La Bataille du rail

La Bataille du rail

1946, René Clément

Donato Totaro , donato@horschamp.qc.ca

1997, septembre 14


En collaboration avec « Le festival de Cannes 1939-1997»

C'est au bruit des attaques aériennes encore frais à l'esprit du monde entier que le premier Festival de Cannes a eu lieu. La Deuxième Guerre mondiale à peine terminée, il était normal que plusieurs réalisateurs de pays différents s'attardent à un phénomène mondial, la Résistance, que les films Rome Open City (Italie, Roberto Rossellini), Men Without Wings (Tchécoslovaquie, Frantisek Cap), The Earth Will Be Red (Danemark, Bodil Ipsen, Lau Lauritzen), Zoïa (Russie, Lev Arnstam), et quatre films français, Le Père tranquille (Nöel-Nöel), Patrie (Louis Daquin), Jéricho (Henri Calef) et La Bataille du rail de René Clément, qui a gagné le Prix international du jury, ont traité ce thème avec brio. La Bataille du rail , filmée en 1945, a vu le jour sous forme de court métrage, rendant hommage aux travailleurs de chemin de fer faisant partie de la Résistance Française. Résistance fer (le titre original du court métrage) a séduit les producteurs; ils ont suggéré à Clément et à Henri Alekan, le directeur photo, d'en faire un long métrage. Après un hiatus de deux mois, Clément complète son film. Ce hiatus explique l'apparent manque d'unité entre les deux parties du film, la première sous forme de documentaire, la deuxième, une fiction remplie d'action.

L'effet général du film en est un touchant, un compte rendu réaliste des contributions des travailleurs de chemin de fer à la Résistance française. Plusieurs des qualités de ce film ont pour base le néo-réalisme italien (quoiqu'aucun mouvement similaire n'eut lieu en France). Clément amassa des testaments d'actuels résistants ainsi que plusieurs faits divers à travers la France. Une fois adaptées par l'écrivaine Collete Audry, ces bribes d'histoire se sont insérées dans le scénario de Clément. Le film, qui utilise à la fois des acteurs professionnels et des amateurs, a été tourné sur place. Plusieurs réalisateurs néo-réalistes ont utilisé cette technique en Italie fasciste. De même, d'avoir travaillé au documentaire Ceux du rail , en 1942, a grandement facilité la tâche de Clément et d'Alekan.

Le film commence au début de l'Occupation et se termine sur la Libération. La structure narrative principale se penche autour des travailleurs de chemin de fer qui tentent de saboter un train allemand en direction de la Normandie, rempli de munitions. Le film se termine glorieusement avec la victoire finale de la Libération, et montre les nombreuses difficultés et drames qu'a eu à surmonter la Résistance française. Mais Clément ne se fie pas uniquement à ces aspects dramatiques; il les souligne par une touche cinématographique brillante. Par exemple, l'époustouflant déraillement du train allemand traînant un tank (tourné grâce à l'aide du Système National français des chemins de fer et filmé avec plusieurs caméras) est ponctué d'un plan où un accordéon roule en bas d'une structure surélevée (Eisenstein ayant utilisé symboliquement un accordéon dans son révolutionnaire Strike , 1925). Pour punir la Résistance d'avoir fait dérailler le train, six otages sont fusillés par les Allemands. Cette scène émouvante atteint un niveau d'émotion encore plus fort lorsque Clément introduit le son du train sifflant, symbole de la prostestation des travailleurs de chemin de fer.

Le succès du film à Cannes a aidé les carrières de Clément (qui a aussi gagné la Palme du Meilleur Directeur) et d'Alekan, qui s'est affirmé en tant qu'un des meilleurs directeurs photos de son temps en France. La même année, Alekan avait aussi participé à la réalisation de La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Ces deux films ont mis en évidence le talent certain d'Alekan, malgré que les deux films aient utilisé des styles différents (fantaisie lumineuse versus réalisme sensuel). Agissant un peu comme son propre précurseur, l'habileté d'Alekan à travailler en noir et blanc lui a valu de tourner avec Wim Wenders, soit dans les films The State of Things (1982) et Wings of Desire (1987). Clément est, encore aujourd'hui, le seul réalisateur à avoir remporter les plus hautes marques de distinction à Cannes deux années consécutives, Les Maudits s'imposant en 1947.

Même si le style du docu-drame n'a pas entraîné de mouvement unifiant ressemblant au néo-réalisme italien, La Bataille du rail fut le premier film important à traiter de la Résistance française, un pilier dans l'histoire du film français. Ce film montre bien aussi la longue relation qui existe entre le cinéma et le train, ces deux inventions issues de l'idée de spacialisation du temps (vitesse, mouvement, fragmentation, efficacité) à la fin du XIX e siècle. Ils ont tous deux suivi un parcours parallèle: Arrivée d'un train à la Ciotat (1895), The Great Train Robbery (1903), La Roue (1922), The General (1927), Turksib (1929), Shanghai Express (1932), La bête humaine (1937), The Lady Vanishes (1938), Night Train to Munich (1940), Strangers on a Train (1945), The Train (1965), Emperor of the North Pole (1973), The Grey Fox (1982), Zentropa (1992).