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2000,
avril 30
De
la fabrication d'une chaise électrique
à la négation de l'Holocauste
MR. DEATH
Le
dernier film d'Errol Morris: une incursion dans
l'esprit trouble de Fred Leuchter
par
Nicolas Renaud
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Le
cinéaste américain Errol Morris a acquis une certaine
réputation au fil des ans avec des films comme The
Thin Blue Line, Gates of Heaven et For
a Brief History of Time, lequel s'intéressait au
scientifique et philosophe paraplégique Stephen Hawkins.
Morris recherche particulièrement les événements étranges
et irrésolus, les personnages contradictoires. Il définit
l'approche de ses sujets par une remise en question
des conventions du documentaire, une certaine déroute
du spectateur dans la reconstruction subjective bien
assumée mais qui souvent, manque de constance et de
subtilité, apparaît un peu trop banale dans son mimétisme
de la culture audiovisuelle populaire et sa facture
de « spontanéité polie ».
Son
dernier film, Mr. Death, bien qu'inégal et déplaisant
à plusieurs égards, mérite quand même l'attention, surtout
pour la fascination et le mépris que suscite l'homme
qu'il tente de cerner. Aussi parce qu'il parvient encore
à stimuler la réflexion sur l'entrelacement dans le
film des faits objectifs et de la manipulation de l'auteur
(méthode à la mode, cependant toujours pertinente).
Quant à cette approche et au style de Morris, s'inscrivant
au coeur d'un questionnement à prime abord valide en
terme d'expression cinématographique, nous reviendrons
plus loin soulever des doutes sur les rapports qui y
sont entretenus avec la réalité du sujet abordé.
Au
cours de sa jeunesse, Fred Leuchter Jr. a travaillé
avec son père dans une prison américaine. Plus tard
dans sa vie, en bricoleur ingénieux complètement absorbé
dans une obsession du fonctionalisme sans faille devant
offrir une mort « plus humaine » aux condamnés à la
peine capitale, il décrocha divers contrats avec des
prisons d'État pour renouveller leurs équipements. D'abord
une chaise électrique dont tout est pensé pour que le
condamné garde sa dignité ( un bassin récolte l'urine,
les gances se détachent automatiquement pour éviter
que la peau brûlée se décolle du squelette…) et que
le personnel de la prison soit en sécurité, car comme
le dit Leuchter en toute logique, d'exécuter quelqu'un
n'est pas une raison pour courir soi-même le risque
d'être blessé ou tué. Tel ou tel État américain lui
confira ensuite la conception d'une machine de mise
à mort par injection, d'une chambre à gaz et d'un échafaud
pour la pendaison. Entre temps, Ernst Zündel, un Allemand
résidant à Toronto, figure prédominante du mouvement
« révisioniste » depuis les années 60, poursuit ses
longs démêlés avec la justice canadienne. On l'accuse
de diffusion d'informations biaisée et d'incitation
aux tensions raciales. Les révisionistes contestent
la vérité historique de l'Holocauste et prétendent qu'il
s'agit de propagande des Juifs et des Alliés contre
l'Allemagne. Zündel s'est entre autre dévoué à la distribution
de livres comme Did Six Million Really Die? et
The Hitler We Loved and Why.
C'est
ainsi qu'en 1988, croyant avoir trouvé « le seul expert
en matière de chambres à gaz », Ernst Zündel contacte
Leuchter au Massachusetts pour solliciter ses services.
Il lui demande d'aller à Auschwitz conduire une enquête
scientifique. Si les résultats lui sont favorables,
Leuchter pourra se rendre à Toronto comme témoin et
fournir la preuve qu'il n'y a jamais eu d'exécution
de masse, que les chambre à gaz capables d'une telle
tâche n'ont jamais existé. Morris bénéficie alors des
images d'un historien canadien, Robert Jan Van Pelt,
qui a obtenu de faire partie de l'expédition pour tout
enregistrer sur vidéo, camouflant son profond mépris
pour l'entreprise. Là-bas il fait un passage au centre
d'archives, ce que Leuchter n'a pas daigné faire, trop
occupé à marteler en secret les murs de brique d'Auschwitz
pour recueillir des échantillons. Les archives révèlent
la clarté des plans de construction des camps et des
communications entre Hitler et les généraux nazis, avec
leur soin de ne pas employer les mots exacts ; il y
est question « d'actions spéciales », de commande du
« produit », du désir de disposer d'orifices sécuritaires
dans les portes pour observer « le déroulement des expérimentations
»… Mais Leuchter arpente le site silencieux, piétine
l'histoire muette derrière la surface des pierres, il
offre à la caméra un sourire de fierté, un visage emporté
par l'expression du sérieux qui se tiraille avec l'excitation.
Il est vraiment en « mission » au sens fabuleux et enfantin
du terme. Il ne manque pas non plus de commenter sur
la nourriture en Pologne, ajoutant que tout Américain
qui se rend là-bas peut ensuite apprécier davantage
ce que son pays lui offre.
À
son retour il envoie les prélèvements à un laboratoire
de chimie qui, non informé de leur provenance et du
but de la recherche, retourne les résultats négatifs
de quelques tests. Alors Leuchter témoigne en cour,
regrette la fausseté de ce qu'on lui avait enseigné
à l'école, puisque ce qu'il n'a pas trouvé l'a
convaincu que l'Holocauste est un mythe. Zündel a reconnu
son expertise et Leuchter le défend car en tant qu'Américain,
il croit en la liberté d'expression. Zündel perdra son
procès, mais Leuchter continue. Il a attiré l'attention,
on l'acclame dans des conférences révisionistes en Amérique
et en Europe, où flânent des groupes néo-nazis. Son
Rapport Leuchter est publié en plusieurs langues,
vendu comme le document choc qui rouvre le plus lourd
chapitre de l'histoire du 20e siècle avec le sceau sacré
de la science (par ailleurs Leuchter sera froissé qu'on
émette en cour des doutes sur ses compétences, parce
qu'en fait il n'est pas un ingénieur certifié, même
s'il se réclame du titre). La controverse le dépasse
et s'ensuit sa déchéance, son divorce, on ne lui offre
plus de contrat et si desormais il hait les Juifs, il
nous dit que c'est parce que ces gens ont ruiné sa vie
et non parce qu'il est un antisémite.
Ce
résumé laisse au moins bien entrevoir l'intérêt d'un
tel sujet pour Errol Morris, les multiples questions
qui en émergent, les situations qui définissent le point
de vue d'une personne sur la réalité, la superposition
des filtres qui séparent son jugement des faits. Bref,
pour un cinéaste préoccupé par la subjectivité de la
médiation au cinéma, quoi de plus fascinant qu'un individu
dont le regard sur le monde subit une telle déviation
et que cette déviation se transmet et se perpétue à
mesure qu'elle interfère avec l'histoire et les événements
en cours. En fait, toute la difficulté de Mr. Death
pour son auteur et le positionnement de son point de
vue ne réside pas seulement dans la mise en perspective
de personnes et d'événements réels, mais dans l'organisation
des points de vue de ses personnages sur ces événements
et sur eux-mêmes. Dans cet amas de questions qui déboulent
toujours plus loin les unes sur les autres à mesure
qu'on les ouvre, il semble qu'on pourrait diviser l'objet
du discours en trois parties pour en tirer un commentaire
juste : le film lui-même dans son ensemble, le portrait
de Fred Leuchter dans le film et Fred Leuchter lui-même.
Bien
que s'y pointe l'intention et la signature du réalisateur,
il y a décidément quelque chose de froid et d'ennuyeux
dans l'esthétique du film, une surenchère de style autant
au niveau de l'image, du montage et de la musique, ce
qui se veut peut-être, en calquage critique de la télévision,
un contre-point ironique à l'objectivité de la représentation.
S'y insèrent aussi quelques éléments métaphoriques dans
l'utilisation de la matière filmique, mais de façon
un peu trop littérale, comme la longue lentille au champ
focal restreint qui laisse floue la plus grande partie
de l'image, manière de lui enlever sa profondeur, comme
cette surface qu'on a peine à pénétrer, pour le spectateur
en face de Leuchter et pour celui-ci en face du monde,
coincé dans un angle unique et étroit de la perspective.
Cependant jamais les choix esthétiques n'arrivent-ils
à transporter le sujet et y ancrer un point de vue.
Tout au long du film ils restent au stade d'un cabotinage
formel accessoire, déplacé ou insuffisant par rapport
au poids du contenu qui s'y joue. La séquence du générique
d'ouverture, habile chorégraphie de pièces mécaniques,
d'électricité, d'obscurité et de lumière vive, avec
la silhouette sombre de Leuchter au milieu de ces engins
de mort, est une intéressante paranthèse expressive
du film, mais par la suite, les cadrages systématiquement
désiquilibrés en diagonale exagérée, et non induits
par des situations spécifiques, ainsi que les effets
d'éclairage et la musique s'accumulent à nos sens avec
un grand sentiment de futilité et d'exaspération.
Leuchter
n'est pas un personnage facile à représenter ; sa jovialité
et son assurance mêlée de naïveté contrastent avec la
nature de son travail et les conséquences de ses actions.
Morris arrive assez bien à situer le personnage, à progressivement
nous donner assez de pistes pour questionner la source
de ses idées, de ses motivations. Il réussit habilement
à ne pas construire son identité de manière trop évidente,
tout en mettant sur la table toutes les pièces du casse-tête.
À cet égard il comprend et assume parfaitement son rôle
de cinéaste, il ouvre les bonnes portes pour qu'en sortant
du film on puisse continuer de réfléchir longuement
à la question : qui est Fred Leuchter Jr. ?
On
voit chez Leuchter que son propre schème de rationalité
le mène à l'absurdité. Il est complètement pris dans
son enchaînement de déductions de cause à effet, aveugle
à tout le champ du réel qui entoure ce qu'il touche
lui-même en tant qu' « expert ». Sa réalisation personnelle,
son identité dépend de cette expertise que les autres
lui reconnaissent ; l'importance de la manière dont
il dit « alors ils m'ont contacté… j'étais celui qu'il
leur fallait »… « Le directeur de la prison a dit :
Ah ! c'est vous qui avez fait cette chaise électrique…
Vous avez le contrat ! » … Alors à partir du moment
où Zundel lui dit qu'il est le seul expert en la matière
pouvant l'aider, on peut imaginer que Leuchter, dans
sa tête, devient fermé à tout ce que cela implique,
il ne voit pas plus loin, il ne trahira pas cette reconnaissance.
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Fred Leuchter
JR.
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Il
est cet espèce de faux docteur qui emputerait une jambe
guérissante plutôt que de revenir sur son diagnostique.
C'est comme s'il souffrait d'une intoxication de sa
propre personne lui faisant perdre toute perspective
valide sur la réalité. Il n'y a pas eu de chambre à
gaz, parce que d'après les informations qu'il a recueillies
sur place, il lui est impossible de reconstituer une
telle installation dans sa tête, et face à l'adversité,
il est au moins satisfait de le savoir pour lui-même,
hors de tout doute. Mais pourquoi ne s'arrête-t-il pas
à un certain moment, ne se demande-t-il pas s'il pouvait
avoir tort, ou au moins pour réaliser sur qu'elle pente
glissante il s'est engagé ? Peut-être pour l'attention
qu'il reçoit, l'homme simple et seul qu'il était a les
médias à sa suite en sortant du palais de justice, les
gens applaudissent quand il parle au micro, dans un
pays où il n'est jamais allé, de ses « découvertes »
à Auschwitz.
Il
pourrait y avoir un film sur Ernst Zündel aussi, avec
les mêmes questions, lui qui est né en 1939 et, encore
dans la petite enfance, sans doute traumatisé par les
bombardements alliés qui laissent l'Allemagne en ruines.
Ce qui est intéressant dans la manière dont Morris approche
de tels personnages, c'est de chercher à exposer, au
moins partiellement, les motivations, les marques, les
prétentions personnelles d'où le mal et le danger pour
la société peuvent originer.
un
dialogue à la base de notre rapport au monde qui est
devenu le seul véritable moyen d'être au monde.
"We
will not go down in history as being a nation of genocidal
maniacs. We will not. We can, with historical truth,
detoxify a poisoned planet." - Ernst
Zundel
On
peut aussi pousser un peu plus loin et percevoir Leuchter
comme un symptôme de malaises sociaux beaucoup plus
étendus et sans doute doublement présents aux États-Unis
: brandir le drapeau de la liberté d'expression pour
dire n'importe quoi (tactiques commerciales, racisme,
pornographie, le syndrôme Howard Stern…), l'obsession
de l'expertise, la croyance aveugle du domaine scientifique,
la banalisation de la mort, le succès personnel envers
et contre tous, la déification d'un passage dans les
médias…
Je
questionnerais toutefois la fin du film d'un point de
vue éthique. Morris charge les dernières scènes d'un
ton de sympathie pour Leuchter maintenant pauvre et
déchu. S'agit-il d'ironie, ou d'un excès d'humanisme
? Le problème, c'est qu'après la confrontation de toutes
ces opinions sur l'Holocauste et l' « innocence » apparente
de Leuchter quant à la portée du discours, une pareille
fin ne risque-t-elle pas de confondre et de détourner
le « grand public » (en écrivant ce mot je sens peser
le poids d'une très longue parenthèse qui devrait suivre
: comment présumer des états d'esprit de ce « grand
public », et qui est vraiment désigné par ce terme…)
par rapport aux enjeux réels, d'affaiblir la possibilité
de faire la part des choses ?
Dans
l'ensemble, les films de Morris relancent un débat essentiel
sur le cinéma documentaire, mais en y prenant une position
qui laisse un peu perplexe et qui est propre à d'autres
films du genre. En effet, une certaine tendance du cinéma
contemporain, par son écart critique du « genre » documentaire,
demande alors d'être aussi tenue à distance critique.
Cette tendance peut engendrer une conception du documentaire
(ou y aurait-il une nuance à faire entre « non-fiction
» et documentaire) qui nourrit trop facilement la bouche
des relativistes post-modernes qui coupent court au
débat par un repli immédiat derrière l'idée que toute
vérité soit subjective et sont hâtifs de balayer sous
le tapis la tradition du cinéma direct. Car à force
de retournement des questions épistémologiques, d'antagonisme
à ce qu'on juge être des méthodes illusoires de transmission
de la réalité, on finit par faire de ses manipulations
esthétiques le vrai sujet du film, sans nécessairement
faire voir la réalité mieux que par les méthodes qu'on
réfute. Des cinéastes aux prises avec les mêmes questions
ont pourtant bel et bien reformulé des approches en
rupture avec le documentaire traditionnel (lequel eu
toujours comme base solide l'assomption de l'objectivité
du médium photographique, renforcée par des théoriciens
comme Bazin) et nous ont vraiment offert un regard lucide
et renouvellé sur le monde, qu'on pense à Jean Rouch,
Werner Herzog, Abbas Kiarostami ou Robert Morin, ce
dernier affirme d'ailleurs toujours faire de la fiction.
Morris a tout de même quelque chose en commun avec ceux-ci
et demeure un cinéaste important, d'une façon étrange,
puisqu'il est plus intéressant de réfléchir sur ses
films que de les regarder.
Liens
:
The Leuchter Report
http://www.ihr.org/books/leuchter/leuchter.toc.html
Mr.
Death - Lions Gate Films
http://www.mrdeath.net/index.html
Intéressante
discussion du film: The Enemy Within, The New York Post
http://www.fpp.co.uk/Online/99/01/Leuchterfilm.html
Site
d'Errol Morris, filmographie
http://www.errolmorris.com/events.html
Site
d'Ernst Zündel
http://www.lebensraum.org/ez.html
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