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  chronique

Entrevue avec Anne-Claire Poirier

N'entendent bien que ceux qui le veulent



Joel Pomerleau , joel@horschamp.qc.ca

1997, mars 20


Malgré la tempête médiatique (entrevues, émissions de télé, premières, etc) qui a marqué la sortie de son dernier film, Anne-Claire Poirier a quand même pris quelques minutes pour me recevoir. En bon jeune journaliste, j'avais fait mes devoirs. Dans les jours qui ont précédé notre rencontre, j'ai fait un petit retour sur les grandes oeuvres de Madame Poirier (que je vous recommande d'ailleurs). Histoire de générer quelques idées. Et tranquillement, entre deux gauloises blondes légères, cette grande dame du cinéma québécois s'est amusée à répondre à mes petites interrogations. Tu as crié:"Let me go" , sa dernière oeuvre, erre dans les corridors sombres et glacials du deuil de sa fille et de la toxicomanie.

J'admire beaucoup la générosité des documentaristes et je lui demande d'emblée quel était sa technique à elle, pour revenir au confort de son foyer après quelques heures passées dans la rue avec ces jeunes. " C'est évident que c'est très douloureux. C'est évident que ce n'est pas ce que l'on souhaite. On voudrait leur parler, puis que tout va se passer. Parce qu'on les sent malheureux. Mais lorsqu'on accepte de s'engager sur un tel projet, il faut les prendre comme ils sont. " Et l'impuissance social? " Oui, on se sent très impuissant. On a plein d'espoir, et de désirs, pourtant ils sont les seuls à pouvoir réaliser les leurs. " Elle poursuit. " Ils n'ont pas les supports (familiaux et sociaux) nécessaires. Les intervenants manquent énormément de place, etc. Cependant, il est bon de prendre conscience de notre impuissance. Cela signifie que comme société, nous nous sommes placés dans cette situation d'impuissance. " Donc aucune recette magique pour guérir nos conscience? " Non ", me répondit-elle souriante.

Son film aborde énormément de sujets importants. On y parle de prohibition, de toxicomanie, de prostitution, d'un deuil aussi. Mais à l'origine, quel était le but de cette oeuvre:" Je pense, oui, je pense avoir formulé ce que je voulais dire, malgré que je ne sais pas si j'ai réussi. C'est surtout un ensemble de choses. Le deuil de ma fille est cette réflexion personnelle, où cette réflexion m'aura entraînée. Une quête de sens aussi, par rapport à la vie, à la société et aux actions qu'on pose. Je crois que ces éléments sont restés au centre de mon propos. Je voulais aussi briser cet intenable silence qui entoure la toxicomanie, cet incroyable tabou. Je pense surtout en tant que citoyenne, savons-nous suffisamment ce qui se passe dans nos rues? Connaissons-nous les efforts mis au niveau de la santé, de l'éducation. Savons-nous jusqu'à quel point nous les laissons à eux-mêmes en les criminalisant et en les laissant dans la rue? Même s'ils font des efforts pour s'en sortir, ils sont tellement jugés, criminalisés que ça rend toute cette démarche bien plus difficile. Je crois qu'il s'agit de questions que nous devons nous poser. " Puis elle laissa pointer une lueur d'espoir." Je pense que les mentalités commencent un peu à changer. On trouve des gens, des approches plus tolérantes, mais tout ça est bien récent. "

Puis nous avons parlé du genre un peu. Surtout à la lueur de la production documentaire des dernières années, je pense à Streetwise , entre autres, mais surtout à cette vision «photographique/compte rendu» que présente le documentaire. Est-il aujourd'hui encore pertinent? " Ça dépend comment. On trouve autant de tendances que de documentaristes. Dernièrement, on a pris l'habitude de faire des documentaires comme de la télé, des reportages. Ils sont faits plus rapidement, mélangeant l'anecdote et l'information. Mais on peut aussi aborder le documentaire dans un questionnement plus en profondeur et je pense que ça demeure très important. Mais il s'agit d'un débat plus long, entre le cinéma et la télé. Mais je crois que le documentaire a encore une large responsabilité. Il doit être intéressant, il doit s'adresser au spectateur en entier, pas seulement à l'intellect, mais aussi à l'émotion, sa sensibilité. Le spectateur doit faire partie du film, plutôt que de présenter un compte rendu en disant :«Voilà, c'est ce que j'ai tourné.» " Elle précise. " Surtout lorsqu'on parle de la marge. Hors contexte, il s'agit de paumés. On se doit de tenter de les présenter en entier. On doit briser le stéréotype. " Et puis une petite leçon m'étant destinée. " Je pense qu'il est impossible de faire un film sans partir profondément de soi, de ce qu'on pense, de ce qu'on reçoit, puis tenter de le communiquer aux autres. " Serait-ce alors la présence du documentariste qui fait toute la différence? " Oui, d'un point de vue analytique, mais aussi parce qu'il fait de choix, qu'il s'implique. On choisit d'être reporter, alors on ne s'implique pas, ou on choist d'être documentariste et on apporte une vision personnelle de ce qui nous entoure. " Alors se pose le problème du lien avec le spectateur. Le public croit aux documentaires. Mais que faire de cette subjectivité qui transforme ces choix de réalité en presque fiction." Oui, c'est de l'interprétation. parce que le point de vue du documentariste fait partie du film. Autrement, c'est du reportage. "

Son oeuvre était marquée d'une violence graphique plus présente. Pensons à Mourir à tue-tête . Pourtant Let me go est moins agressif dans les images présentées. Est-ce un choix? " Dans le cas de Mourir à tue-tête, ce n'est pas le film qui est violent ou agressif, c'est le propos. Je ne pouvais pas parler du viol sur la pointe des pieds, à partir du moment où je décide de montrer un viol à l'écran. J'ai alors surtout évité de montrer un couple dans le viol. Et c'est ce qui marque cette violence, c'est que toute le scène est montrée du point vue de la victime. C'est un choix. Parce qu'on a vu des viols dans d'autres films. Je voulais d'abord faire sentir au spectateur ce que c'est que d'être violée. Après ça, on sait de quoi on parle. Je n'ai pas choisi cette violence, le sujet me l'a imposée. On ne peut parler du viol sur le bout des pieds. Autrement, j'aurais été mieux de ne pas faire le film. " Pourtant la rue est extrêmement violente. "Oui, mais différemment. Il y a une image de violence dans la rue à laquelle il faut faire très attention. Souvent, il s'agit d'une façade. La violence des jeunes par exemple. Le choix de vêtements, de l'allure, d'un langage, les présente comme des "roughs", des "toughs" mais c'est pour se donner du courage pour tenir le coup. Pourtant, lorsqu'on leur parle un peu, on apprend que c'est des ti-culs qui ont des problèmes, des problèmes de blondes, de bouffe, de lits, d'argent ." Mais justement, tout ça est très violent. " Oui, mais nous vivons dans une société très violente. " Et les aiguilles, et tout et tout. " Mais ça a été trop fait. Surtout pour rassurer les gens dans leur salon. En leur disant, regarde c'est ça les toxicomanes. Faut surtout pas y toucher. Ce n'est pas si noir et blanc qu'on le croit. "

Pensez-vous qu'en tant que cinéaste, journaliste, individu social, nous posons les bons geste pour remédier au problème. " Moi, je ne le sais pas. J'ai tenté de proposer des nouvelles questions. Faut arrêter de penser qu'on sait ce qu'on sait. Qu'on a toutes les réponses et que nous faisons tout ce que nous pouvons pour eux. Parce qu'ils n'ont pas les mêmes acquis que nous. Ce sont des citoyens de secondes zones. Les récents programmes de seringues et condoms, c'est surtout pour protéger la population contre le SIDA, plus que pour aider les toxicomanes. Acquérir un minimum de tolérance par rapport aux toxicomanes, c'est essentiel, mais loin de nos mentalités. "

En regardant ses films précédents qui contrastent incroyablement avec la production des jeunes d'aujourd'hui, je me demandais s'il y aurait de la place aujourd'hui pour une Anne-Claire Poirier des années soixante-dix? " Oui,... mais faudrait bien qu'elle le veuille. La production n'est plus du tout orientée dans le même sens. Question de génération, la mienne était entraînée dès le début à une conscience sociale. Nous considérions que la vie collective était très importante. Alors qu'aujourd'hui, nous vivons dans une société essentiellement individualiste où chacun essaie de sauver sa peau et de s'en tirer le mieux possible sans tenir compte de qui nous entoure. Mais ça ne signifie pas une situation définitive. Il y a des modes, des balancement sociaux, je pense que nous sommes dans le creux d'une vague terrible en ce moment et que ça va rebondir. Car nous ne pouvons pas nous passer de valeurs fondamentales sur lesquelles appuyer nos sociétés et nos vies personnelles. " Et les jeunes? " Ils ne s'y retrouvent plus. Ils refusent les valeurs qu'on leur propose On devrait se poser des questions par rapport à la toxicomanie. Qu'est-ce qu'ils fuient? Et dans le suicide, qu'est-ce que les jeunes fuient. Peut-être que ce que nous leur proposons n'est pas assez emballant pour leur donner la "drive" de vouloir le vivre. Moi, j'ai espoir que ça va se redresser " Toujours l'espoir....

Let me go est poli envers le spectateur. On a déjà vu la réalisatrice plus méchante avec le public. " Le ton n'est peut-être pas le même, mais c'est un film aussi chargé sur le plan social. Je dénonce la performance, les gens au pouvoir, je le fais avec la même force, même si le ton est différent. Je ne me prive pas de dire ce que je pense. De toute façon, ce film origine d'une quête du sens de la vie, de la poursuite d'un deuil. Il y a en moi de la colère, de la révolte devant la manière dont la société traite les jeunes, mais surtout les toxicomanes. Il y a beaucoup de façon de toucher les gens sans nécessairement crier. Mais enfin, n'entendent bien que ceux qui le veulent. "



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