalisateur à l'autre, pour ne pas répéter, savoir ce qui a été fait et ce qui n'a pas été fait. J'ai souvent entendu des gens, en cinéma, dire que tout a été dit, c'est sans doute qu'ils regardent un peu trop de films, et pas assez le monde autour d'eux. C'est malheureusement le contraire de tout ça qui conduit généralement le travail des étudiants, c'est-à-dire qu'ils regardent ce qui a été fait et mettent tous leurs efforts pour arriver à la même chose, ce qui, en plus, échoue la plupart du temps. Cherchez derrière les films que vous aimez, gardez les questions et trouvez vos réponses. Expérimentez avec le médium, sans nécessairement penser au produit fini, et puis regardez vos résultats, poursuivez ce qui semble intéressant. Paradoxalement, l'auteur que vous aurez à lire presque à coup sûr, c'est André Bazin, alors qu'il est celui qui devrait définitivement être laissé bien tranquille sous la poussière. On lui a déjà donné trop d'importance. Ne lisez pas Bazin. Bonne année scolaire. |